Se sentir exclu pousse les ados vers la mentalité complotiste

Source: The Conversation – in French – By Nessa Ghassemi-Bakhtiari, PhD Student, Psychology, Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’adolescence représente une période de vulnérabilité face aux idées complotistes, y compris celles liées à la manosphère. C’est en comprenant mieux comment ces idées se développent chez les jeunes qu’on peut intervenir, et peut-être même prévenir leur apparition.


Ces derniers mois, le regard médiatique s’est tourné vers la manosphère, et vers l’adhésion croissante des ados du Québec aux idéologies masculinistes. Ce mouvement, qui attribue le mal-être des jeunes hommes à une machination malicieuse des mouvements féministes, inquiète par les discours de haine qu’il propage et par les théories du complot qu’il véhicule, comme celle du « Grand Remplacement ».

Au Québec, une récente enquête menée auprès de 110 personnes enseignantes dans près de 200 écoles publiques révèle que la grande majorité d’entre elles constatent une hausse des manifestations de misogynie et d’homophobie depuis quelques années, souvent associées à l’ascendant exercé par certains influenceurs ou par des figures politiques populistes.

Le besoin de connexion

Mais si cette mentalité complotiste se développait d’abord en réponse à la frustration du besoin psychologique fondamental qu’est le besoin de connexion à son entourage ? L’étude longitudinale, réalisée auprès de 135 adolescentes et 97 adolescents et récemment publiée dans le Journal of Adolescence, apporte des éléments de réponse et remet en question certaines idées reçues sur la façon dont on devrait intervenir auprès des jeunes.




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Notre équipe a suivi 232 élèves du secondaire, âgés de 15 ans en moyenne, répartis dans dix écoles publiques et privées de milieux socioéconomiques variés du Québec. À deux reprises et à un an d’écart (printemps 2023 et 2024), les élèves ont complété des questionnaires mesurant leur mentalité complotiste, de même que la frustration de leurs besoins psychologiques de base.

Distinguer la théorie du complot de la mentalité complotiste

La mentalité complotiste est la tendance générale et stable à interpréter les grands événements comme résultant de machinations secrètes orchestrées par des groupes puissants. La théorie du complot, pour sa part, se distingue par un contenu spécifique et circonscrit, comme « la pilule rouge », qui est une expression empruntée au film The Matrix et récupérée par la manosphère pour désigner une supposée prise de conscience ; dans ce cas-ci, le fait que la société défavoriserait les hommes au profit des femmes, en particulier les féministes.

Ainsi, deux personnes peuvent présenter un niveau similaire de mentalité complotiste, sans pour autant croire aux mêmes théories du complot. De plus, nous nous situons toutes et tous quelque part sur le spectre de la mentalité complotiste, sans que notre bien-être en soit affecté. Toutefois, une mentalité complotiste élevée peut être associée à des conséquences concrètes, telles qu’une méfiance envers les institutions, un retrait civique et une adhésion facilitée à des idéologies extrémistes.




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Le phénomène que représentent les théories du complot et la mentalité complotiste est souvent analysé à travers le prisme du contenu (c’est-à-dire qui dit quoi, sur quelle plate-forme), mais rarement à travers celui des besoins psychologiques qui motivent les jeunes à s’y tourner. De plus, la majorité des études réalisées à ce jour ont visé les adultes, alors que les adolescentes et adolescents représentent une population particulièrement vulnérable.

Étant donné le peu d’études existantes concernant ce sujet chez les jeunes, nous avons choisi d’examiner la mentalité complotiste plutôt que les croyances envers des théories du complot spécifiques. Ce choix a été fait selon le principe que les croyances en des théories du complot risquent davantage d’être influencées par des variables sociodémographiques, alors que la mentalité complotiste peut affecter l’ensemble des jeunes, peu importe le genre, ce qui permet d’obtenir un premier aperçu des vulnérabilités psychosociales pouvant affecter les jeunes en tant que groupe.

Trois besoins psychologiques fondamentaux

Nous avons entrepris d’explorer la relation de la mentalité complotiste avec trois besoins psychologiques considérés fondamentaux pour le bien-être : l’autonomie (se sentir libre de ses choix), la compétence (se sentir efficace) et l’appartenance sociale (se sentir accepté et apprécié par son entourage). Lorsque notre environnement frustre ces besoins, nous cherchons naturellement à les satisfaire, mais pas nécessairement de façon bénéfique.

Développer une mentalité complotiste et adhérer à des théories du complot, c’est rejoindre une communauté, retrouver un sentiment de contrôle, comprendre enfin pourquoi on souffre. Cette promesse de sens et d’appartenance est particulièrement séduisante pour les jeunes personnes qui se sentent forcées d’agir contre leur gré, qui doutent de leurs capacités ou qui se sentent exclues ou peu acceptées par les autres.

La mentalité complotiste propose un cadre simple : si les choses vont mal, c’est parce que quelqu’un le veut ainsi. Or il a été démontré que, dans les faits, cette mentalité complotiste ne garantit pas la satisfaction de ces besoins. Et les résultats de notre étude suggèrent plutôt qu’elle vient même maintenir la frustration.

Un engrenage qui s’entretient

Les résultats de notre étude brossent un portrait préoccupant : trois ados sur quatre estimaient probable que des événements importants soient délibérément cachés au public, et près de deux sur trois doutaient de la sincérité des politiciennes et politiciens.

Un second résultat mérite une attention particulière : la mentalité complotiste s’avère remarquablement stable d’une année à l’autre. Cela suggère qu’une fois installée à l’adolescence, cette vision du monde tend à se maintenir. Ceci renforce l’importance d’agir tôt, avant que ces tendances ne se cristallisent. Ce résultat fait écho à une étude longitudinale norvégienne ayant suivi plus de 2 000 personnes sur une période de 28 ans : plus les individus ressentaient de la solitude à l’adolescence, plus ils endossaient une vision complotiste à l’âge adulte.




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Tous ces résultats longitudinaux font ressortir l’existence d’une potentielle dynamique en boucle. Dans notre étude, la frustration du besoin d’appartenance était associée à une hausse de la mentalité complotiste un an plus tard. Et l’existence d’une mentalité complotiste était pour sa part associée à une plus grande frustration des besoins d’appartenance et d’autonomie un an plus tard.

Il est possible que le développement d’une mentalité complotiste sévère mette à risque les jeunes de s’isoler au sein de chambres d’échos qui propagent des idées divergentes de celles normalisées par leurs pairs. Cette mentalité complotiste pourrait également favoriser progressivement l’identification à un nouveau groupe qui adhère à une même idéologie alternative, mais au sein duquel exprimer un doute ou un désaccord envers l’idéologie partagée pourrait représenter une nouvelle menace d’exclusion.

Nous obtenons donc ici un point de départ clair pour intervenir : le sentiment d’exclusion sociale.

Favoriser l’appartenance sociale plutôt que débattre des faits

Face à des ados qui tiennent des propos complotistes, le réflexe est souvent de les confronter pour démontrer par l’argumentation que leurs croyances sont fausses. Cette approche échoue généralement. Si la mentalité complotiste est en partie une réponse à des besoins non comblés, la contredire frontalement n’adresse pas le problème de fond.

Les résultats obtenus dans notre étude appuient la proposition émise auparavant que les approches plus prometteuses seraient celles qui soutiennent un sentiment d’appartenance authentique au sein de l’école.


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Par exemple, les activités organisées d’engagement civique, de sports et d’activités culturelles offrent des espaces qui soutiennent le développement positif des ados. De tels espaces favorisent le développement de liens significatifs, offrent l’opportunité d’exercer un pouvoir concret et permettent de transformer les frustrations en actions constructives.

Plutôt que de chercher à détourner les jeunes des réseaux sociaux, mieux vaut leur assurer, dans leur environnement immédiat, un contexte de vie et de développement qui soutient la satisfaction de leurs besoins, pour qu’ils n’aient pas à la chercher ailleurs.

Pas forcément lié au genre

Enfin, il importe de souligner que le fait de s’identifier comme fille ou garçon ne s’est pas avéré un prédicteur significatif de la mentalité complotiste dans nos données. Nos résultats ne constituent qu’un point de départ : des études reposant sur des échantillons plus grands seront nécessaires pour vérifier si les associations observées dans notre étude se confirment tant chez les adolescentes que chez les adolescents.

Si la manosphère constitue l’exemple le plus médiatisé en ce moment, d’autres espaces en ligne proposent des dynamiques similaires à des jeunes dont les besoins ne sont pas comblés, comme le mouvement des « tradwives » chez les jeunes femmes. En ce sens, les besoins sous-jacents sont universels : c’est cette souffrance qu’il faut apprendre à reconnaître et à prendre en charge, dans nos écoles comme dans nos familles.

La Conversation Canada

Anne-Sophie Denault a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Marie-Jeanne Léonard et Nessa Ghassemi-Bakhtiari ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Se sentir exclu pousse les ados vers la mentalité complotiste – https://theconversation.com/se-sentir-exclu-pousse-les-ados-vers-la-mentalite-complotiste-281710