La série « Empathie » explore la zone trouble du lien aux autres

Source: The Conversation – in French – By Joëlle Rouleau, Département d’histoire de l’art, de cinéma et des médias audiovisuels, Université de Montréal

L’actrice, autrice et productrice québécoise Florence Longpré a créé la série Empathie, dans laquelle elle tient également un rôle principal. (CANAL+ Original Creation/Youtube)

Cet article contient des spoilers sur la série « Empathie ».

L’empathie est menacée. Comme à leur habitude, les conservateurs n’ont pas tardé à la qualifier de « woke », comme si elle était devenue suspecte. Exagérée. Dangereuse, même.


Mais l’empathie n’est pas morte. Et, même si cela dérange, elle reste nécessaire, non seulement pour se comprendre les uns les autres, mais aussi pour surmonter nos différences, pour aller à la rencontre de personnes que nous ne sommes pas censés considérer comme nos semblables.




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La série télévisée Empathie, créée par l’actrice, scénariste et productrice québécoise Florence Longpré — qui joue également dans la série — a reçu un accueil enthousiaste à l’échelle mondiale.

La plate-forme de streaming canadienne Crave indique qu’Empathie est la série originale en langue française la plus regardée de la plate-forme. Près de 23 % des visionnages se font avec des sous-titres en anglais, et la série a reçu des critiques élogieuses tant dans la presse anglophone que dans la presse francophone.

Les raisons de ce succès sont nombreuses, tout comme celles qui expliquent pourquoi les téléspectateurs ont si vivement réagi à la série.

La série suit Suzanne, une psychiatre, dans son travail auprès de patients atteints de troubles mentaux dans un hôpital psychiatrique de haute sécurité. Elle dépeint le quotidien de l’établissement tout en montrant comment certaines personnes en viennent à y être internées. En donnant un contexte à des gestes souvent désespérés, elle suscite de l’empathie pour des personnes qui, avant tout, ont besoin d’aide.

Mais je crois que la véritable force de la série tient à l’empathie qu’elle suscite. C’est à partir de là que je souhaite réfléchir à sa dimension queer.

Sensibilités queer et empathie

Dans mon essai Télévision Queer, qui présente un recueil d’analyses sur les représentations de la culture queer à la télévision, j’ai soutenu que les émotions sont le moteur de l’engagement social et culturel. Autrement dit, ce qui compte n’est pas seulement ce qui apparaît à l’écran, mais la manière dont la télévision nous amène à ressentir, à comprendre et à nous attacher à ces personnages.

La sensibilité queer ne se réduit pas à une question d’identité. Le « queer » est souvent perçu comme désordonné : il échappe aux catégories établies et se laisse difficilement représenter. J’aime l’imaginer comme quelque chose de collant, presque comme de la glu : étrange, un peu inconfortable, mais aussi ludique, parfois même agréable.

Comment décrire autrement Empathie de Florence Longpré ? Collante, maladroite, décalée et étonnamment drôle. Une série qui peut vous faire pleurer et rire en l’espace d’une minute, parfois dans le même souffle.

Et pourtant, malgré la présence de Claude, une infirmière non binaire considérée comme une représentation progressiste, la frustration de certains spectateurs et spectatrices queer est palpable, comme en témoignent des anecdotes partagées sur les réseaux sociaux et sur Reddit.

Cette réaction s’explique en grande partie par la manière dont plusieurs ont interprété l’évolution du personnage de Suzanne : celui d’une « lesbienne qui devient hétéro » — un scénario malheureusement familier.

Je veux nuancer cette lecture. Et si, plutôt que de figer l’identité, on laissait place à quelque chose de moins rigide, moins soumis aux attentes liées à la représentation ? En passant d’une identité pensée comme une catégorie à une identité pensée comme un mouvement, quelque chose de plus discret commence alors à émerger.

Le visage d’une femme est empreint d’émotion
Comment décrire autrement Empathie de Longpré ? Collante, maladroite, décalée et étonnamment drôle.
(Création originale CANAL+)

Réapprendre à vivre avec les autres

La série s’ouvre sur une scène de lendemain de veille d’une maladresse douloureuse. Steve prépare des œufs. Suzanne lui demande avec un tact remarquable de partir. La conversation glisse, sans surprise, vers le sexe, puis vers une discussion sur le consentement sous l’emprise de l’alcool. Cinq minutes après le début de l’épisode, ces scènes incitent à percevoir Suzanne comme une femme fin-trentaine, cis-hétérosexuelle presque archétypale.

Le premier épisode ne vient pas vraiment contredire cette lecture. On perçoit plutôt Suzanne comme une femme distante, acerbe, mal à l’aise avec les autres, dotée d’un humour caustique, presque défensif. Elle boit trop et ne parvient à créer de liens avec personne.

Puis, dans l’épisode 5 (à mi-parcours de la première saison), tout bascule au cours d’un flash-back.

La femme de Suzanne, sur le point d’accoucher, meurt dans un accident évitable dont Suzanne se tient responsable. Deux ans plus tard, elle reste enfermée dans son chagrin, incapable de s’ancrer dans le présent ou de se projeter dans l’avenir.

Toute la série repose sur la fracture qui traverse le personnage de Suzanne : la médecin y fait preuve d’une profonde empathie, capable de rejoindre ses patients — dont on découvre progressivement les histoires — dans leurs moments les plus vulnérables ; Suzanne, elle, est brisée, isolée, presque inaccessible.

La série suit son retour au travail, sa réouverture progressive aux autres. C’est là qu’elle rencontre Mortimer (Thomas Ngijol), un intervenant social dont l’humour noir fait écho au sien, et dont le passé porte son propre fardeau de souffrances.

Un premier lien lourd de sens

C’est là que la déception queer affleure. Pourquoi faut-il nécessairement que cela devienne une histoire d’amour ? Pourquoi ne peuvent-ils pas simplement être amis ? Pourquoi l’intimité profonde est-elle si souvent ramenée au modèle du couple hétérosexuel ?

Mais peut-être est-ce là une fausse piste.

Nous vivons dans un monde où le « couple » reste l’infrastructure fondamentale de la vie sociale. Tout converge vers lui, s’organise autour de lui, le reproduit. À ce stade, l’orientation sexuelle passe au second plan devant une autre réalité : nous devons composer avec les normes sociales pour être reconnus, compris et perçus comme des êtres pleinement légitimes.

L’intrigue traite de la complexité des relations humaines. Je soutiens qu’Empathie met en scène autre chose au sein de l’arc narratif de Suzanne : une perte catastrophique, un isolement radical et un effondrement quasi total de la capacité relationnelle. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que la première rencontre porteuse d’espoir prenne une dimension chargée. Non pas parce qu’il doit devenir « hétérosexuel », mais parce qu’il tente de devenir viable.

Guérison et désir

Ce vers quoi la série tend, je pense, n’est pas une trahison de la « queeritude », mais l’émergence d’une autre forme d’amour : non pas romantique au sens conventionnel, mais guérissante. Un amour qui ne naît pas de la cohérence, mais de la fracture. Puis, dans les dernières minutes de la saison, quelque chose bascule à nouveau.


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Suzanne rencontre Laure (Charlotte Aubin), qui s’apprête à prendre ses fonctions de psychologue à son hôpital. Face à elle, Suzanne n’arrive même pas à former une phrase et se contente d’un « bonjour » maladroit. La scène se déroule en une succession de gros plans serrés, alternant entre Suzanne, Laure et Mortimer. Un triangle amoureux, certes. Mais plus que cela : une réorientation du désir.

Ce moment marque à mes yeux un tournant dans la série. À mesure que Suzanne commence à aller mieux, son désir des femmes ne disparaît pas : il revient avec force, presque malgré elle. Non pas comme une correction identitaire, mais comme le retour d’un élan affectif longtemps mis en suspens.

Ma propre sensibilité queer ne s’est pas construite dans Empathie à travers le simple réconfort de la représentation. Ni par la présence non binaire de Claude, ni par une lecture figée de la sexualité de Suzanne, mais par autre chose : le refus de la série de fixer le désir, de le moraliser, et son insistance sur le fait que l’amour peut prendre des formes multiples, instables, parfois contradictoires. Comment pourrait-on y voir une déception ?

La Conversation Canada

Les recherches de Joëlle Rouleau ont été en partie financées par le CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) de 2019 à 2022.

ref. La série « Empathie » explore la zone trouble du lien aux autres – https://theconversation.com/la-serie-empathie-explore-la-zone-trouble-du-lien-aux-autres-286789