Source: The Conversation – France (in French) – By Andrew Muhammad, Professor of Agricultural Economics and Blasingame Chair of Excellence, University of Tennessee

Le marché nord-américain du bœuf fonctionne comme un seul et même écosystème : les bovins traversent plusieurs fois les frontières avant d’arriver dans les assiettes. Les tensions commerciales voulues par Donald Trump, combinées à une crise sanitaire dans les élevages, menacent cet équilibre et risquent de renchérir encore la viande.
C’est la saison des barbecues mais de nombreux Américains renoncent au bœuf du fait de l’envolée des prix. Ces derniers, qui ne cessent de grimper depuis le début de l’année 2025, subissent une nouvelle pression. En cause, la propagation de la lucilie bouchère, un parasite qui a frappé les élevages au Mexique avant d’atteindre les États-Unis. Or, le cheptel bovin américain était déjà tombé à son plus bas niveau depuis les années 1950, notamment en raison de la sécheresse.
À ces tensions s’ajoutent des incertitudes commerciales. À la veille des discussions des 16 et 17 juin 2026 entre les négociateurs américains et mexicains sur l’accord de libre-échange nord-américain, le président Donald Trump avait averti que Washington pourrait ne pas reconduire cet accord, négocié durant son premier mandat, voire s’en retirer complètement. (NDT : Les États-Unis et le Mexique ont entamé le 21 juillet un troisième cycle de négociations pour réviser l’accord de libre-échange nord-américain, sans la participation du Canada. Ces discussions interviennent après la décision de l’administration Trump de ne pas prolonger automatiquement l’accord, ouvrant une période de dix ans au terme de laquelle il expirera faute de nouvel accord.)
En tant qu’économistes spécialisés dans le commerce international et les filières d’élevage, nous étudions depuis longtemps la profonde intégration des marchés nord-américains du bétail et notamment du bœuf. Cette intégration façonne la production, les prix et les échanges d’animaux vivants comme de viande entre le Canada, le Mexique et les États-Unis. Or, le bœuf étant à la fois l’un des principaux produits agricoles importés et exportés par les États-Unis, le secteur est particulièrement exposé à toute remise en cause de l’accord commercial actuel. À titre d’exemple, le prix du bœuf haché a augmenté de plus de 20 % depuis janvier 2025.
L’incertitude commerciale actuelle, qui reflète l’approche plus fragmentée et bilatérale de Donald Trump en matière de négociations, ne pouvait pas survenir à un pire moment pour des consommateurs déjà éprouvés par l’inflation. Les turbulences croissantes sur le marché nord-américain du bœuf risquent d’accentuer encore les tensions sur l’offre et de faire grimper davantage les prix.
Un marché étroitement intégré
Les échanges de bétail et de viande entre les États-Unis, le Canada et le Mexique ont été structurés à partir de 1994 par l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). En 2020, Donald Trump l’a remplacé par l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC, ou USMCA). Contrairement à l’Alena, ce nouvel accord doit être réexaminé tous les six ans par les trois pays et comporte une clause d’extinction au bout de seize ans. Le bœuf, comme les autres produits couverts par l’accord, a été exempté des droits de douane imposés par Donald Trump à ses partenaires commerciaux en 2025.
En théorie, les trois pays devaient décider avant le 1er juillet 2026 s’ils prolongeaient l’accord pour seize années supplémentaires ou s’ils le laissaient entrer dans une phase de réexamens annuels jusqu’à son expiration définitive en 2036. Mais le Canada, dont les relations avec Donald Trump sont particulièrement tendues, reste pour l’instant à l’écart des négociations. Les discussions se déroulent donc uniquement entre les États-Unis et le Mexique, qui abordent désormais les questions agricoles, le secteur du bœuf figurant parmi les dossiers les plus sensibles.
Les prix du bœuf, les décisions de production et l’approvisionnement sont étroitement liés entre les trois pays, au point de former un véritable marché nord-américain unique. Les bovins et les produits issus du bœuf circulent facilement d’un côté à l’autre des frontières grâce à la baisse des droits de douane et à l’harmonisation des réglementations instaurées par les accords commerciaux de 1994 et de 2020.
Les États-Unis importent du Mexique de jeunes bovins destinés à l’engraissement avant abattage, ainsi que du Canada des animaux déjà prêts à être abattus, qui alimentent ensuite les abattoirs américains. En sens inverse, les États-Unis exportent vers le Mexique de la viande bovine et des bovins prêts à l’abattage afin de répondre à la demande des consommateurs mexicains.
Cette intégration est également essentielle pour garantir l’approvisionnement américain. En 2024, les États-Unis ont importé presque exclusivement du Canada et du Mexique environ 2,1 millions de bovins, pour une valeur supérieure à 3 milliards de dollars. Ce volume peut paraître modeste au regard des quelque 32 millions de bovins abattus cette année-là aux États-Unis, mais ces flux réguliers en provenance des deux pays voisins contribuent à stabiliser l’offre et à limiter les fluctuations des prix.
L’importance de cette relation commerciale est apparue au grand jour en 2025, lorsque les importations de bovins vivants ont chuté de plus de 50 %. Cette baisse s’est poursuivie en 2026 : les importations de jeunes bovins en provenance du Mexique se sont effondrées de plus de 80 % à la suite de l’épidémie de lucilie bouchère. Le parasite a désormais été détecté chez des bovins dans le sud du Texas et au Nouveau-Mexique, poussant le Canada à interdire les importations de bovins vivants en provenance de ces régions.
Un secteur stratégique en première ligne
Les négociations commerciales actuelles ne portent pas uniquement sur le bœuf, ni même sur l’agriculture. Elles concernent aussi les règles d’origine des produits, les normes sociales et environnementales, l’e-commerce ou encore les dispositions relatives aux investissements, autant d’éléments qui structurent les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. Les négociateurs américains y défendent en parallèle l’approche plus protectionniste et transactionnelle de l’administration Trump.
Le secteur du bœuf figure toutefois parmi les plus exposés en cas d’échec des négociations. En 2025, le Mexique était le troisième marché d’exportation du bœuf américain, avec plus de 1,3 milliard de dollars d’achats, tandis que le Canada occupait la quatrième place avec 874 millions de dollars. À l’inverse, le Canada et le Mexique étaient les deuxième et troisième fournisseurs de viande bovine des États-Unis, pour une valeur cumulée dépassant 5 milliards de dollars.
Malgré les menaces de Donald Trump, les États-Unis auraient beaucoup à perdre s’ils se retiraient totalement de l’accord conclu en 2020. Après que la Cour suprême a invalidé, plus tôt cette année, une grande partie des droits de douane d’urgence imposés par le président, son administration a tout intérêt à préserver les autres leviers dont elle dispose dans les négociations commerciales. Par ailleurs, les organisations agricoles américaines, qui constituent un soutien politique important de Donald Trump, font activement pression pour maintenir l’accord.
En cas de retrait des États-Unis, les échanges nord-américains reviendraient probablement au cadre plus général des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Le Canada et le Mexique seraient alors libres d’imposer leurs propres droits de douane, ce qui augmenterait les coûts pour les éleveurs, les industriels de la filière et, au bout de la chaîne, pour les consommateurs.
Les deux partenaires commerciaux disposeraient également de davantage de latitude pour instaurer des barrières non tarifaires, comme des contrôles plus stricts, des formalités administratives supplémentaires ou encore des quotas sur les exportations américaines. Autant de mesures qui ralentiraient les échanges. Or, les bovins franchissent souvent plusieurs fois les frontières au cours de leur élevage et de leur transformation : même de faibles retards peuvent donc perturber toute la filière.
Le résultat serait probablement une chaîne d’approvisionnement moins efficace, une baisse des importations de bovins, un resserrement de l’offre aux États-Unis et, au final, une nouvelle hausse des prix. Certains éleveurs américains redoutent déjà un scénario comparable à celui vécu par les producteurs de soja, qui ont vu disparaître un marché d’exportation essentiel.
« Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des débouchés pour nos produits. Regardez ce qui est arrivé au soja lorsque la Chine a cessé d’en acheter », nous a ainsi confié un éleveur.
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Andrew Muhammad a reçu des financements du département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) pour mener des recherches sur les échanges commerciaux dans la filière bovine.
Charles Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir – https://theconversation.com/le-prix-du-boeuf-explose-aux-etats-unis-et-le-pire-pourrait-etre-a-venir-288019
