Source: The Conversation – in French – By Pierre-Yves Hénin, Professeur émérite en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Alors que les relations internationales traversent une phase de turbulences et de redéfinitions, plusieurs grandes puissances semblent converger vers des modèles de gouvernance mêlant fermeture nationale, interventionnisme économique et concentration des pouvoirs. Dans Trump, Poutine et Xi Jinping. Le national capitalisme autoritaire, modèle pour un nouvel ordre mondial, Pierre-Yves Hénin, professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, propose un cadre d’analyse pour penser ces évolutions et poursuit sa réflexion sur le concept de « national capitalisme autoritaire » (NaCA) déjà entamée dans un ouvrage précédent.
Joe Biden a révélé que, le soir de son élection à la Maison-Blanche en 2020, le président chinois, tout en le félicitant, lui a déclaré que « les démocraties ne peuvent perdurer au XXIᵉ siècle, ce sont les autocraties qui dirigeront le monde. Pourquoi ? Les choses changent si rapidement. Les démocraties exigent un consensus, et cela prend du temps, et vous n’avez pas le temps ».
Effectivement, les historiens de demain considéreront le mouvement quasi général de recul de la démocratie dans les décennies 2010 et 2020 comme le plus grand changement politique intervenu depuis le milieu du XXᵉ siècle, plus important même que l’effondrement du communisme au début des années 1990, un changement conforté par la réélection de Donald Trump en novembre 2024 avec un programme radicalisé.
L’affirmation de Xi Jinping apparaît en phase avec la montée des mouvements et des pays autoritaires dont la crise financière globale de 2007-2008 a été un accélérateur. Depuis cette crise, on constate un recul général de la démocratie dans le monde. L’autocratisation est devenue le nouveau défi planétaire.
Actualisé d’année en année, l’état des lieux dressé par l’institut V-Dem, parmi d’autres organismes spécialisés, documente la marée montante des autoritarismes. Faisant suite à des constats déjà alarmants pour 2023 et 2024, le rapport du V-Dem pour l’année 2025, publié en mars 2026, s’ouvre sur une interrogation préoccupante : « L’ère démocratique touche-t-elle à sa fin ? », tandis que le rapport de Freedom House s’ouvre sur le constat de « l’ombre grandissante de l’autocratie ».
Le monde comporte plus d’autocraties (92) que de démocraties (87). 74 % de la population mondiale vit dans des régimes autoritaires et le poids économique des démocraties est à son plus bas niveau depuis cinquante ans. Le basculement engagé aux États-Unis aggravera encore ce bilan.
Une vague mondiale d’autocratisation
La montée des autoritarismes se manifeste par un recul des libertés fondamentales. En 2025, ces libertés avaient décliné pour la vingtième année consécutive dans le monde.
La promotion de la non-démocratie n’est pas maintenant le fait de dictateurs marginaux mais bien de Xi Jinping, le dirigeant de la deuxième puissance économique de la planète avant que Donald Trump, dirigeant de la première, ne lui emboîte le pas. Le constat selon lequel authoritarianism goes global s’est maintenant imposé.
Dans nombre de pays, l’exercice du pouvoir politique devient plus arbitraire et répressif. L’espace de contestation publique plus restreint réduit ainsi les possibilités d’une alternance même si les élections relativement libres sont formellement maintenues. La remise en cause des acquis de la démocratie par des interventions militaires, par la manipulation du processus électoral, par la mise sous tutelle de la justice et des médias s’accompagne aussi du recul de l’attractivité et de l’effectivité du modèle de capitalisme libéral, fragilisé par ses propres dérapages. Ce recul, qui est manifeste au niveau international, est aussi présent dans la sphère occidentale où l’on constate dans la plupart des pays la montée des mouvements politiques autoritaires ou populistes nationalistes, certains d’entre eux accédant au pouvoir ou sur le point d’y accéder.
L’attaque de l’Ukraine par la Russie et la guerre entre Israël et Hamas dans la bande de Gaza ont accéléré cet affaiblissement, dans une grande partie du monde, du tropisme du modèle occidental et des valeurs universelles dont il est le promoteur. Par ailleurs, la vague de démocratisation des années 1990 s’accompagnait de l’idée selon laquelle les principales caractéristiques institutionnelles des pays développés pouvaient être reproduites à l’échelle mondiale dans un avenir proche.
Thomas Carothers diagnostiquait pourtant la fin du paradigme de transition et remettait en cause l’approche de democracy-promotion community parce que ce type d’approche, trop dépendant d’un tropisme occidental, se focalisait principalement sur le processus et les institutions politiques en méconnaissant l’importance des questions socioculturelles et économiques dans le processus de démocratisation. Cette croyance dans la capacité de promouvoir, voire d’imposer, la démocratie devait servir de prétexte, à côté d’autres facteurs politico-économiques, à la guerre menée en 2003 par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein, aux effets particulièrement destructeurs, favorisant une nouvelle vague d’autocratisation.
Fukuyama et la fin d’un monde unipolaire
Faut-il en conclure à un échec complet de la prophétie de Fukuyama annonçant la fin de l’histoire par la victoire définitive de la démocratie et du capitalisme ? Pas totalement. Si l’annonce de la victoire définitive et universelle de la démocratie s’est avérée fausse, en revanche le capitalisme n’a pas connu sur le plan international une remise en cause significative, bien au contraire.
À la différence de la période de la Guerre froide où s’opposaient le bloc capitaliste démocratique et un bloc communiste à économie planifiée, le nouvel affrontement oppose deux capitalismes qui sont parties prenantes d’un capitalisme global. Ainsi, tandis que l’affrontement géopolitique et systémique des années 1945-1991 divisait le monde en deux pôles respectifs, capitaliste et communiste, le capitalisme global de la nouvelle guerre froide tend à se structurer en un monde multipolaire, mettant fin au « long moment unipolaire ».

Ce recul de la démocratie et du système occidental a fait l’objet de multiples travaux. Le projet de ce livre n’est pas d’y ajouter un nième ouvrage. Il est plutôt de caractériser le modèle alternatif qui bénéficie de ce recul. La confrontation en cours ne se poursuit pas seulement entre les démocraties et les autocraties, elle se manifeste aussi par une crise du « capitalisme démocratique », largement vécue comme telle dans le monde occidental. À partir de ce constat, notre objectif est de proposer les moyens de compréhension d’un monde bouleversé, d’identifier les principaux sujets de tensions et les régimes alternatifs qui surgissent ou se renforcent face au déclin que connaît le modèle de capitalisme qualifié de démocratique et libéral.
Ceci exige nécessairement une approche pluridisciplinaire, associant la science politique et l’économie, et sollicitant les regards historiques ou géopolitiques. L’idée défendue dans ce livre est que le modèle de démocratie occidentale, au-delà des divergences et des rivalités géopolitiques, économiques et culturelles qui le traversent, se trouve confronté à un système combinant autoritarisme et nationalisme avec un capitalisme adapté à ce contexte sociopolitique. La Chine et la Russie représentent aujourd’hui, chacune sous des modalités différentes, les formes paradigmatiques de ce modèle.
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Pierre-Yves Hénin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La démocratie en recul face à la poussée des autoritarismes – https://theconversation.com/la-democratie-en-recul-face-a-la-poussee-des-autoritarismes-285091
