Source: The Conversation – in French – By Peter C. Mancall, Distinguished Professor and Professor of the Humanities, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

National Portrait Gallery/Wikimedia Commons
En représentant Pocahontas comme une dame anglaise, les colons voulaient démontrer que les peuples autochtones étaient appelés à adopter rapidement leur culture. L’histoire leur donnera tort.
Grâce à Disney, Pocahontas est sans doute l’Amérindienne du XVIIe siècle la plus célèbre au monde. Le film d’animation consacré à son enfance la montre conversant avec un saule, se liant d’amitié avec des animaux, chantant « Les couleurs du vent » et vivant une romance impossible avec le capitaine John Smith.
Le film de 1995 a façonné une image durable de Pocahontas. Il reprend certains éléments issus des sources historiques, mais relève aussi largement de la fiction. John Smith était bien l’un des colons anglais arrivés à Jamestown, en Virginie, peu après la fondation de la colonie en 1607. Le père de Pocahontas, Wahunsonacock (que les colons, puis Disney, ont appelé Powhatan) était le chef suprême de la confédération powhatan, dont les communautés vivaient le long de la baie de Chesapeake et de ses affluents.
Il n’existe qu’un seul portrait de Pocahontas réalisé de son vivant, très loin de l’image popularisée par Disney. Et ce portrait en dit long sur la manière dont les Anglais concevaient la colonisation.
Une famille puissante
Comme je l’explique dans mon livre publié en 2026, Contested Continent: The Struggle for North America, c. 1000 to 1680 (« Continent disputé : la lutte pour l’Amérique du Nord, de l’an 1000 à 1680 », non traduit en franças), Wahunsonacock fut la figure politique la plus importante de la Virginie des débuts de la colonisation, un territoire que les Powhatans appelaient Tsenacommacah. Grâce à un réseau d’alliances personnelles et à une remarquable habileté politique, il exerçait son autorité sur une trentaine de communautés établies le long des rives de la baie de Chesapeake et de ses affluents.

Virtual Jamestown/Wikimedia Commons
Pocahontas, également connue sous les noms de Matoaka et Amonute, avait probablement dix ou onze ans lorsqu’elle rencontra John Smith à la fin de l’année 1607. À ce moment-là, celui-ci était prisonnier de son père qui, selon le récit qu’il fera plus tard, s’apprêtait à le faire exécuter. Les historiens estiment toutefois que Wahunsonacock soumettait plus vraisemblablement Smith à un rituel d’adoption. Le colon anglais, lui, affirma que Pocahontas lui avait sauvé la vie.
En 1613, les Anglais capturèrent Pocahontas au cours d’un conflit connu sous le nom de première guerre anglo-powhatan. Après avoir obtenu la libération de sa fille en 1614, Wahunsonacock approuva son mariage avec John Rolfe, acteur majeur de l’économie du tabac de la colonie, et elle se convertit au christianisme. Entre 1615 et 1617, elle donna naissance à leur fils, Thomas.
Pocahontas en Angleterre
Deux ans après leur mariage, Pocahontas et John Rolfe se rendirent en Angleterre, où elle joua un rôle central dans la mission diplomatique menée au nom de son père.
Au cours de son séjour à Londres, qui lui permit notamment de rencontrer le roi Jacques Ier, Pocahontas posa pour un portrait réalisé par l’artiste Simon van de Passe. Sa tenue et sa posture reprennent les codes des portraits des femmes de l’élite anglaise de l’époque. L’image met en valeur son haut chapeau cylindrique, son large col de dentelle, sa robe richement brodée ou en brocart, ainsi qu’une boucle d’oreille en perle suspendue à son oreille gauche.

National Portrait Gallery/Wikimedia Commons
Outre sa tenue anglaise, Pocahontas tient dans la main soit un éventail en plumes, accessoire courant chez les femmes de la haute société de l’époque, soit une plume à écrire. Les Européens considérant alors la maîtrise de l’écriture comme un marqueur essentiel de la civilisation, l’un comme l’autre de ces objets illustrent l’espoir des Anglais de voir les peuples autochtones adopter rapidement la culture des colons.
Le pouvoir des images
La gravure de Pocahontas n’est pas la première représentation des peuples autochtones de la côte médio-atlantique à avoir circulé en Angleterre. Les illustrations d’un ouvrage largement réédité jouèrent de leur côté un rôle déterminant pour convaincre les Anglais de fonder des colonies en Amérique du Nord.
À la fin du XVIe siècle, les promoteurs de la colonisation anglaise avaient compris que les descriptions de l’Amérique du Nord pouvaient rendre ces territoires lointains plus attractifs aux yeux des futurs colons. Ils cherchaient à persuader les hommes et les femmes d’Angleterre qu’il était possible d’y bâtir une économie prospère tout en coexistant avec les peuples autochtones.

Livinncary/Wikimedia Commons, CC BY-SA
Certains promoteurs de la colonisation comprirent que les aquarelles réalisées en 1585 par l’artiste John White, représentant les Algonquiens de Caroline vivant dans les Outer Banks, pouvaient susciter l’intérêt – et attirer des investisseurs. Ces promoteurs, proches des principaux cercles de la cour d’Angleterre et du monde de l’imprimerie, virent également l’intérêt de publier l’étude approfondie de la région réalisée par le jeune mathématicien et écrivain anglais Thomas Harriot, intitulée “A Briefe and True Report of the Newfound Land of Virginia”. En 1590, ils s’associèrent à l’imprimeur flamand Theodor de Bry pour en publier une édition illustrée, contenant des gravures inspirées des peintures de John White.
L’ouvrage décrivait les modes de vie des Algonquiens de Caroline et recensait les ressources susceptibles d’être exploitées à des fins lucratives. Certains des autochtones représentés dans ses pages ne portent qu’un pagne en peau de daim. Certaines femmes portent une jupe, mais aucun vêtement sur le haut du corps.
Pour les Européens, élevés dans l’idée que couvrir entièrement son corps était un signe de civilisation, cette apparence revêtait une forte portée symbolique. Les peuples que les colonisateurs considéraient comme des « sauvages » étaient souvent représentés nus, comme les Taïnos rencontrés par Christophe Colomb un siècle plus tôt. En revanche, les Anglais qui lisaient cet ouvrage sur les Algonquiens y voyaient un peuple qui, avec l’encadrement approprié, pouvait adopter les usages anglais, y compris le christianisme protestant.
« Ils ont déjà une certaine religion », écrivait Harriot dans “A Briefe and True Report, « qui, bien qu’éloignée de la vérité, laisse espérer qu’elle pourra être réformée plus facilement et plus rapidement. »
Pour illustrer l’idée que les peuples autochtones pouvaient être convertis à la culture européenne, les graveurs ajoutèrent des représentations des anciens Bretons, prétendument inspirées d’une ancienne chronique. Trois de ces images montrent des Pictes nus, couverts de tatouages plus nombreux encore que les Algonquiens. Ces personnages sont également dépeints comme plus violents : un homme picte tient une tête fraîchement tranchée, tandis qu’une autre gît à ses pieds ; une femme picte, elle, brandit des lances et une épée large.
Un retour à la réalité
Lorsque Pocahontas posa pour Simon van de Passe, son portrait fit bien plus que reproduire les traits de cette jeune femme, qui mourut l’année suivante, peu après avoir quitté Londres, emportée soit par une maladie, soit, selon la tradition orale d’une tribu de Virginie, empoisonnée.
À l’image des gravures popularisées par le livre de Harriot, ce portrait suggérait que les peuples autochtones adopteraient bientôt les usages anglais. Comme le rappelle l’inscription figurant sur la gravure, Pocahontas était devenue Rebecca Rolfe après son mariage. Dans ses écrits, son mari célébrait sa conversion à la foi anglicane. Le portrait semblait ainsi offrir une preuve éclatante de ce modèle de conversion culturelle.
Le père de Pocahontas mourut en 1618. Quatre ans plus tard, les Powhatans se soulevèrent contre les colons anglais. Le 22 mars 1622, sous le commandement du chef de guerre Opechancanough, ils tuèrent environ un quart des colons installés en Virginie. Les Anglais qualifièrent cette attaque de « massacre barbare » et déclenchèrent une guerre de représailles, qui culmina notamment avec l’empoisonnement massif de Powhatans en 1623 – une action que les Anglais de l’époque savaient pourtant contraire aux principes émergents du droit de la guerre.
En voyant Pocahontas représentée assise avec élégance, coiffée d’un chapeau raffiné et tenant une plume à écrire, les Anglais avaient cru que les peuples autochtones adopteraient naturellement les usages des colons. Les événements de mars 1622 leur prouvèrent le contraire.
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Peter C. Mancall a reçu des financements de the National Endowment for the Humanities, the Huntington Library, and the Mellon Foundation.
– ref. Un portrait de Pocahontas daté de 1616 révèle le regard des colons anglais sur les peuples autochtones américains – https://theconversation.com/un-portrait-de-pocahontas-date-de-1616-revele-le-regard-des-colons-anglais-sur-les-peuples-autochtones-americains-284216
