Source: The Conversation – in French – By Alyssa Rusonik, PhD student in Finance, HEC Paris Business School

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Près de 31 % des palais de Rome furent construits entre 1378 et 1599 après un siècle de stagnation économique. Comment expliquer un tel phénomène urbanistique ? Facilitée par une compilation de données reliant les constructions de palais et l’identité de leurs commanditaires, une étude démontre que les Romains investirent dans la pierre dès lors qu’ils furent assurés que le pape resterait à coup sûr dans la Ville éternelle.
À la charnière des XIVᵉ et XVᵉ siècles, Rome est en ruines. Les contemporains la décrivent comme un « cadavre », une « grande étable pour les moutons ». Les artistes la représentent sous les traits d’une veuve en deuil, vêtue de noir, implorant les passants.

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Puis une ère de construction palatiale s’ouvre à Rome concomitamment à une révolution économique. Une ville rongée par la déshérence se transforme progressivement en métropole florissante. Parmi l’ensemble des palais historiquement significatifs érigés à Rome, de l’Antiquité au XXIᵉ siècle, 31 % furent construits entre 1378 et 1599.
Comment Rome s’est-elle relevée ? D’où vient cet essor spectaculaire de la construction de palais ?
Transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent
Pour répondre à cette question de façon quantitative, il a fallu construire patiemment une base de données originale et compréhensive à partir de sources historiques fragmentaires, en croisant archives, travaux d’historien et cartes anciennes. Je pense particulièrement à la carte de Giambattista Nolli (1701-1756), numérisée et complétée par une équipe formidable d’historiens. Chaque projet de construction a été identifié, classé et enrichi manuellement, parfois au prix de véritables enquêtes dignes d’un travail de détective amateur.

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Ce processus, à la fois minutieux et créatif, révèle toute la richesse et la joie profonde de la recherche empirique en histoire économique : transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent de données exploitables. J’ai ainsi constitué une base de données portant sur les 146 palais dont la construction est active entre 1378 et 1599 et dont la classification a nécessité des recherches supplémentaires pour plus de 43 % des projets.
Le pape, entre Rome et Avignon
À bien des égards, Rome était une cité ouvrière. Son économie dépendait largement de la papauté.
Lorsque le pape Grégoire XI ramena le siège pontifical à Rome en 1377, mettant fin à près de sept décennies de papauté en Avignon, on aurait pu s’attendre à une reprise rapide de l’activité économique. Pourtant, pendant près d’un siècle, peu de choses changèrent. La construction des palais – marqueur par excellence de la prospérité urbaine dans l’Italie de la Renaissance – resta étonnamment atone.
Le mystère est d’autant plus frappant que Florence et Venise avaient connu leurs booms de construction palatiale bien plus tôt, dès le XIVᵉ siècle. Pourquoi Rome demeura-t-elle à l’écart durant les décennies qui suivirent le retour du pape ? Et qu’est-ce qui déclencha finalement sa transformation spectaculaire à la fin du XVᵉ siècle ?
Mes recherches montrent que la réponse à ces deux questions tient à une notion centrale : la permanence. La présence du pape comptait, certes, mais ce qui importait réellement aux Romains était de savoir s’il avait l’intention de rester durablement à Rome. Plus encore, son successeur ferait-il de même ? Et le suivant ?

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En l’absence d’une promesse crédible et autoentretenue à cet égard, et le risque crédible du départ des papes, investir dans un immobilier coûteux constituait un risque prohibitif. Je soutiens que l’essor ultérieur de la construction palatiale est lié à un changement fondamental dans les croyances des Romains sur cette question.
Augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale

En 1475, le pape Sixte IV promulgua la bulle Etsi universis, qui modifia en profondeur les incitations pesant sur l’élite ecclésiastique.
Jusqu’alors, les prélats – par exemple, les cardinaux – ne pouvaient pas léguer leurs biens ; à leur mort, l’ensemble de leur patrimoine revenait à l’Église. La réforme autorisa les prélats qui construisaient à Rome et dans ses environs à transmettre leurs propriétés à des héritiers désignés. En pratique, leur taux d’imposition successorale passa de 100 % à 0 %.
Les effets furent spectaculaires. À partir d’un nouveau jeu de données, reliant les constructions de palais à l’identité de leurs commanditaires, il apparaît que la réforme provoqua une augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale des prélats par rapport aux niveaux antérieurs.
Promesse crédible des papes de rester à Rome
La réforme mit en place un mécanisme d’engagement autorenforçant, liant durablement la papauté à Rome.
Les cardinaux élisent les papes ; les papes nomment les cardinaux. Dès lors que les cardinaux commencèrent à investir massivement dans l’immobilier romain, ils développèrent un intérêt financier direct au maintien de la papauté dans la ville. Un cardinal lourdement investi à Rome ne voterait pas pour un candidat susceptible de partir. Les futurs papes, élus sur la promesse de rester, n’auraient à leur tour aucun intérêt à nommer des cardinaux hostiles à ce programme.
Chaque génération se trouva liée à Rome par la même structure d’incitations. Cela suffit à instaurer une confiance substantielle dans la présence durable de la papauté à Rome.
Confiance croissante des laïcs
Les laïcs restèrent d’abord prudents. En observant les investissements massifs des prélats, ils révisèrent progressivement leurs croyances quant à l’engagement de long terme de la papauté.
Durant les cinquante premières années décisives suivant la réforme, dix projets supplémentaires lancés par des prélats au cours d’une décennie entraînaient environ six projets laïcs supplémentaires à l’échelle de la ville dans la décennie suivante. Cet effet d’apprentissage était strictement transitoire : après environ un demi-siècle, le mécanisme d’engagement était pleinement établi. Les investissements passés des prélats cessèrent alors de prédire les investissements futurs des laïcs ; il n’y avait plus d’incertitude à dissiper.
Cette confiance accrue eut des manifestations tangibles. Des constructions nouvelles, plus ambitieuses, virent le jour, financées principalement par des laïcs. La ligne d’horizon de la Renaissance commença à se dessiner.
Pourquoi la présence du pape ne suffisait pas
Pourquoi fallut-il encore près d’un siècle après le retour du pape à Rome en 1377 pour que le boom advienne ?
La réponse met en lumière un principe fondamental de crédibilité institutionnelle. Mon analyse des absences pontificales montre que la présence contemporaine du souverain pontife importait peu pour les décisions d’investissement de long terme. Dans un environnement politique instable, marqué par des pouvoirs contestés et des départs occasionnels des papes, ce qui comptait était l’existence d’une garantie crédible de permanence.
Avant la réforme, les papes quittaient parfois Rome, parfois pour de longues périodes. Le pape Eugène IV, par exemple, passa plus de neuf ans en quasi-exil au cours de son pontificat de seize ans (de 1431 à 1447, ndlr). Après la réforme, les absences diminuèrent de 81,5 %, et les absences discrétionnaires disparurent totalement.
Plus important encore, les rares absences ultérieures n’eurent aucun effet négatif sur l’investissement. Les commanditaires les percevaient comme temporaires, car le mécanisme d’engagement garantissant le retour de la papauté.
Rome nous parle encore aujourd’hui
Cet épisode historique offre des enseignements qui dépassent largement la Rome de la Renaissance. Il montre que l’irréversibilité du changement institutionnel constitue une condition nécessaire à la réussite des interventions économiques
– une thèse ancienne de la théorie économique proposée par plusieurs économistes, y compris Daron Acemoğlu, lauréat récent du « prix Nobel en économie » pour ses travaux liés aux institutions,
Avner Greif et Gérard Roland, mais rarement testée empiriquement.
Les économies modernes font face à des défis de crédibilité similaires. Un gouvernement peut annoncer des politiques favorables, mais si celles-ci peuvent être aisément annulées par l’administration suivante, les investisseurs resteront méfiants. Ce que Rome nous enseigne, c’est que les réformes véritablement transformatrices sont celles qui créent des mécanismes autoentretenus, alignant durablement les intérêts des décideurs clés sur le maintien du nouvel ordre institutionnel.

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Le cas romain montre également comment l’investissement des élites peut transformer des promesses non contraignantes en engagements auto-exécutoires. Lorsque des acteurs puissants mettent leurs propres intérêts, leurs propres richesses en jeu, ils créent les conditions de la stabilité et de la croissance à long terme.
Près d’un siècle après le retour de la papauté, Rome fut enfin reconstruite – non par décret, mais par les choix de commanditaires individuels, désormais confiants dans l’avenir de la ville. Le boom de la construction palatiale transforma durablement l’économie romaine et laissa un héritage matériel remarquable : 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout. Ils façonnent le paysage urbain de Rome et rappellent, de manière tangible, l’importance d’un engagement institutionnel crédible et de long terme.
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Alyssa Rusonik a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-18-EURE-0005 / EUR DATA EFM).
– ref. Durant la Renaissance, le retour des papes à Rome créa une ère de construction de palais sans précédent pour la « Ville éternelle » – https://theconversation.com/durant-la-renaissance-le-retour-des-papes-a-rome-crea-une-ere-de-construction-de-palais-sans-precedent-pour-la-ville-eternelle-268262
