Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Dans bien des pays du Sud, les pratiques associées à l’économie circulaire ne sont pas nouvelles : elles font partie de la vie quotidienne. Les pays du Nord pourraient s’inspirer de ces modèles développés dans des endroits confrontés depuis longtemps à la rareté, aux infrastructures limitées et à la nécessité de faire durer les ressources.
À Fatick, au Sénégal, un fruit longtemps peu valorisé, le dimb (Cordyla pinnata), est devenu la base d’une innovation collective. Des femmes et des jeunes le transforment en farine enrichie, en huile, en aliments pour le détail et en fertilisants. L’objectif initial n’était pas de répondre à une stratégie officielle d’économie circulaire, mais de lutter contre la malnutrition, générer des revenus et utiliser une ressource locale disponible.
Ce cas a été l’un de ceux présentés lors du colloque « Quand les Suds inspirent le Nord » au 93e Congrès de l’Acfas, que j’ai suivi dans le cadre de mes recherches sur la gouvernance des modèles organisationnels et sur les défis à la transition vers une économie circulaire territorialisée.
Il invite à renverser une idée reçue : celle que les solutions aux défis environnementaux viennent toujours des laboratoires, des grandes entreprises ou des politiques publiques du Nord. Bien au contraire, les solutions émergent souvent de territoires confrontés depuis longtemps à la rareté, aux infrastructures limitées et à la nécessité de faire durer les ressources.
« Circularité vécue » vs « circularité prescrite »
Dans les pays industrialisés, l’économie circulaire est souvent associée aux technologies de tri, aux plates-formes numériques, aux modèles d’affaires innovants ou aux politiques de responsabilité des producteurs.
Pourtant, à l’échelle mondiale, cette forme de transition reste limitée. Le Circularity Gap Report 2024 souligne que l’économie circulaire est de plus en plus présente dans les discours, mais que l’usage de matières vierges continue d’augmenter et que le taux global de circularité demeure faible.
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Ce décalage entre discours et transformation concrète oblige à regarder ailleurs. Dans plusieurs pays du Sud, les pratiques de réparation, de réemploi, de revente, de récupération et de transformation ne sont pas nouvelles. Elles font partie de l’économie réelle. Elles sont souvent portées par des familles, des coopératives, des artisans, des récupérateurs, des marchés populaires ou des collectifs locaux.
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Des travaux réunis par des chercheuses du laboratoire Coactis et publié dans le numéro spécial de la revue VertigO consacré à l’économie circulaire dans le Sud global distinguent une « circularité vécue » d’une « circularité prescrite » conçue par les institutions. Cette distinction est essentielle et met en lumière que ce qui est présenté comme une innovation au Nord peut être, ailleurs, une pratique ordinaire née de la nécessité.
La contrainte, source d’inventivité
Le projet sénégalais autour du dimb illustre ce que la littérature récente appelle le bricolage entrepreneurial et l’innovation frugale. Ces approches montrent que la contrainte peut devenir une source d’inventivité lorsqu’un collectif recombine les ressources disponibles pour répondre à des besoins sociaux et économiques.
Un article récent sur l’économie circulaire, le bricolage et l’innovation frugale dans les marchés émergents va dans ce sens. L’étude souligne que les organisations ne doivent pas toujours attendre des conditions idéales pour innover. Elles peuvent développer des solutions sobres, adaptées et efficaces à partir de ressources disponibles.
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Dans le cas du dimb, l’innovation est à la fois nutritionnelle, économique et environnementale. La farine enrichie répond à un problème de malnutrition. L’huile et les produits dérivés créent de nouvelles activités génératrices de revenus. Les résidus peuvent être réutilisés comme aliments pour animaux ou fertilisant. La circularité apparaît donc comme un effet concret d’une organisation collective, et non comme un terme abstrait.
Déchets, recyclage et transformation : des solutions locales, venues des marges
D’autres exemples récents confirment cette dynamique. À Accra, au Ghana, le marché de Kantamanto est souvent décrit comme l’un des plus grands centres mondiaux de vêtements de seconde main. Il reçoit d’immenses volumes de textiles usagés, dont une partie importante est invendable. Face à cette situation, des initiatives locales développent des pratiques de surcyclage (upcycling), de réparation et de transformation des textiles en nouveaux produits.
Les organisations locales peuvent développer des solutions efficaces à partir de ressources limitées, sans attendre des conditions idéales pour innover.
Ces initiatives ne règlent pas à elles seules le problème mondial de la surproduction textile. Elles montrent toutefois que des acteurs locaux, souvent situés en aval et à la marge des chaînes de valeur mondiales, développent des réponses créatives et concrètes à des enjeux que les pays du Nord peinent encore à maîtriser, selon Weslynne Stacey Ashton, professeure de gestion environnementale et d’économie circulaire à l’illinois Institute of Technology, dans son article de 2025. Ces enjeux peuvent être l’accumulation de textiles, la faible durabilité des produits, ou la difficulté à organiser le réemploi à grande échelle.
Au Brésil, les coopératives de catadores (récupérateurs de déchets) illustrent une autre forme d’innovation sociale. Depuis plusieurs années, ces collectifs participent à des chaînes de valorisation du plastique, en partenariat avec des entreprises qui transforment les bouteilles en matériaux pour chaussures ou textiles.
Ces expériences montrent que l’économie circulaire n’est pas uniquement une question d’infrastructure matérielle ; elle dépend aussi de la reconnaissance du travail, de la coopération et de l’intégration des savoirs pratiques, comme le relate le rapport 2021 de l’Organisation internationale du travail.
Ne pas copier : changer de regard
L’enjeu n’est pas de copier ces pratiques telles quelles au Canada ou en Europe. Les contextes économiques, institutionnels et culturels sont différents. Mais les pays du Nord peuvent apprendre des principes d’action qui structurent ces expériences.
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Le premier principe : partir des ressources disponibles plutôt que d’attendre une solution technologique parfaite. Le second principe : reconnaître les savoirs locaux, y compris ceux des travailleurs, des artisans, des coopératives et des acteurs informels. Un troisième principe amènerait à penser la circularité comme une question de territoire, de besoins sociaux et de capacités collectives, et non seulement comme un enjeu de flux des matières.
Les travaux sur l’innovation inversée durable montrent que des solutions développées dans des contextes de ressources limitées peuvent inspirer des économies plus riches confrontées à leurs propres limites, que ce soit au niveau du coût élevé des matières, de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, du besoin de sobriété ou provenant de la pression pour réduire les déchets.
Les pays du Sud sont encore trop souvent présentés comme des espaces à accompagner dans leur transition environnementale. Or, plusieurs pratiques qui y sont développées répondent déjà aux questions que se posent aujourd’hui les sociétés du Nord : comment réduire le gaspillage ? Comment prolonger la durée de vie des ressources ? Comment créer de la valeur localement ? Comment rendre les systèmes économiques plus sobres et plus résilients ?
Les solutions les plus prometteuses ne sont pas toujours les plus sophistiquées. Parfois, elles existent déjà là où l’on a appris depuis longtemps à ne pas gaspiller.
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Rachida Bouhid est membre de l’Acfas.
– ref. Gestion des déchets et économie circulaire : le savoir-faire se trouve au Sud – https://theconversation.com/gestion-des-dechets-et-economie-circulaire-le-savoir-faire-se-trouve-au-sud-284390
