Les IA génératives à la recherche d’un modèle d’affaires viable pourront-elles survivre sans publicité ?

Source: The Conversation – in French – By Paul Favier, Doctorant à la Chaire Gouvernance et Regulation, Université Paris Dauphine – PSL, Université Paris Dauphine – PSL

Certains les décrivent comme des psys ou des amis. C’est dire la place que les intelligences artficielles, ou IA, ont pris dans la vie des Français. La gratuité de ces services a probablement contribué à cette confusion. Mais combien de temps les entreprises du secteur pourront-elles continuer à offrir des services non payants ? La publicité pourrait-elle changer la donne ? Quel impact cela pourrait-il avoir ?


En janvier 2026, OpenAI a commencé à insérer les premières publicités dans les réponses de ChatGPT auprès de ses utilisateurs états-uniens non abonnés. Un geste longtemps repoussé et désormais assumé. Après trois années de croissance financée à perte, l’intelligence artificielle (IA) générative grand public amorce sa bascule vers un modèle publicitaire, faute d’avoir trouvé, ailleurs, de quoi financer durablement la gratuité de ses services.

Près d’un Français sur deux déclare avoir déjà utilisé un agent conversationnel, comme ChatGPT, Gemini ou Copilot. Cette proportion grimpe jusqu’à 82 % chez les 18-24 ans contre 20 % chez les plus de 65 ans, selon une enquête Ifop. Dans le monde, près de 20 % de la population dialoguerait régulièrement avec ces outils, selon le Microsoft AI Economy Institute. OpenAI, Google et Microsoft cumulent à eux seuls près de 90 % du marché, selon FirstPageSage.




À lire aussi :
Sam Altman ? Elon Musk ? Les marchés financiers ? Qui doit gouverner ChatGPT et l’IA


Cette domination est le fruit d’une stratégie assumée depuis le lancement de ChatGPT fin 2022 : offrir le service gratuitement pour capter le plus d’utilisateurs possible, avant même de songer à la rentabilité. ChatGPT a atteint 100 millions d’utilisateurs en soixante jours (il avait fallu trente mois à Instagram pour atteindre cette audience). Reste, désormais, à transformer cette audience en modèle d’affaires viable.

Une industrie qui carbure aux pertes

Le problème posé par cette gratuité est qu’elle est fondée sur une infrastructure qui coûte cher aux entreprises qui l’exploitent. Une requête adressée à un agent conversationnel consomme environ dix fois plus d’énergie de calcul qu’une recherche classique sur Google, selon des estimations relayées par Heise. Or, environ 85 % des utilisateurs de ces services restent sur la version gratuite, d’après CNBC. En 2025, OpenAI aurait dépensé près de 22,5 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 13,5 milliards, soit une perte d’environ 9 milliards de dollars, rapporte Fortune. Même Anthropic, pourtant tourné vers les entreprises, ne vise la rentabilité qu’à l’horizon de 2028, en misant sur la demande professionnelle, selon TechCrunch.

Face à cette équation, les entreprises nées avec l’IA générative, comme Anthropic ou Mistral AI, se tournent prioritairement vers les entreprises, via des API facturées à l’usage et des licences professionnelles. Les grands groupes technologiques, Google, Meta ou Microsoft, disposent d’un atout supplémentaire : des centaines de millions d’utilisateurs grand public dont l’activité en ligne peut être monétisée autrement. Quant à OpenAI, parti du grand public sans écosystème préexistant, il tente aujourd’hui de rattraper les deux fronts.

L’abonnement ne suffira pas

La première option pour « monétiser » les utilisateurs grand public consiste, logiquement, à faire payer un abonnement. Une convergence tarifaire s’observe autour de 20 dollars (soit plus de 17 euros) par mois pour les offres premium de ChatGPT, Claude, Copilot ou Gemini. Mais cette formule se heurte à un plafond : seuls 4 à 5 % des utilisateurs auraient franchi le pas, selon la BBC. L’écrasante majorité reste gratuite, pesant sur les coûts sans générer de revenu direct.

Une deuxième piste, plus prospective, consiste à transformer l’agent conversationnel en intermédiaire commercial capable de réserver un vol ou de finaliser un achat, moyennant une commission. Mais les premiers résultats déçoivent : selon TechCrunch, les ambitions d’OpenAI de faire de ChatGPT un concurrent d’Amazon ou de Google « ne se déroulent pas très bien », le Web n’étant pas encore conçu pour être parcouru et actionné par des agents automatisés.

La publicité, solution de dernier recours ?

Reste alors la publicité, mécanisme le plus éprouvé pour monétiser une audience captive sans lui faire sortir la carte bancaire. C’est peu ou prou le modèle qui a fait la fortune de Google et de Meta depuis vingt ans. Perplexity AI a été la première à s’y risquer, dès novembre 2024, avec des questions de suivi sponsorisées insérées sous ses réponses. Le format a toutefois été abandonné en 2026 face aux résistances des utilisateurs, l’entreprise reconnaissant sur son blog que la faisabilité technique était acquise, mais que l’acceptabilité par les consommateurs restait un frein.

Microsoft Copilot a, de son côté, déployé des publicités générées dynamiquement par l’IA en fonction du contexte de la conversation, les Showroom Ads. Et depuis janvier 2026, OpenAI affiche à son tour des publicités contextuelles, clairement étiquetées, en bas des réponses fournies aux utilisateurs états-uniens non abonnés, selon CNBC. L’entreprise assure que ces publicités n’influencent pas le contenu des réponses elles-mêmes.

Vos prompts en disent plus que vous ne l’imaginez

Cette publicité contextuelle repose sur une matière première : les données que l’utilisateur confie à l’agent, sciemment ou non. Or, les prompts recèlent bien plus d’informations personnelles qu’il n’y paraît.

Des chercheurs ont montré qu’un modèle de langage peut inférer, avec une précision élevée, des attributs personnels sensibles (santé, revenus, opinions politiques) à partir de simples échanges, même sans divulgation explicite, selon une étude publiée dans les actes de la conférence ICLR. Décrire des symptômes pour un conseil médical revient ainsi à révéler son état de santé ; interroger sur un quartier précis, à dévoiler sa localisation.

Un risque inédit d’influence invisible

C’est précisément là que le bât blesse. Contrairement à une bannière publicitaire, aisément identifiable, un message commercial glissé dans le fil d’une conversation peut se fondre dans la réponse sans que l’utilisateur en ait conscience. Plusieurs travaux de recherche pointent la confiance quasi inconditionnelle accordée à ces agents, perçus comme des interlocuteurs à la fois compétents et complaisants. Un message commercial pourrait ainsi bénéficier d’une caution implicite supérieure à celle d’une publicité classique.

Une étude de la société SparkToro illustre par ailleurs la difficulté à objectiver ce risque. Les agents conversationnels produisent des recommandations de marques différentes dans plus de 99 % des cas, y compris pour des questions strictement identiques sans segmentation marketing différente. Cette instabilité rend une éventuelle influence commerciale particulièrement difficile à détecter, aussi bien pour les utilisateurs que pour les régulateurs.

Arte, « Le dessous des cartes », 2025.

Le partenariat noué entre OpenAI et Shopify, qui permet à ChatGPT de recommander des produits issus de millions de marchands et de finaliser directement l’achat, en offre une illustration concrète. OpenAI assure que ces recommandations restent organiques et non commercialement influencées, mais les marchands versent bien une commission sur chaque transaction réalisée via l’agent. L’utilisateur n’a aucun moyen de vérifier cette neutralité affichée ni de distinguer une recommandation indépendante d’une recommandation orientée par cet accord commercial.

Vers un encadrement spécifique ?

Ce basculement vers la publicité conversationnelle fait écho à des débats déjà anciens en économie des plateformes, où l’opacité des critères de classement des comparateurs en ligne (offres télécoms, assurances, voyages) a justifié des obligations de transparence renforcées à l’échelle européenne. La question posée aujourd’hui est de savoir si un encadrement comparable, obligeant les agents conversationnels à signaler tout contenu commercialement influencé, s’imposera avant que ces pratiques se généralisent.

L’enjeu dépasse la seule question publicitaire, puisque c’est la soutenabilité même du modèle économique de l’IA générative grand public qui reste, à ce stade, une question ouverte. Entre abonnements plafonnés à une minorité d’utilisateurs, commissions transactionnelles balbutiantes et publicité conversationnelle en plein tâtonnement, aucune piste ne semble, à elle seule, en mesure de financer durablement le coût de ces technologies. Pour les utilisateurs, l’enjeu est de taille : comprendre par qui et comment un service qu’ils croient gratuit est réellement financé.

The Conversation

Paul Favier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les IA génératives à la recherche d’un modèle d’affaires viable pourront-elles survivre sans publicité ? – https://theconversation.com/les-ia-generatives-a-la-recherche-dun-modele-daffaires-viable-pourront-elles-survivre-sans-publicite-287241