Source: The Conversation – in French – By Xavier Parent-Rocheleau, Professor, HEC Montréal
On nous promet une révolution. L’intelligence artificielle rendrait le travail à la fois plus productif et plus agréable en nous libérant des tâches pénibles et en nous permettant d’investir plus de temps dans ce qui compte vraiment. C’est le récit du « travail augmenté ». Mais que vivent réellement les personnes qui travaillent déjà avec l’IA ?
Pour le savoir, notre équipe de recherche chapeautée par l’Observatoire international sur les impacts sociaux de l’IA et du numérique (Obvia), en partenariat avec onze organisations syndicales représentant plus de 1,4 million de membres, a interrogé 4 595 personnes syndiquées au Québec en 2025. Nos résultats invitent à revisiter sérieusement le mythe d’un travail universellement amélioré par la machine.
Des gains de productivité moins évidents qu’annoncé
Commençons par la promesse-phare : la productivité. Si l’IA tient ses promesses, ses utilisateurs et utilisatrices devraient travailler plus efficacement. Or, parmi les personnes qui s’en servent quotidiennement, seulement 44 % rapportent un réel gain de productivité. Plus surprenant encore, 26 % déclarent au contraire une perte d’efficacité à cause de la technologie.
Ces pertes de productivité découleraient notamment de la prolifération de travail « vite fait mal fait » avec l’IA (‘AI slope’ en anglais) dont la piètre qualité entraîne des pertes de temps parfois significatives. Ce peut être un rapport qu’il faut reprendre, car il ne répond pas aux normes de qualité, des informations qu’il faut vérifier, car jugées peu viables, une chaîne de courriels devenue incompréhensible et qui nécessite d’être clarifiée entre collègues, etc.
Adopter l’IA ne garantit donc pas de bénéfices concrets. Tout dépend des tâches, des contextes et du profil des personnes. D’ailleurs, l’IA reste pour l’instant cantonnée à des tâches jugées mineures : 75 % des utilisateurs et utilisatrices l’emploient pour un soutien ou un rôle accessoire, et seulement 3 % en font un élément central de leur travail.
Charge de travail et stress : autant de gagnants que de perdants
L’allègement de la charge constitue la deuxième promesse du « travail augmenté » par l’IA. Là encore, le portrait est en demi-teinte. L’IA allège effectivement le fardeau de 46 % des personnes répondantes. Mais elle l’alourdit pour près d’une personne sur cinq (17 %), et ne change rien pour le tiers restant. Par exemple, une parajuriste peut gagner en efficacité grâce à l’IA, mais au final se voir confier davantage de dossiers ou de tâches, ce qui se solde par un alourdissement de sa charge de travail.
Nos données montrent la même ambivalence quant au stress au travail. Dans une proportion égale, l’IA peut soit réduire le stress (28 % des répondants) ou l’augmenter (28 %). Une enseignante du collégial résume cette tension : « Les outils évoluent tellement vite que nous n’avons pas le temps de suivre les changements. Cela est anxiogène et décourageant. »
Autrement dit, l’IA n’améliore pas le travail de façon uniforme : elle le reconfigure. Et selon le secteur, le métier ou l’âge, cette reconfiguration penche vers le mieux… ou vers le pire.
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Travail augmenté, ça dépend pour qui
C’est sans doute le constat le plus important de notre étude : les bénéfices de l’IA ne sont pas distribués au hasard, ils suivent les lignes de fracture déjà existantes du marché du travail.
Les professionnels et les personnes diplômées de l’université figurent parmi les principaux gagnants. Ils disent utiliser l’IA de façon autonome, gagnent en productivité et participer pleinement aux décisions. À l’autre bout, le personnel technique, industriel ou des services se fait plus souvent imposer l’IA. Il rapporte subir davantage la surveillance algorithmique et moins profiter de ses avantages.
La perception de gagner en productivité illustre bien ce clivage : 55 % des personnes diplômées des cycles supérieurs s’estiment plus productives grâce à l’IA, contre seulement 22 % des personnes diplômées du secondaire.
Déficit d’encadrement et de communication
Là où tous, ou presque, s’entendent, c’est pour déplorer deux choses.
D’abord, un manque d’encadrement dans les organisations, alors que seulement 24 % des personnes interrogées observent la présence de politique relative à l’usage de l’IA ou d’un autre mécanisme de régulation.
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Ensuite, le déploiement est tout sauf transparent et démocratique : à peine 12 % disent avoir été consultés avant le déploiement, et seuls 26 % estiment que leur organisation est transparente en matière d’IA.
Résultat, seulement 35 % ont confiance en leur employeur concernant ses projets d’IA.
Une peur du remplacement à contre-courant des prédictions
Près d’une personne sur cinq (18 %) craint pour son emploi à cause de l’IA. Cette inquiétude grimpe avec l’âge, et elle est nettement plus marquée chez les personnes travaillant dans l’industrie et les services, et chez les moins diplômées.
Ces résultats contrastent avec la plupart des grandes études prospectives, qui prédisent au contraire que ce sont les emplois de bureau qualifiés qui sont les plus menacés par l’IA.
Ce décalage entre les prédictions des modèles et les craintes vécues sur le terrain mérite qu’on s’y attarde : il rappelle que l’angoisse technologique se loge souvent là où les personnes se sentent déjà les plus vulnérables.
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Que retenir ? Que le « travail augmenté » n’est pas un mensonge, mais un récit incomplet.
Pour une partie des travailleurs et travailleuses, souvent les plus qualifiés, l’IA est effectivement un outil de soutien bienvenu et utilisé de leur propre chef. Pour beaucoup d’autres, elle est source de pression, de baisse d’autonomie, de surveillance ou d’insécurité.
À l’heure où les organisations doivent faire face à des enjeux de compétences, de qualification, de pénurie de personnel et d’innovation, les questions soulevées par l’IA au travail doivent être remises au cœur des décisions : l’IA seule ne peut être la solution.
Prendre le temps de discuter de l’IA avec l’ensemble du personnel concerné peut mener beaucoup plus loin : plus les personnes sont formées, impliquées et réellement parties prenantes, plus les bénéfices deviennent concrets et plus on évite que l’IA, faute de réflexion collective, ne finisse par détériorer le travail qu’elle prétend améliorer.
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Xavier Parent-Rocheleau a reçu des financements de l’Obvia.
Julie (M.É) Garneau est membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation du travail (CRIMT) et de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux du numérique et de l’IA (Obvia). Elle a reçu des financements du FQRSC, du CRIMT et de l’Obvia.
Vincent Pasquier a reçu des financements de l’Obvia et du FRQ.
– ref. Cinq failles dans le mythe du travail « augmenté » par l’IA. Résultats d’un grand sondage québécois – https://theconversation.com/cinq-failles-dans-le-mythe-du-travail-augmente-par-lia-resultats-dun-grand-sondage-quebecois-284406
