Téléphone au lycée : comment transformer une interdiction en éducation ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

Halfpoint

L’ESSENTIEL

  • À partir du 1er septembre, téléphones portables et objets connectés seront interdits au lycée, y compris pendant les récréations.

  • Interdire cet objet omniprésent dans la vie des jeunes et se focaliser sur les seuls dangers ne peut suffire à une véritable éducation numérique.

  • Les établissements devraient profiter de la mise en œuvre de la réforme pour construire une culture de la connexion et de la déconnexion avec les lycéens.


« Moi, par exemple, quand je suis en cours et qu’il y a une pause, je suis obligé d’aller sur mon téléphone. »

Donovan, 16 ans, en première, précise aussitôt : pas nécessairement pour consulter les réseaux sociaux, mais pour écouter de la musique :

« Ça me fait juste du bien, je décompresse, et après c’est bon, je peux repartir. »

À la rentrée 2026, Donovan et les autres lycéens vont pourtant devoir composer avec une nouvelle règle : l’utilisation du téléphone portable et des objets connectés est désormais interdite dans les établissements. Aux équipes éducatives d’en déterminer les modalités et les exceptions dans leur règlement intérieur.

Casiers, pochettes, téléphone au fond du sac ? Ces questions pratiques vont nécessairement se poser. Mais elles risquent d’en masquer une autre, autrement plus importante : qu’allons-nous faire, à l’école, de la relation que les adolescents entretiennent avec leur smartphone ?

Car mettre un téléphone hors de portée n’apprend pas à s’en servir.

Se déconnecter pour choisir sa connexion

Disons-le d’emblée : il existe d’excellentes raisons de ménager, au lycée comme ailleurs, des espaces sans téléphone.

Selon le baromètre « Enfance et numérique », réalisé par l’Ifop pour la Fondation pour l’enfance, 55 % des 8-15 ans interrogés déclarent qu’ils utilisent les écrans parce qu’ils s’ennuient. Mais, dans le même temps, 35 % disent souhaiter davantage de moments sans écran à la maison. Voilà qui complique sérieusement le portrait de l’enfant ou de l’adolescent qu’il faudrait arracher malgré lui à son écran.

Ainsi les jeunes eux-mêmes expriment le besoin de régulation. C’est peut-être là que commence véritablement l’éducation au numérique : non dans l’injonction à se connecter ou à se déconnecter, mais dans la capacité à choisir sa connexion.

Interrogés longuement sur leurs pratiques à l’occasion de notre enquête « Quand les adolescents racontent le smartphone », les lycéens rencontrés en perçoivent eux-mêmes les tensions.

Apolline, 16 ans, raconte ainsi les moments où elle se sent « oppressée » et n’arrive « plus à gérer » : elle désinstalle alors temporairement l’application concernée, avant de la réinstaller une fois la pression retombée. D’autres évoquent le temps qui file ou la culpabilité de s’être laissé absorber :

« quand je perds du temps comme ça, je me sens nulle ! »

– Romane, 17 ans

Mais ils refusent tout autant que leurs usages soient réduits à cette difficulté. Mathias, 18 ans, rappelle que le smartphone est aussi « d’une grande utilité comme source d’information ».

Car à force de demander ce que les smartphones font aux adolescents, nous oublions parfois de regarder ce que les adolescents font avec eux.

Le smartphone, une expérience informationnelle

Le smartphone n’est pas seulement un écran. Il est un terminal d’accès à une quantité considérable de ressources culturelles, sociales et informationnelles. Aissa, 15 ans, l’exprime à sa manière :

« J’ai tout le temps mon téléphone sur moi (…) parce que je lis plein de choses, je m’informe avec »,

avant d’évoquer les heures qu’elle consacre à la lecture sur Wattpad, son « passe-temps ».

C’est par leur smartphone que beaucoup d’adolescents découvrent une actualité, approfondissent une passion, rejoignent une communauté liée à un loisir, apprennent un geste technique ou rencontrent une question à laquelle ils n’avaient jamais pensé.

C’est également sur cet appareil qu’ils sont confrontés aux transformations contemporaines de l’information, un article journalistique peut aujourd’hui prendre la forme d’une vidéo verticale, d’un carrousel, ou encore d’une story.

L’éducation aux médias et à l’information (EMI) ne peut consister à tenir à distance l’objet par lequel une grande partie de l’expérience informationnelle contemporaine se réalise. Il faut au contraire pouvoir l’introduire dans certaines situations pour regarder ce qui s’y passe. Pourquoi cette vidéo m’a-t-elle été recommandée ? Qui l’a produite ? Pourquoi cette forme de récit me touche-t-elle davantage qu’une autre ?

L’information n’est pas seulement quelque chose que les adolescents doivent apprendre à vérifier ou à trier : ils la rencontrent, la recherchent, la partagent, la commentent – et peuvent éprouver le plaisir de s’informer, ce qu’une éducation aux médias centrée sur les dangers risque parfois d’oublier. Découvrir un sujet rencontré au détour d’une vidéo, suivre un créateur dont on apprécie la manière de raconter : ces expériences contribuent à la construction d’une culture et d’un rapport personnel au monde.

Savoir s’informer, ce n’est pas savoir se méfier. C’est savoir chercher, explorer, découvrir, comparer, approfondir… et y prendre plaisir.

Le risque ne suffit pas à éduquer

Une éducation numérique réduite à la prévention des risques est une éducation amputée. Or l’institution affirme vouloir développer une culture numérique tout en produisant un discours fortement structuré autour des dangers.

Ainsi, les établissements sont invités à mener auprès des élèves, des personnels et des parents des actions de sensibilisation aux « effets nocifs d’une exposition non raisonnée aux écrans » et au « caractère addictif des réseaux sociaux ».

Bien sûr, les risques existent. Captation attentionnelle, cyberviolences, exposition à certains contenus, désinformation, collecte des données personnelles, logiques économiques des plateformes : l’école doit permettre aux élèves de comprendre ces phénomènes et de développer des moyens d’action.

Encore faut-il ne pas se tromper sur les enjeux. L’expertise collective publiée en 2026 par l’ANSES invite à dépasser le seul temps d’écran pour considérer les pratiques réelles, les contenus, les motivations et le contexte des usages. Le smartphone ou les réseaux sociaux numériques ne sauraient être considérés, en eux-mêmes, comme la cause d’une souffrance. Ils peuvent en revanche contribuer à amplifier certaines vulnérabilités ; retirer le téléphone ne dispense donc nullement de repérer et d’accompagner les difficultés adolescentes.

Par ailleurs, on a tendance à faire peser la responsabilité sur des adolescents incapables de « lâcher leur téléphone ». Or les usages s’inscrivent aussi dans une architecture industrielle de la captation conçue pour maximiser le temps d’utilisation et l’engagement. La régulation ne peut donc reposer sur la seule maîtrise individuelle des usages. C’est notamment le rôle des politiques européennes (notamment le Digital Services Act européen) censées imposer aux plateformes une réduction des risques liés aux designs addictifs, mais très insuffisamment appliquées aujourd’hui.

Faire de l’interdiction une occasion éducative

L’interdiction des téléphones au lycée peut devenir intéressante si elle n’est pas considérée comme une fin. Puisque les établissements disposent d’une marge pour déterminer les modalités concrètes de l’interdiction et ses exceptions, ils pourraient ouvrir un espace de discussion avec les premiers concernés.

Dans quelles situations la mise à distance du téléphone nous aide-t-elle réellement ? Quelles exceptions paraissent légitimes ? Quels usages informationnels, pédagogiques ou culturels souhaitons-nous préserver ?

Faire participer les lycéens, c’est leur permettre de prendre part à la construction concrète d’une règle qui organise leur quotidien.

C’est aussi les considérer comme des sujets capables de réfléchir à leurs propres pratiques, d’en identifier les tensions, d’exprimer leurs besoins et de participer à la définition d’un cadre collectif. Non pour négocier chaque minute d’utilisation du smartphone, mais pour construire collectivement une culture de la connexion et de la déconnexion.

Cette question est aussi traversée par de fortes inégalités : tous les adolescents ne disposent pas des mêmes ressources pour comprendre les environnements numériques et diversifier leurs pratiques. À l’école de ne pas réserver aux mieux accompagnés la possibilité de faire du smartphone un outil d’émancipation.

Il ne s’agit finalement ni de célébrer le téléphone portable ni de le diaboliser, mais d’apprendre à vivre avec lui : savoir le sortir pour une activité choisie, mais aussi le ranger et retrouver pleinement la conversation, le livre, le cours, le paysage par la fenêtre… Une connexion épanouie est une connexion choisie, consciente, maîtrisée, et suffisamment sereine pour que l’on puisse aussi décider de l’interrompre.

L’interdiction du téléphone au lycée peut contribuer à cet apprentissage, à condition de ne pas faire cette éducation sans ceux qu’elle prétend éduquer. Sans association des adolescents à la réflexion, celle-ci risque de demeurer ce qu’elle est juridiquement : une interdiction. Les y associer, c’est peut-être précisément ce qui peut la transformer en éducation.

The Conversation

Anne Cordier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Téléphone au lycée : comment transformer une interdiction en éducation ? – https://theconversation.com/telephone-au-lycee-comment-transformer-une-interdiction-en-education-290377