Source: The Conversation – France (in French) – By Austin Sarat, William Nelson Cromwell Professor of Jurisprudence and Political Science, Amherst College
L’ESSENTIEL
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Aux États-Unis, les enseignants constatent une baisse des compétences en lecture de leurs étudiants.
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Austin Sarat, professeur de sciences politiques au Amherst College, alerte sur les conséquences de ce recul pour l’enseignement supérieur.
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Selon lui, les livres longs restent indispensables pour former l’esprit critique.
Quiconque a récemment passé un peu de temps sur un campus universitaire américain a probablement entendu des enseignants se lamenter sur les habitudes de lecture de leurs étudiants – ou plutôt sur le fait qu’ils ne lisent presque plus. Et ces plaintes ne relèvent pas d’une simple nostalgie d’un âge d’or révolu.
La lecture – pas n’importe quelle lecture, mais celle de livres longs, complexes et exigeants – est en train de disparaître rapidement du paysage américain. Comme l’a souligné en 2024 Sunil Iyengar, directeur du Bureau de la recherche et de l’analyse de la National Endowment for the Arts (une agence fédérale indépendante états-unienne chargée de soutenir les arts et la culture), environ 49 % des adultes déclaraient avoir lu au moins un livre au cours de l’année écoulée. Dix ans plus tôt, ils étaient près de 55 % à en dire autant.
Ce recul de la lecture s’observe également dans les lycées américains. Une enquête menée en 2024-2025 auprès de 1 250 professeurs d’anglais de lycée montre qu’ils donnaient en moyenne 2,81 livres à lire intégralement à leurs élèves chaque année. À titre de comparaison, une autre étude nationale réalisée en 2008-2009 auprès de 400 enseignants d’anglais de classes de seconde, première et terminale établissait qu’ils en faisaient lire en moyenne quatre par an.
Dans certains lycées américains, des élèves ne se voient plus demander de lire le moindre livre en entier. À la place, leurs enseignants leur donnent des extraits d’ouvrages ou de courts textes. La journaliste Sarah Schwartz, du magazine Education Week, écrivait en 2025 que de plus en plus de signes donnent à voir un recul de la lecture de textes longs dans les classes, bien avant le lycée. Dans certains cas, cette évolution commence dès l’école primaire.
En tant qu’enseignant en sciences humaines et sociales à l’université, ces chiffres me choquent, sans vraiment me surprendre. Mes cours reposent sur de nombreuses lectures, souvent longues et exigeantes, et j’ai toujours conçu mon enseignement en partant du principe que les étudiants s’y plieraient. Dans mon bureau, il m’arrive pourtant d’entendre des étudiants se plaindre de la quantité de lectures à effectuer et me demander des méthodes pour parcourir les textes plus rapidement sans les lire intégralement.
En général, je résiste à cette demande et je préfère leur apprendre à pratiquer la lecture attentive (ce que les Américains appellent close reading), plutôt que de leur donner des techniques pour survoler les textes.
Le recul de la lecture représente donc un véritable défi, tant pour mes étudiants et moi-même que, plus largement, pour l’enseignement supérieur américain. Les universités n’ont pas encore trouvé de réponse à ce phénomène, laissant des enseignants comme moi élaborer leurs propres stratégies.
L’histoire de la lecture aux États-Unis
La lecture occupe depuis longtemps une place centrale dans l’éducation américaine. Lorsque l’université Harvard ouvre ses portes en 1636 pour former des ministres du culte puritains, ses responsables partent du principe que les étudiants admis maîtrisent parfaitement la lecture, non seulement en anglais, mais aussi en grec et en latin.
Comme l’écrit Jack Lynch, professeur de littérature anglaise à l’université Rutgers :
« Les premiers Américains accordaient une importance exceptionnelle au pouvoir de l’écrit et, par conséquent, à la maîtrise de la lecture et de l’écriture. »
En 1647, le Massachusetts adopte une loi imposant à toute localité de plus de 50 foyers de veiller à ce que les enfants puissent « apprendre à lire et à écrire ». L’objectif est alors avant tout religieux : permettre aux enfants de lire et d’étudier la Bible.
Thomas Jefferson, comme d’autres Pères fondateurs, souhaitait faire des États-Unis un pays où la lecture serait largement répandue. En 1787, il loue les journaux et de la liberté de la presse. « Si je devais choisir entre un gouvernement sans journaux et des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas un instant à préférer la seconde option », écrit-il. Dans une lettre adressée à John Adams en 1815, le même Jefferson écrit :
« Je ne peux pas vivre sans les livres. »
Au XIXe siècle, les écoles commencent à enseigner la lecture par la phonétique, en apprenant aux élèves à déchiffrer les mots à partir de leurs sons. À partir des années 1830, les écoles américaines utilisent les McGuffey Readers, une série de manuels de lecture pour l’école primaire fondés sur cette méthode phonétique. Entre 1836 et 1960, environ 120 millions d’exemplaires de ces ouvrages ont été vendus. Selon le Ping Institute for the Teaching of the Humanities de l’Université de l’Ohio, seuls la Bible et le Webster’s Dictionary ont connu une diffusion plus importante.
La première crise de la lecture dans l’enseignement supérieur
À mesure que les universités américaines cherchent à se développer et à accueillir davantage d’étudiants au XIXe siècle, elles sont confrontées à une première crise de la lecture. Les étudiants admis dans les nouvelles universités publiques ne possèdent pas toujours les compétences en lecture attendues par ces établissements. Ils savent suffisamment lire pour être admis, mais ne sont pas forcément habitués à affronter des textes longs et complexes.
Certaines universités, comme l’Université du Wisconsin, réagissent à cette difficulté en créant des programmes préparatoires destinés à s’assurer que les nouveaux étudiants disposent des bases nécessaires pour suivre des études supérieures.
En 1915, Ernest Moore, alors professeur de philosophie à Harvard, publie les résultats de ce que de nombreux chercheurs considèrent comme « la première tentative durable d’aider officiellement les étudiants à améliorer leur lecture ». Plutôt que de faire de l’apprentissage de la lecture une discipline à part, Moore l’intègre à un vaste programme consacré aux méthodes de travail universitaire, afin d’aider les étudiants à comprendre son importance dans l’ensemble de leur parcours académique.
L’université de Chicago, l’université de l’Illinois et l’université Columbia adoptent rapidement cette approche. Au cours du XXe siècle, les tests standardisés se généralisent dans l’enseignement supérieur afin d’« évaluer les compétences académiques, les aptitudes et même la condition physique des étudiants entrant à l’université ». Leurs résultats permettent ensuite aux établissements d’orienter les étudiants vers différents dispositifs de remise à niveau, expliquent les spécialistes en sciences de l’éducation Jennifer C. Theriault, Norman A. Stahl et Kelly J. Meyers.
Le défi actuel
En 2025, environ 32 % des élèves américains de terminale présentaient un niveau de lecture inférieur au seuil élémentaire, contre 24 % en 2002. En 2025 également, Martin West, doyen de faculté et professeur à la Harvard Graduate School of Education, soulignait que « les compétences en lecture des élèves américains ont atteint leur sommet vers le milieu de la décennie précédente, avant de reculer nettement depuis ».
Si la maîtrise de la lecture a été présenté comme l’un des fondements de l’histoire américaine, ce récit semble aujourd’hui commencer à se fissurer.
Je reste convaincu que la lecture de livres longs et exigeants demeure le meilleur moyen d’aider les étudiants à développer leur esprit critique et à réfléchir par eux-mêmes au monde dans lequel ils vivent ainsi qu’à l’histoire qui l’a façonné. Pourtant, certains enseignants du supérieur se sont adaptés en réduisant la quantité de lectures demandées et en revoyant leurs exigences à la baisse.
Pourquoi lire ?
Il existe peut-être une autre voie.
Cet été, j’ai proposé, avec quelques collègues, un cours intitulé « Pourquoi lire ? » à un petit groupe d’étudiants. Pendant trois semaines, nous nous sommes réunis deux fois par semaine pour discuter de textes consacrés à la valeur de la lecture, rédigés notamment par la philosophe de l’université de Chicago Martha Nussbaum et par le théoricien de la littérature de l’université Columbia Edward Said.
Il m’est rapidement apparu que les étudiants avaient des approches très différentes de la lecture de textes difficiles et n’étaient pas tous également à l’aise avec cet exercice. J’ai essayé de leur faire comprendre qu’en matière de lecture, comme pour l’exercice physique, c’est souvent l’effort qui procure le plus de bénéfices. Lire des textes longs exige de la patience et de l’attention, développe la capacité à suivre un raisonnement ou une intrigue, et demande un effort soutenu pour en saisir toutes les nuances.
Bien sûr, ce seul cours ne suffira pas à transformer des habitudes profondément ancrées ni à inverser le désengagement des étudiants vis-à-vis de la lecture. Mais avant de leur demander d’affronter des textes exigeants, nous, enseignants du supérieur, avons le devoir de leur expliquer pourquoi il est important de lire les livres dans leur intégralité. Si nous ne le faisons pas – ou si nous n’en sommes plus capables –, l’avenir de l’enseignement supérieur s’annonce bien sombre.
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Austin Sarat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Aux États-Unis, les universités peinent à enrayer le recul de la lecture – https://theconversation.com/aux-etats-unis-les-universites-peinent-a-enrayer-le-recul-de-la-lecture-288421
