Source: The Conversation – in French – By Henri Chevalier, PhD student at School of Environment, Resources and Sustainability, University of Waterloo
Avec des prix en hausse pour les semences, les engrais, la machinerie et les terres, les agriculteurs sont confrontés à de grands défis. Au Canada, la valeur de la machinerie par exploitation agricole est passée de 213 $ en 1901 (environ 8 000 $ en valeur actuelle) à plus de 278 000 $ en 2016, soit une multiplication par 35, en tenant compte de l’inflation.
Pour rester compétitifs et faire face à la hausse des coûts, les agriculteurs sont contraints d’augmenter leur production et de réinvestir dans les terres et les technologies, simplement pour se maintenir à flot. Dans un article récemment publié, je soutiens que de nombreuses exploitations agricoles doivent prendre continuellement de l’expansion pour survivre, ce qui est nocif à long terme, tant pour l’environnement que pour les agriculteurs.
Pour comprendre cette tendance, j’ai analysé les données financières à long terme d’exploitations agricoles canadiennes et j’ai pris l’exemple de la production de canneberges au Québec pour examiner les liens entre hausse des coûts, réinvestissement, expansion des exploitations agricoles et dommages environnementaux.
Deux facteurs expliquent cette situation
Deux facteurs structurels expliquent comment les agriculteurs en sont arrivés là.
Le premier est la concentration des entreprises. Le système alimentaire est aujourd’hui entre les mains d’un petit nombre d’acteurs puissants. Quatre sociétés contrôlent environ 60 % du marché mondial des semences, et cinq chaînes d’épiceries canadiennes se partagent près de 80 % des ventes au détail de produits alimentaires.
En raison de cette concentration, les agriculteurs se retrouvent coincés entre deux forces. D’un côté, les agrofournisseurs pratiquent des prix élevés, et de l’autre, les détaillants imposent une longue liste de frais de vente au détail. Les frais de listage des produits frais peuvent atteindre 6 000 dollars par article.
Le deuxième facteur est ce que les économistes appellent « l’engrenage technologique ». Une nouvelle technologie permet aux premiers qui l’adopte de diminuer leurs coûts, de décrocher des contrats avec des transformateurs et d’accroître leurs revenus. Mais dès que les agriculteurs sont nombreux à opter pour une technologie, la production totale augmente, les prix baissent et l’avantage initial disparaît.
La technologie devient alors un minimum vital. Les agriculteurs doivent continuer à investir et à s’endetter pour acheter de meilleures semences, des machines plus puissantes et des outils permettant de réduire la main-d’œuvre, ce qui ne fait que diminuer leurs marges de profits.
La pression sur les prix
En plus de devoir composer avec la hausse des coûts, les agriculteurs subissent une pression à la baisse sur les prix. Lorsque les exploitations agricoles adoptent de nouvelles technologies, la réduction des coûts unitaires se traduit souvent par une réduction des prix à la production, c’est-à-dire le montant réel que perçoit un agriculteur pour ses produits bruts.
En raison de la concentration des entreprises, les grands acteurs peuvent faire diminuer davantage ces prix, tout en conservant une plus grande part de ce que dépensent les consommateurs.
Au Canada, 83 cents de chaque dollar dépensé pour l’alimentation sont désormais consacrés au produit une fois qu’il a quitté la ferme (prix de production). Les prix du maïs illustrent bien le problème : les flocons de maïs se vendent environ 7,50 $ le kilogramme, tandis que les agriculteurs de l’Ontario ne reçoivent que 0,25 $ par kilogramme de maïs – un écart de plus de 30 pour 1.
Les politiques gouvernementales accentuent le resserrement des marges bénéficiaires par le biais des subventions et des mesures de croissance. Les subventions agricoles visent à aider les agriculteurs, mais elles peuvent renforcer la pression et amplifier l’engrenage. Elles peuvent faire grimper les prix des terrains et des baux, et encourager des mises à niveau technologiques coûteuses que les agriculteurs pourraient autrement reporter, comme c’est le cas avec le programme Agri-innover. Au Canada, chaque dollar supplémentaire de soutien par acre peut augmenter la valeur de l’acre de 8 à 72 dollars.
La politique d’exportation exerce également de la pression. Depuis les années 1990, le Canada s’est en effet fixé pour objectif de faire presque quadrupler ses exportations agroalimentaires de 2000 à 2025, ce qui incite les agriculteurs à produire et à investir davantage, mais les place en concurrence avec des prix plus bas sur le marché mondial.
Augmenter la production pour survivre
Le resserrement des marges et l’engrenage technologique créent deux forces qui contraignent les exploitations à prendre sans cesse de l’expansion. D’une part, elles sont confrontées à un seuil de rentabilité croissant : les prix à la production restent bas ou baissent, tandis que les coûts ne cessent d’augmenter, les obligeant à produire davantage simplement pour couvrir leurs dépenses.
D’autre part, atteindre la rentabilité ne suffit pas. Les agriculteurs doivent produire encore plus pour générer les profits nécessaires au réinvestissement dans les machines, les bâtiments et les technologies, et ainsi conserver leur compétitivité.
Au Canada, les fonds dont disposaient les exploitations agricoles pour le réinvestissement ont été multipliés par 2,4 de 1976 à 2021. Les dépenses en capital ont augmenté d’environ un tiers de 2009 à 2023, et le capital agricole total a été multiplié par cinq de 1976 à 2021.
Les exploitations agricoles se sont donc agrandies. Certaines ont procédé à des fusions pour survivre à la pression causée par le resserrement des marges et l’engrenage technologique. En effet, les grandes exploitations sont mieux à même d’absorber la hausse des coûts, d’utiliser efficacement des machines coûteuses et d’accéder au crédit, ce qui explique en partie pourquoi 12 % des exploitations agricoles canadiennes contrôlent près de 60 % des terres agricoles.
Les coûts environnementaux cachés
À mesure que les exploitations agricoles s’agrandissent, elles ont besoin de plus de carburant, d’engrais, de machinerie et de terres simplement pour rester viables. Ces besoins engendrent davantage d’émissions, de pollution, de dégradation des sols et de perte de biodiversité.
Prenons l’exemple du secteur de la canneberge au Québec. Pour survivre au resserrement des marges bénéficiaires, les exploitations agricoles doivent croître sans cesse, la récolte totale par exploitation ayant été multipliée par huit en moins de 30 ans.
Pour accroître la production et maintenir des prix bas pour les transformateurs, les cannebergières sont contraintes de prélever de grandes quantités d’eau, ce qui peut mettre les rivières en danger lorsque le niveau d’eau est bas, et d’altérer des milieux humides, car ils sont moins coûteux et plus faciles à aménager.
Cela permet de dégager des fonds supplémentaires pour le réinvestissement, mais la destruction des zones humides cause une perte de biodiversité, libère d’importantes quantités de carbone et aggrave les changements climatiques.
Par ailleurs, le recours à des pesticides, comme le dichlobénil, pour réduire les coûts de main-d’œuvre entraîne une pollution de l’eau.
Pour une transition durable
En plus d’engendrer des coûts écologiques, le resserrement des marges et l’engrenage technologique imposent un lourd fardeau psychologique aux agriculteurs. La pression financière qu’ils causent peut accroître la détresse et le risque de suicide chez ceux-ci.
Certaines solutions prétendument durables, comme l’agriculture intelligente, risquent de devenir une nouvelle roue dans l’engrenage. Une véritable transition vers la durabilité, prenant en compte la santé financière et mentale des agriculteurs ainsi que la santé environnementale, nécessite des politiques dissociant la viabilité des exploitations agricoles de la hausse constante de leur production.
Pour commencer, on devrait s’attaquer à la concentration des entreprises chez les fournisseurs et les détaillants avec qui les agriculteurs traitent. On pourrait ainsi réglementer les clauses contractuelles abusives et empêcher de nouvelles méga-fusions. Garantir des prix à la production plus équitables permettrait d’atténuer le resserrement des marges.
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Pour ce qui est des coûts, la réaffectation des subventions, la réorientation du crédit agricole et des assurances, ainsi que l’amélioration de l’accessibilité financière des terres agricoles grâce à la définanciarisation et à la mise en place de banques de crédit agricole servirait à soutenir les pratiques agroécologiques à faibles intrants et de réduire la pression en faveur de l’expansion.
Enfin, réorienter les investissements vers des technologies simples, réparables et contrôlées par les agriculteurs, garantir le droit à la réparation et récompenser les exploitations qui adoptent des approches moins technologiques permettrait de déconstruire l’engrenage.
Tous ces changements combinés favoriseraient la viabilité économique des exploitations agricoles en les dispensant de produire davantage pour simplement survivre.
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Henri Chevalier bénéficie d’un financement au titre de la bourse de recherche d’études supérieures du CRSH — doctorat (gouvernement fédéral) et de la bourse nationale OGS/QEII-GSST (gouvernement de l’Ontario).
– ref. Les exploitations agricoles au pays doivent croître pour survivre, et ce n’est bon ni pour les agriculteurs ni pour l’environnement – https://theconversation.com/les-exploitations-agricoles-au-pays-doivent-croitre-pour-survivre-et-ce-nest-bon-ni-pour-les-agriculteurs-ni-pour-lenvironnement-287659
