Source: The Conversation – France (in French) – By Hannah Fair, Lecturer in Human Geography, University of Southampton

Pourquoi des personnes passent-elles leurs journées à traquer des rats, des punaises de lit ou des cafards… et adorent leur travail ? Une enquête menée auprès de professionnels montre que la résolution de problèmes, le contact humain et le sentiment d’être utile comptent davantage que les conditions difficiles.
Être dératiseur ou désinsectiseur consiste à s’attaquer à des animaux que la plupart d’entre nous feraient tout pour éviter. Pourtant, capturer des rats ou combattre des cafards s’avère être un travail étonnamment gratifiant.
Mes recherches montrent que ce niveau surprenant de satisfaction au travail s’explique par la diversité des missions, les défis quotidiens et les relations humaines qu’offre ce métier. Les professionnels que j’ai interrogés m’ont également expliqué que leur travail avait un impact positif sur la vie des gens.
Je l’ai découvert en passant les dernières années plongé dans l’univers de la dératisation et de la désinsectisation professionnelles. J’ai assisté à des salons spécialisés, lu la presse du secteur, interrogé des dératiseurs et désinsectiseurs et les ai accompagnés lors de leurs interventions.
Une chose m’a particulièrement frappé : la diversité des nuisibles auxquels ils sont confrontés, mais aussi celle des lieux où ils interviennent. Cette variété les oblige à faire preuve d’un véritable sens de l’enquête et de la résolution de problèmes.
Beaucoup d’imprévus
La plupart des dératiseurs et désinsectiseurs sont des généralistes, capables d’intervenir contre une grande variété de nuisibles, des rats et des souris aux guêpes, punaises de lit ou mites. Chaque infestation exige une compréhension fine du comportement de l’animal concerné.
Les professionnels que j’ai rencontrés m’ont expliqué que leur travail, notamment lorsqu’ils interviennent chez des particuliers, exige une grande capacité d’adaptation. Certains animaux apprennent par exemple à éviter les pièges ou développent une résistance à certains produits. Cette part d’imprévu empêche le métier de devenir monotone ou routinier.
Comme me l’a expliqué un dératiseur : « Il n’y a pas de cas type avec les rats ou les souris. C’est toujours différent. Les maisons changent, les situations changent, les points d’entrée changent. Les motivations des animaux et leurs sources de nourriture aussi. » Un autre résumait ainsi son métier : « Chaque journée est différente, et c’est ce qui la rend intéressante. Chaque intervention a ses particularités. Aucun chantier ne ressemble à un autre. »
Les dératiseurs et désinsectiseurs bénéficient aussi d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, qu’ils soient indépendants ou salariés d’une grande entreprise. Beaucoup s’intéressent de près à la biologie, aux habitats et au comportement des animaux qu’ils combattent, et apprécient ce contact avec le monde vivant.
Nombre d’entre eux m’ont confié éprouver une véritable fascination, voire de la curiosité, pour les espèces auxquelles ils sont confrontés, certains allant jusqu’à avoir leurs favorites. Et malgré le fait que leur métier implique souvent de tuer des animaux, j’ai constaté un profond respect de la nature au sein de la profession.
Tout n’est cependant pas rose.
« Les gens vous prennent pour un Néandertalien »
Le métier oblige souvent à travailler dans des conditions peu enviables, par exemple dans des égouts ou des combles envahis de fientes d’oiseaux. Il soulève aussi des questions éthiques : certains professionnels m’ont confié ressentir, en privé, de la culpabilité ou un malaise lorsqu’ils doivent tuer certaines espèces.
Dans l’ensemble, les dératiseurs et désinsectiseurs se montrent pourtant soucieux du bien-être animal. Lorsqu’ils doivent recourir à des méthodes létales, ils cherchent le plus souvent à limiter autant que possible les souffrances des animaux.
Et bien que leur travail joue un rôle essentiel pour la santé publique, cette profession reste peu considérée socialement. Les compétences techniques et les connaissances qu’elle mobilise sont largement sous-estimées.
Comme me l’a résumé l’un des professionnels interrogés : « Les gens vous prennent pour une sorte de Néandertalien, un abruti qui assomme de petits animaux à fourrure avec un bâton. »
Plusieurs professionnels m’ont raconté que certains clients leur demandaient de garer leur véhicule à distance de leur domicile, d’entrer par une porte dérobée ou d’utiliser des camionnettes sans logo, afin de dissimuler le recours à un dératiseur ou un désinsectiseur. D’autres ont été confrontés à un mépris plus direct : des clients leur interdisaient d’utiliser leurs toilettes ou faisaient des remarques désobligeantes sur leur métier.
L’un de mes interlocuteurs, issu d’une entreprise familiale, m’a raconté que son fils adulte contrôlait des boîtes d’appât sous un évier dans la salle des professeurs d’une école lorsqu’il a entendu un enseignant lancer : « Oh la la… imaginez passer toute sa vie à faire ça. »
Souvent solitaire
Malgré l’autonomie qu’il offre, le métier de dératiseur et désinsectiseur s’exerce souvent en solitaire, ce qui peut entraîner un sentiment d’isolement et des difficultés psychologiques. Cet inconvénient est toutefois souvent compensé par les liens d’amitié très forts qui unissent les professionnels du secteur – y compris entre dirigeants de petites entreprises pourtant concurrentes – ainsi que par le sentiment d’être socialement utiles, notamment lorsqu’ils viennent en aide à des particuliers confrontés à une infestation. Cette aide peut d’ailleurs être déterminante, les infestations de nuisibles ayant souvent des répercussions importantes sur la santé mentale.
Comme me l’a confié l’un d’eux : « Je trouve ça incroyablement gratifiant de voir des gens passer d’un état de profonde détresse à un immense soulagement, avec une reconnaissance extraordinaire. » Un autre ajoutait : « J’aime apprendre à connaître mes clients, plaisanter avec eux, résoudre leurs problèmes et sentir qu’ils m’accordent leur confiance. »
Certains dératiseurs et désinsectiseurs privilégient même l’entraide au profit. Ils accordent parfois, de manière informelle, des réductions ou des visites supplémentaires aux retraités ou aux clients les plus modestes, ce qui renforce le sentiment d’exercer un métier utile et gratifiant.
La recette du bonheur au travail
Le secteur cherche aujourd’hui activement à recruter de nouveaux professionnels, mais ce métier n’est pas fait pour tout le monde. Pour ma part, je m’attacherais probablement trop à mes colocataires rongeurs involontaires pour avoir un jour recours à un dératiseur.
La lutte contre les nuisibles soulève en outre des questions complexes, qu’il s’agisse du bien-être animal ou des effets environnementaux des produits chimiques utilisés. Mes recherches auprès des dératiseurs et désinsectiseurs donnent ainsi un aperçu des ingrédients qui rendent un travail à la fois agréable et porteur de sens.
Parmi eux figurent la diversité des missions, l’autonomie, les relations avec les autres et le sentiment d’exercer une activité utile à la société. Et si un métier comme la lutte contre les nuisibles peut réunir toutes ces qualités, alors son avenir semble plein de promesses.
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Hannah Fair reçoit des financements de l’Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni et a auparavant bénéficié d’un soutien de la Royal Geographical Society. Dans le cadre de ses recherches sur le secteur britannique de la dératisation et de la désinsectisation, elle est membre du groupe de travail sur les relations avec le monde universitaire de la British Pest Control Association (BPCA).
– ref. Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail – https://theconversation.com/ce-que-les-deratiseurs-nous-apprennent-sur-le-bonheur-au-travail-288015
