Source: The Conversation – France in French (3) – By Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine
Les erreurs d’analyse de Tel-Aviv et de Washington sont patentes. Fin février dernier, Israël et les États-Unis pensaient pouvoir rapidement venir à bout de la République islamique d’Iran. Le gouvernement Nétanyahou a cru que cette perspective lui offrait une occasion rêvée d’en finir avec le Hezbollah libanais, déjà affaibli après les affrontements de 2024. Quatre mois plus tard, le régime iranien est toujours là, de même que l’organisation paramilitaire du Sud-Liban, et Donald Trump semble de plus en plus désireux de se dégager au plus vite de ce bourbier, au point d’exercer des pressions sans précédent sur son allié privilégié.
Après la guerre des soixante-six jours de 2024 au sud du Liban – durant laquelle Tel-Aviv a accumulé des succès tactiques et infligé des revers notables à l’« Axe de la résistance » –, s’est ancrée chez bon nombre d’observateurs et d’analystes la conviction qu’Israël était devenu la puissance hégémonique au Moyen-Orient. Une conviction encore renforcée par le fait que cette guerre a été suivie de l’effondrement du régime Assad en Syrie en décembre de la même année, ce qu’Israël a présenté comme la conséquence des coups de boutoir qu’il avait assénés aux alliés de Damas.
Cette vision des choses reste répandue aujourd’hui. Pourtant, dernièrement, le terrain libanais a révélé les limites de la puissance israélienne. La reprise des hostilités par Israël en mars 2026 n’a pas abouti à l’écrasement du Hezbollah qu’avait promis Benyamin Nétanyahou. Au contraire, la détermination du mouvement chiite libanais ne faiblit pas. Pour Tel-Aviv, les combats terrestres sont de plus en plus coûteux, tant sur le plan humain que matériel.
Dans le même temps, la relation entre Israël et les États-Unis est parcourue de tensions dans un contexte marqué par la signature, le 17 juin dernier, du protocole d’accord visant à mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient : l’Iran exige dans ce cadre que les opérations militaires israéliennes au Liban prennent fin et qu’un agenda temporel pour un retrait israélien total du Sud-Liban soit élaboré.
L’agacement de la Maison-Blanche
Donald Trump, qui était toujours apparu comme un soutien systématique de Benyamin Nétanyahou, a récemment changé de ton, affirmant qu’« Israël se bat contre le Hezbollah depuis trop longtemps » et que « trop de gens ont été tués », avant d’ajouter : « Si Israël ne peut pas faire le boulot sans tuer tout le monde, le [président syrien] s’en occupera » – suggestion qu’Ahmed Al-Charaa s’est d’ailleurs empressé d’écarter.
Israël semble désormais dans l’impasse. Amos Harel, correspondant militaire du journal Haaretz estime à cet égard :
« Du point de vue d’Israël, c’est probablement le pire des scénarios : un bilan humain qui ne cesse de s’alourdir ; une réalité régionale dangereuse dans laquelle des accords problématiques lui sont imposés sur plusieurs fronts ; une crise politique interne ; et peut-être le problème le plus grave à long terme : une fracture grandissante avec l’administration américaine, pourtant amie. »
Israël qui, il y a quelques mois encore, ambitionnait d’imposer un nouveau rapport de force régional, de la Syrie à l’Iran en passant par le Liban, fondé sur sa suprématie militaire et le soutien inconditionnel de Washington, se retrouve en difficulté et peine à obtenir des résultats tangibles et pérennes sur le terrain libanais. L’explication tient avant tout au fait que Tel-Aviv a sous-estimé aussi bien la résilience du régime iranien que celle du Hezbollah.
Les paris perdus de l’offensive contre Téhéran
Lorsque le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont lancé leur offensive surprise contre l’Iran et éliminé plusieurs hauts responsables du régime, l’idée selon laquelle la République islamique se trouvait au bord de l’effondrement irriguait les déclarations et les analyses. Benyamin Nétanyahou avait alors réussi à convaincre Donald Trump que le moment était opportun en lui tenant le discours suivant :
« L’économie iranienne est en ruine. Le peuple est au bord de la révolte. Les gardiens de la révolution perdent le contrôle. »
Dès lors, l’ampleur de la démonstration de force devait contraindre l’Iran à capituler ou, au moins, à créer un contexte favorable à une dynamique interne de changement de régime. Comme le note l’universitaire américain Alfred McCoy, Washington a refusé d’effectuer un débarquement qui aurait provoqué de nombreuses pertes humaines au sein de son armée et a tenté de mobiliser les minorités ethniques iraniennes, qui représentent environ 40 % de la population du pays, le Pentagone étant « conscient que les forces terrestres américaines se heurteraient à une résistance redoutable : la milice bassidj, forte d’un million d’hommes, les 150 000 gardiens de la révolution (spécialisés dans la guérilla asymétrique) et les 350 000 soldats de l’armée régulière iranienne ».
Le plan consistant à s’appuyer sur des groupes armés kurdes pour déstabiliser le régime iranien s’est révélé hasardeux, Donald Trump ayant ouvertement accusé les combattants kurdes irakiens d’avoir conservé les armes envoyées par son administration au lieu de les utiliser pour s’attaquer à l’Iran.
L’offensive américano-israélienne, qui tablait sur la faiblesse du régime de Téhéran et sur un soulèvement de la population iranienne, n’a pas eu l’effet escompté. Au contraire : l’Iran a non seulement répondu par des frappes de missiles balistiques visant Israël, des bases américaines dans la région ainsi que plusieurs alliés de Washington, mais a aussi fait de la fermeture du détroit d’Ormuz une véritable arme de guerre.
Ces erreurs d’analyse sur l’Iran n’ont pas été sans incidence quant à l’appréhension de la situation libanaise. En effet, Israël semblait persuadé que ses coups d’éclat de l’année 2024 – explosion simultanée de bipeurs et de talkies-walkies de nombreux membres du Hezbollah ; assassinat du secrétaire général du parti Hassan Nasrallah ; désorganisation de la structure de commandement par l’élimination de plusieurs hauts responsables et la destruction d’une grande partie de son arsenal – avaient obéré les capacités de nuisance de l’organisation.
Dans un contexte où la République islamique d’Iran, parrain historique du Hezbollah, semblait sur le point de chuter, les Israéliens ont cru, début mars, que le moment était idéal pour neutraliser définitivement le mouvement chiite libanais.
Ces pronostics ont été déjoués. Le Hezbollah avait réorganisé et reconstruit son commandement en remplaçant sa structure pyramidale par une structure décentralisée, composée de petites unités ayant une connaissance limitée des opérations de leurs pairs afin de préserver le secret opérationnel. Tous les responsables identifiés par le Mossad dans le cadre de l’implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie ont été remplacés.
Par ailleurs, l’organisation paramilitaire a démontré qu’elle disposait encore non seulement de combattants, mais aussi d’armements : les frappes d’artillerie, l’utilisation de missiles sophistiqués ou de drones à fibres optiques difficiles à intercepter ont illustré sa capacité de résistance et de nuisance.
Une stratégie sans cap sur le terrain libanais
La guerre sur le front libanais a donc essentiellement pris la forme d’une campagne aérienne de bombardements intensifs pour installer une zone tampon dont la frontière serait le fleuve Litani. En mars et en avril, 45 % des villages du Sud-Liban ont été endommagés et détruits, selon les données du Monde.
Depuis le 25 mai dernier, alors que Washington et Téhéran discutaient des termes d’un accord, Israël a élargi son offensive militaire contre le Hezbollah, et cherche à avancer au-delà de la « ligne jaune » (de défense avancée). Une stratégie qui semble dénuée de cap clair. Dans l’article déjà cité, Amos Harel constate que « beaucoup au sein de l’état-major général savent que les combats actuels n’ont aucun objectif stratégique utile ». « Dans cette guerre asymétrique, Israël ne peut pas éradiquer une force combattante qui est encore importante et bien armée », considère de son côté l’ancien diplomate français Denis Bauchard.
La situation est d’autant plus problématique que toute perspective d’accord final entre Washington et Téhéran reste conditionnée par l’exigence iranienne d’un arrêt de la guerre au Liban et d’un retrait israélien du sud du pays – exigence à laquelle le gouvernement israélien oppose une fin de non-recevoir, le ministre de la défense étant allé jusqu’à déclarer que l’armée israélienne resterait au Sud-Liban même si les États-Unis lui enjoignaient de s’en retirer.
Pour favoriser une désescalade, les États-Unis cherchent également à faire pression sur la partie libanaise. Ainsi, le gouvernement libanais a cédé aux injonctions américaines et signé un accord-cadre avec Israël qui, s’il venait à être appliqué, transformerait l’armée libanaise en force supplétive de l’armée israélienne. En effet, les termes de cet accord ne mentionnent jamais « le retrait » israélien, mais évoquent un « redéploiement » avec la création, à la lisière de la ligne jaune, de zones pilotes qui seraient confiées à l’armée libanaise et qui pourraient s’étendre à d’autres parties de la zone occupée par Israël ; si toutefois l’institution militaire libanaise venait à se montrer coopérative.
Cet accord suscite une opposition assez large au Liban : il est dénoncé par le Hezbollah et par le mouvement Amal (le plus grand parti chiite au Parlement), et vivement critiqué par Walid Joumblatt, leader politique de la communauté druze. Cette position a été suivie par le Courant patriotique libre, parti représentatif d’une partie du camp chrétien. L’opposition à cet accord transcende donc les clivages intercommunautaires.
Un échec pour Tel-Aviv… et pour Washington
Donald Trump a déjà exercé de fortes pressions sur son allié israélien pour l’empêcher de saboter le processus de négociation avec Téhéran. La tension culmine actuellement dans la relation bilatérale, sachant qu’un accord final avec l’Iran apparaît comme un développement indispensable pour le président américain : une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz aurait des effets désastreux sur l’économie de son pays et, donc, sur les chances de son parti aux élections de mi-mandat de novembre prochain.
Aux États-Unis, de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour critiquer le mémorandum d’entente avec l’Iran. Robert Malley, principal négociateur de l’accord nucléaire iranien de 2015 puis émissaire spécial pour l’Iran sous Joe Biden, juge que Trump a accepté des conditions pires que celles qu’il aurait pu obtenir par la voie diplomatique. Son constat est sans appel :
« Aujourd’hui, les faucons qui avaient été exaltés par l’opération “Epic Fury” sont furieux contre M. Trump pour avoir mis fin au conflit. Les colombes ne lui pardonneront pas de l’avoir déclenché. Tout le monde est perdant, et personne n’est satisfait. »
![]()
Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Au Liban, Israël se heurte aux limites de sa stratégie régionale – https://theconversation.com/au-liban-israel-se-heurte-aux-limites-de-sa-strategie-regionale-286279
