Source: The Conversation – in French – By Douglas Stenton, Adjunct Assistant Professor, Anthropology, University of Waterloo
L’expédition Franklin de 1845, qui visait à franchir le passage du Nord-Ouest, a donné lieu à un drame sans précédent dans l’histoire de l’exploration polaire britannique, avec la disparition des 129 officiers et membres de l’équipage, ainsi que des navires de l’expédition, le HMS Erebus et le HMS Terror. Cette catastrophe a inspiré des romans, des films et des séries télévisées, et a suscité des recherches actives dans plusieurs disciplines.

(Bibliothèque et Archives Canada)
Des progrès remarquables ont été réalisés ces dernières années, notamment avec la découverte des épaves des deux navires dans un état de conservation étonnant, offrant de grandes perspectives pour comprendre le sort de l’expédition. Des avancées majeures dans l’étude de l’héritage humain de l’expédition ont également été réalisées.
Par une froide journée d’avril 1848, alors qu’ils venaient de quitter l’Erebus et le Terror quelques jours plus tôt, les marins ont établi leur campement près de Victory Point, au nord-ouest de l’île du Roi-Guillaume. Le capitaine Francis Crozier a écrit ces mots : « Et nous partons demain, le 26, pour la rivière Back’s Fish » dans la marge du document le plus important jamais retrouvé de l’expédition Franklin de 1845.
Leur situation était désespérée. Les navires étaient prisonniers des glaces du détroit de Victoria depuis 19 mois, à près de 30 kilomètres de la côte de l’île du Roi-Guillaume.
Neuf officiers, dont John Franklin, le chef de l’expédition, et quinze marins avaient péri. Les réserves de nourriture avaient diminué en quantité comme en valeur nutritionnelle, et bon nombre des 105 survivants souffraient d’un déclin de leur santé physique et mentale.
La décision de tenter un long et périlleux sauvetage, en tirant des traîneaux lourdement chargés vers le sud sur des centaines de kilomètres de glace et de terre, s’est avérée fatale. Les hommes s’étaient engagés sur une voie qui allait les mener vers la mort et l’oubli.
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Identification des ossements
Les noms des officiers et des membres d’équipage de l’expédition Franklin sont bien connus, mais leurs familles, tout comme leurs descendants actuels, n’ont jamais su si les rapports faisant état de corps de marins éparpillés le long de leur trajet et les rumeurs macabres de cannibalisme correspondaient au sort réservé à leurs proches.
Au cours de la dernière décennie, mes collègues et moi-même, qui sommes issus des universités de Waterloo, de Trent et de Lakehead, avons associé l’archéologie, l’anthropobiologie, la génétique et la généalogie, et avons collaboré avec des généalogistes afin d’identifier six des hommes trouvés. Nous avons également apporté un nouvel éclairage sur des événements survenus il y a plus de 170 ans, lors des étapes finales de cette expédition tragique.
Notre travail a consisté à créer deux ensembles de données ADN. Le premier est d’origine archéologique et se compose d’ADN mitochondrial (maternel) et du chromosome Y (paternel) extrait de dents et d’os découverts sur les sites où sont décédés des membres de l’expédition Franklin. Le second est constitué d’échantillons d’ADN fournis par des descendants directs, du côté maternel ou paternel, des marins de l’expédition, retrouvés grâce à des recherches généalogiques.
Nous avons analysé 50 échantillons d’os et de dents provenant de dix sites archéologiques de l’expédition Franklin, sur l’île du Roi-Guillaume, et prélevé de l’ADN auprès des descendants de 33 membres de l’expédition. Ces données ont été comparées afin de rechercher des profils génétiques correspondants qui permettraient d’identifier des marins.
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Relier passé et présent

(Institut de recherche polaire Scott / Université de Cambridge)
Nous avons procédé à une première identification en 2019 grâce à une correspondance génétique avec l’arrière-arrière-arrière-petit-fils de l’adjudant (ingénieur) John Gregory, du HMS Erebus.
En 2024, soit cinq ans plus tard, le capitaine James Fitzjames, également du HMS Erebus, a été identifié grâce à une correspondance avec un cousin éloigné du côté paternel.
L’ADN de Fitzjames a été extrait d’une dent provenant d’une mâchoire présentant plusieurs marques de découpe, révélant que son corps avait été victime de cannibalisme. Fitzjames n’est pas le seul membre de l’expédition à avoir subi ce sort, mais il est le seul dont l’identité soit connue.
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En 2025, nous avons ajouté quatre noms à la liste des marins identifiés, grâce à des recoupements effectués avec les arrière-arrière-petits-enfants et arrière-arrière-arrière-petits-enfants de membres de leurs familles. Trois d’entre eux avaient servi à bord du HMS Erebus : John Bridgens, intendant des officiers, William Orren, matelot qualifié, et David Young, mousse de première classe.
Bridgens est mort au même endroit que Gregory. Deux des trois hommes découverts à cet endroit ont désormais été identifiés.
Un bas portant l’inscription « W. Orren », l’un des deux vêtements étiquetés retrouvés au camp de Victory Point, est un souvenir émouvant de la présence d’Orren sur les lieux. Il s’est ensuite lancé dans une expédition vers le sud au cours de laquelle il a trouvé la mort après avoir parcouru 65 kilomètres à pied.
Le fait d’avoir identifié Young est particulièrement intéressant étant donné que le personnage central du roman de John Wilson, Across Frozen Seas, publié en 1997 et présentant l’histoire de l’expédition Franklin à un jeune public, est une version romancée de ce matelot.
Le HMS Terror

(Archives du Musée du Royal Canadian Regiment)
La quatrième personne identifiée en 2025, et le seul marin du HMS Terror identifié à ce jour, est Henry Peter « Harry » Peglar. Il s’est engagé à bord du HMS Terror en 1845 en tant que premier maître et capitaine de hune.
Peglar est mort près de Gladman Point, vêtu d’un uniforme d’intendant, poste qu’il occupait vraisemblablement à la suite d’une rétrogradation pour faute professionnelle. Son identification formelle a mis fin à un débat vieux de 167 ans, né des indices contradictoires découverts près de son squelette en 1859.
Le certificat de marin de Peglar figurait parmi les papiers contenus dans un carnet trouvé près du corps, ce qui semblait indiquer que les restes étaient ceux de Peglar. Cependant, l’homme décédé était habillé en intendant, un grade ou une fonction que Peglar n’avait jamais occupé auparavant.
En raison des vêtements que l’homme portait, une rumeur s’est répandue selon laquelle il ne s’agissait pas de Peglar, mais d’un ami qui travaillait comme intendant sur le Terror et qui tentait de rapporter les documents de Peglar à sa famille. Notre analyse ADN a toutefois démontré que cette théorie était erronée.
À ce jour, nous avons identifié un officier supérieur, un adjudant, un premier maître, un matelot qualifié, un intendant et un mousse. Cinq de ces hommes, qui travaillaient à bord du HMS Erebus, sont morts à moins de deux kilomètres les uns des autres.
Il faudra recueillir davantage de données, mais ces résultats soulèvent une question intéressante : les équipages de l’Erebus et du Terror se sont-ils séparés de leur propre chef, ou est-ce arrivé en raison de circonstances imprévues ?
Nos recherches génétiques ont ouvert un nouveau chapitre de l’enquête sur l’expédition Franklin, permettant à certaines personnes de tisser un lien plus personnel avec cette histoire. Il est logique que ce chapitre soit écrit avec l’aide des descendants de ces hommes qui ne sont jamais rentrés chez eux.
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Douglas Stenton a reçu une subvention du ministère de la Culture et du Patrimoine du Nunavut.
– ref. De nouvelles analyses d’ADN permettent d’identifier d’autres membres de la funeste expédition Franklin – https://theconversation.com/de-nouvelles-analyses-dadn-permettent-didentifier-dautres-membres-de-la-funeste-expedition-franklin-285188
