Coupe du monde de football 2026 : faut-il craindre une hausse des violences envers les femmes ?

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Visuel de la campagne « No more Injury Time » de l’ONG britannique Solace Women’s Aid à l’occasion de l’Euro 2024. Le slogan est un jeu de mots, « Injury time » signifiant « temps additionnel » dans un match de football, mais aussi « le moment des blessures » en traduction littérale.
Solace Women’s Aid

Plusieurs études montrent que les grands événements sportifs internationaux s’accompagnent souvent d’une hausse des violences conjugales. Le format élargi du Mondial 2026 – qui concerne plus d’équipes nationales et génère plus de matchs, donc plus de retransmissions susceptibles de provoquer des consommations d’alcool excessives, propices aux violences domestiques – pourrait accentuer ce phénomène. Face à ce risque, associations et autorités de plusieurs pays ont multiplié les campagnes de sensibilisation et les dispositifs d’aide aux victimes de violences conjugales et, au-delà, aux supportrices de football.


Depuis le coup d’envoi donné le 11 juin, le monde vit au rythme de l’effervescence autour de la Coupe du monde masculine de football, organisée jusqu’au 19 juillet dans trois pays hôtes : au Canada, au Mexique et – principalement – aux États-Unis. L’engouement collectif autour de cet événement, organisé une fois tous les quatre ans, est colossal.

L’édition 2026 suscite aussi régulièrement des polémiques : le degré de démocratie des pays hôtes, le coût économique et environnemental, les problèmes liés à la chaleur ou à l’altitude à laquelle se tiendront certains matchs, la marchandisation des fan-zones… Un autre sujet, toutefois, est assez rarement abordé : les violences faites aux femmes.

Le taux de violences envers les femmes pourrait-il augmenter lors de la Coupe du monde de football 2026 ? Indépendamment de ce risque, quelles sont les mesures qui ont été prises pour protéger les femmes durant le Mondial 2026 ?

Un phénomène international

Plusieurs études montrent que, dans de nombreux pays, les grandes compétitions de football sont associées à une augmentation du nombre de violences conjugales, appelées également « violences domestiques ».

L’une de ces études, menée dans plus de 700 villes et comtés aux États-Unis en 2011, révèle que les appels signalant des violences domestiques sont plus nombreux pendant la saison de la National Football League (NFL), avec des pics en cas de défaite de l’équipe soutenue. D’après cette même étude, la violence domestique, principalement envers les femmes et au sein des foyers, augmente de 10 % les jours où se déroulent les matchs de la NFL.




À lire aussi :
Whether teams win or lose, sporting events lead to spikes in violence against women and children


Une autre étude, publiée dans le Journal of Research in Crime and Delinquency en 2014, rapporte que, dans le nord-ouest de l’Angleterre (lieu de collecte des données), chaque soir de match de la sélection anglaise durant les Coupes du monde de 2002, 2006 et 2010, le taux de violences conjugales augmentait de 38 % en cas de défaite et de 26 % en cas de victoire ou après un match nul… et encore de 11 % le lendemain. Les auteurs indiquent aussi que le taux des violences domestiques était beaucoup plus élevé lorsque les Three Lions jouaient le week-end.

Un article du National Centre for Domestic Violence (Royaume-Uni) fait également état d’une hausse de 25 % des violences conjugales les jours de match de l’équipe d’Angleterre lors de la Coupe du monde 2018.




À lire aussi :
‘If England gets beaten, so will she’ – the link between World Cup and violence explained


Le constat est le même à l’échelle internationale. Selon une publication conjointe de l’Unesco et d’ONU Femmes :

« Partout dans le monde, le nombre de signalements de violences conjugales à la police augmente avec une prévisibilité déprimante lors de grands événements sportifs, tels que la Coupe du monde – dans certaines communautés, cette hausse dépasse même un tiers. »

Quelques facteurs aggravants

Soulignons d’abord que ni le football ni le Mondial en soi ne sont responsables des violences faites aux femmes. L’alcool non plus. En revanche, le lien entre le football, l’alcool et la violence est très fort chez certains supporters. Durant la Coupe du monde 2018, par exemple, le taux de violences conjugales commises par les supporters « alcoolisés » en Angleterre augmentait de 47 % les jours où l’équipe nationale remportait ses matchs.

Dona Jones, commissaire de police dans le Hampshire, rappelle d’ailleurs que « sous l’effet de l’alcool et de l’intensification des émotions, ces tournois peuvent créer un climat propice à la commission d’actes de violence conjugale ».

À côté de l’alcool, deux autres facteurs pourraient conduire à une augmentation du taux de violences envers les femmes lors de la Coupe du monde 2026.

D’abord, le nouveau format XXL du tournoi. Pour la première fois de l’histoire, 48 nations sont en lice (contre 32 depuis 1998) pour un total de 104 matchs (contre 64 lors des sept éditions précédentes) qui s’étalent sur cinq semaines et non plus sur un mois. Plus de matchs égale plus de diffusions télévisées, ce qui représente plus de risque de violences envers les femmes.

Ensuite, le coût exorbitant des billets pour assister aux matchs, sans compter les dépenses pour le voyage et le logement que doivent régler les supporters étrangers, limite la capacité de milliers de fans fidèles à se déplacer pour soutenir leur équipe. Par conséquent, l’exclusion de la ferveur du Mondial pourrait engendrer une certaine frustration chez certains supporters, laquelle pourrait se traduire par une augmentation des violences envers les femmes lors de cette 23ᵉ édition.

Les mesures prises

En amont du Mondial 2026, les trois pays hôtes ont coordonné leurs campagnes de sensibilisation, sous le slogan général « La violence à l’égard des femmes n’est pas un jeu ». En outre, leurs entités nationales respectives en charge de la lutte contre les violences faites aux femmes (le Réseau national des refuges du Mexique, l’organisation Refuges pour femmes du Canada et le Réseau national pour mettre fin à la violence domestique des États-Unis) ont pris des mesures visant à protéger et à accompagner les femmes tout au long de la compétition, notamment avec des lignes téléphoniques disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 en cas de besoin.

En Angleterre, comme durant les deux précédentes Coupe du monde (2018 et 2022), les autorités et les associations ont lancé des campagnes de sensibilisation choc, dont celle du Hampshire Domestic Abuse Partnership avec le slogan « When is kick-off at your place ? », que nous pouvons traduire par « C’est quand, le coup d’envoi chez vous ? » (le terme « Kick-off » a une autre signification pour les femmes victimes de violences conjugales durant les compétitions sportives : il représente les coups qu’elles subissent, généralement à la fin des matchs).

En parallèle, l’association Women Aid a lancé une autre campagne de sensibilisation, tout aussi poignante, avec le slogan « 11.37 pm, Kick off », diffusée sur différents supports (panneaux numériques, camionnettes mobiles, affiches) et dans différents lieux (centres-villes, gares, près des fan-zones…). L’heure indiquée dans la campagne n’est pas anodine. Cette heure (23 h 37), calculée à partir des données relatives aux matchs et aux habitudes des supporters, représente l’heure moyenne à laquelle les supporters rentrent chez eux après le coup de sifflet final en Angleterre. Cette campagne vise ainsi à sensibiliser la société à la réalité des femmes victimes de violences domestiques lors des grands tournois de football dans le pays, d’autant que, durant cette édition 2026, les matchs diffusés en direct le sont relativement tard en heure locale anglaise.

En France, la branche française de l’association Her Game Too a déployé un dispositif « de sensibilisation et de signalement des violences sexistes et sexuelles » dans les bars diffusant les matchs de la Coupe du monde. Après tout, les femmes sont, elles aussi, des fans de football ! Certes, longtemps considérées comme peu authentiques ou ignorantes des règles du football, ou perçues sous le prisme des rôles familiaux (la sœur, la petite amie, l’épouse du « vrai supporter » masculin), les supportrices de football ont aujourd’hui toute leur place dans l’univers footballistique, et leur nombre ne cesse d’augmenter dans le monde. Il est donc essentiel de protéger les supportrices, et ce, quel que soit leur nombre, dans les bars ou dans tout autre lieu qui retransmet ou diffuse des matchs en direct.

Dans cette optique, une « Fan-zone sans alcool », portée par la marque Lego, a été installée à Paris pour permettre aux familles de suivre quelques diffusions de matchs sans crainte de violences sous l’emprise de l’alcool.

Il est important de continuer à informer et à sensibiliser le public aux violences faites aux femmes, y compris celles commises lors de grands événements sportifs comme la Coupe du monde de football, ainsi que de rappeler quelques numéros nationaux de référence pour l’écoute et l’assistance des femmes victimes de violences, durant et après le Mondial 2026.

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Coupe du monde de football 2026 : faut-il craindre une hausse des violences envers les femmes ? – https://theconversation.com/coupe-du-monde-de-football-2026-faut-il-craindre-une-hausse-des-violences-envers-les-femmes-285265