Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal
La plupart des infrastructures et des technologies peuvent remplir plusieurs fonctions à la fois. Certains usages sont prévus dès la conception, d’autres émergent plus tard lorsque des outils conçus pour aider sont réutilisés, adaptés ou détournés dans d’autres contextes. La notion de « double usage » sert précisément à penser cette coexistence entre usages bénéfiques, usages stratégiques et usages potentiellement nuisibles.
Le double usage désigne le fait que des technologies, des connaissances ou des infrastructures puissent avoir plusieurs usages simultanés – parfois prévus dès l’origine, parfois détournés de leur fonction initiale. Pour les personnes chercheuses qui travaillent sur le double usage, une question revient sans cesse : comment des technologies ou des infrastructures conçues pour aider peuvent-elles aussi servir à surveiller, contrôler, protéger ou nuire ?
Cette question a pris une tournure inattendue lors d’une discussion entre pairs autour du phare et d’une « métaphore » (ou plutôt « méta-phare ») du double usage. Le jeu de mots nous a fait sourire, mais il pointe vers quelque chose de plus profond : bien avant que le concept n’existe, les sociétés y étaient déjà confrontées.
Quand la sécurité devient un piège
Depuis des siècles, les phares font partie des infrastructures publiques essentielles. Ils ont été conçus pour guider les navires vers les côtes, prévenir les naufrages et soutenir le commerce et le développement économique. Avant le GPS, ils représentaient un repère vital, un signal de sécurité dans des conditions incertaines.
Mais les infrastructures maritimes ont aussi toujours eu une dimension stratégique : contrôler les routes commerciales, sécuriser des territoires côtiers ou protéger certaines populations. Cette dimension stratégique rendait aussi ces infrastructures particulièrement vulnérables aux usages détournés.
Des récits historiques évoquent l’usage de feux trompeurs pour induire des navires en erreur – même si l’ampleur réelle de ces pratiques fait encore débat. Certains décrivent des communautés côtières qui éteignaient des balises officielles ou allumaient de faux feux le long de caps dangereux afin de détourner les navires, provoquer leur échouement et récupérer leur cargaison. Une technologie conçue pour éviter les catastrophes pouvait ainsi en provoquer.
La situation n’est toutefois pas si simple. Pour les riverains sur le point d’être attaqués, le détournement de l’utilisation des phares est bénéfique, alors qu’il est nuisible du point de vue des marins.
Pour déterminer si un usage est bénéfique ou nuisible, il est impératif de prendre en compte l’ensemble du contexte. Dans le cas qui nous occupe, qualifier le détournement du phare de « nuisible » revient nécessairement à prendre position dans un conflit. Or une telle prise de position est délicate, d’autant que les conflits sont rarement unilatéraux : pour les résidents attaqués, c’est l’usage « normal » du phare qui apparait comme nuisible.
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Une infrastructure n’est jamais « juste » une infrastructure
Aujourd’hui, le terme « double usage » désigne des technologies, des données ou des recherches susceptibles de produire à la fois des effets bénéfiques et des usages potentiellement nuisibles. Mais le double usage n’est pas nouveau. Il constitue une caractéristique structurelle des systèmes humains.
Les phares en offrent une illustration claire. Ils n’ont jamais été des infrastructures neutres. Leur signification dépendait de qui les utilisait, comment et dans quelles conditions – comme c’est encore le cas aujourd’hui.
Les sociétés contemporaines reposent sur des systèmes interconnectés : réseaux de transport, infrastructures énergétiques, systèmes de données, écosystèmes de recherche. Ces systèmes sont conçus pour favoriser l’ouverture, l’efficacité et la croissance – des qualités qui les rendent aussi adaptables et susceptibles d’être détournés.
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Une route relie des communautés et soutient le développement économique, mais elle peut aussi faciliter une mobilisation militaire rapide.
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Un port permet le commerce, mais constitue également un point d’accès stratégique pouvant générer des tensions géopolitiques.
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Un système de données favorise la collaboration scientifique, mais peut être exploité à des fins de surveillance ou de perturbation.
La frontière entre usage bénéfique et usage nuisible n’est pas fixe. Elle dépend du contexte.
Le Nord canadien : entre opportunités et vulnérabilités
Cette tension est particulièrement visible dans le Nord canadien. À mesure que les changements climatiques transforment l’arctique, de nouvelles routes maritimes, des projets d’exploitation des ressources et des infrastructures émergent. Les gouvernements investissent dans des routes, des ports et des systèmes de données pour soutenir la croissance économique et affirmer la souveraineté.
Ces investissements comportent des implications en matière de double usage.
Aujourd’hui encore, certaines infrastructures sont pensées dès l’origine pour remplir plusieurs fonctions. Dans plusieurs pays nordiques, par exemple, des autoroutes sont aménagées pour pouvoir servir de pistes d’atterrissage pour des avions militaires en cas de conflit. Le double usage n’y est pas un détournement imprévu, mais une dimension intégrée à la conception des infrastructures.
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Les ports et les systèmes de télédétection soutiennent le commerce et la surveillance environnementale, mais s’inscrivent aussi dans un contexte géopolitique sensible où interviennent des acteurs aux intérêts divergents.
Dans ces conditions, l’infrastructure ne peut être comprise selon une seule logique.
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Les limites d’une approche étroite
Depuis longtemps, les États encadrent les technologies à potentiel de double usage au moyen de contrôles à l’exportation, de politiques de sécurité de la recherche ou de cadres de biosécurité. Ces outils demeurent essentiels, mais ils ciblent généralement des domaines précis, comme les matériaux nucléaires ou les systèmes informatiques avancés.
L’exemple du phare met en lumière un défi plus large.
Que se passe-t-il lorsque le double usage est intégré aux infrastructures ordinaires, non pas comme une exception mais comme une condition des systèmes économiques et sociaux ?
Dans ces cas, la gouvernance ne peut pas se limiter à identifier des technologies « à risque ». Elle doit aussi s’intéresser à la manière dont les systèmes sont conçus, gérés et utilisés dans le temps.
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Gouverner les usages, pas seulement les objets
Penser en termes de double usage devrait déplacer l’attention des objets vers leurs trajectoires. Les questions clés deviennent alors : comment un système pourrait-il être utilisé, par qui, et dans quelles conditions ? Où se situent les vulnérabilités ?
Ces questions ne sont pas uniquement techniques. Elles impliquent des intérêts, des valeurs et des arbitrages.
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L’ouverture favorise l’innovation, mais peut accroître l’exposition aux risques.
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La sécurité réduit les vulnérabilités, mais peut limiter la collaboration et freiner l’innovation.
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Le développement économique crée des opportunités, mais aussi de nouvelles dépendances.
Ces tensions ne peuvent être éliminées.
Prenons un corridor de transport dans le Nord. Conçu pour relier des communautés et soutenir le développement économique, il peut aussi acquérir une importance stratégique imprévue au moment de sa conception. La question n’est pas de savoir si la route est « bonne » ou « mauvaise », mais comment ses usages évoluent – et si ces transformations sont anticipées et encadrées.
Une responsabilité partagée
La gestion des risques liés au double usage ne relève pas d’un seul acteur. Elle concerne les personnes chercheuses, les ingénieurs, les responsables politiques, les milieux industriels et, de plus en plus, le public.
L’objectif n’est pas d’éliminer tout risque. Ce serait renoncer aux systèmes mêmes qui rendent possibles les sociétés contemporaines. Il s’agit plutôt d’anticiper, de délibérer et de faire des choix éclairés quant à la manière dont ces systèmes sont conçus et utilisés.
Il est également important, pour appréhender les usages détournés possibles, de déterminer notre seuil de tolérance au risque, afin de se doter de balises entre lesquelles il est acceptable de naviguer.
Le phare, revisité
Le phare est souvent perçu comme un symbole de sécurité, un point fixe dans l’incertitude.
Mais il n’a jamais été seulement cela. Dès l’origine, il portait aussi la possibilité de tromperie. Son signal pouvait guider – ou induire en erreur – selon qui en avait le contrôle et comment il était utilisé.
Les infrastructures contemporaines ne sont pas différentes, si ce n’est par leur ampleur. Elles sont plus complexes, plus interconnectées et plus déterminantes. Leur potentiel de double usage n’est pas une anomalie – il est constitutif.
La question n’est plus de savoir si ces infrastructures peuvent être détournées.
Elle est de savoir si nous sommes prêts à les gouverner comme si cela allait se produire – et qui en assume la responsabilité.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Des phares aux autoroutes : pourquoi nos infrastructures ont souvent un double usage – https://theconversation.com/des-phares-aux-autoroutes-pourquoi-nos-infrastructures-ont-souvent-un-double-usage-282341
