Travail forcé dans les « académies » de cybercriminalité d’Afrique de l’Ouest : comment la peur piège les jeunes hommes

Source: The Conversation – in French – By Suleman Lazarus, Visiting Fellow, Mannheim Centre for Criminology, London School of Economics and Political Science

Quand on parle de travail forcé, on pense souvent aux centres d’escroquerie (scam centers). De plus en plus de travaux universitaires, d’articles journalistiques et d’attention politique ont renforcé ce stéréotype. Les images de complexes fortifiés, de gardes armés et de passeports confisqués influencent la manière dont les tribunaux du monde entier interprètent la participation à la cybercriminalité.

Mais de nouvelles recherches remettent en cause ce schéma. Il existe différents types de contrainte.

Certaines formes de contrainte physique sont visibles : portes verrouillées, gardes armés, documents confisqués. La contrainte spirituelle ou psychologique est invisible : la crainte de conséquences que personne ne peut voir, mais auxquelles beaucoup croient. L’une restreint le corps. L’autre restreint l’esprit. Le résultat est le même.

J’ai étudié les dimensions socioculturelles de la cybercriminalité depuis plus d’une décennie, avec une expertise particulière en matière de fraude en ligne et de tromperie numérique, les réseaux de cybercriminels, la traite des êtres humains et les expériences des victimes de fraude.

Dans mes travaux les plus récents en tant que chercheur spécialisé dans la cybercriminalité, je me suis intéressé à une académie de formation à la cybercriminalité au Nigeria, l’une de ces écoles clandestines qui recrutent et forment de jeunes hommes à la fraude numérique. Dans une étude récente sur la contrainte, je montre comment le contrôle, la pression et l’exploitation peuvent s’exercer au sein de ces espaces de formation illicites.

Pour cette recherche, je me suis appuyé sur trois sources : les dossiers judiciaires (jugements, actes d’accusation, dépositions de témoins, pièces à conviction) ; des entretiens avec trois agents directement impliqués dans l’enquête et les poursuites ; et l’observation en salle d’audience de l’ensemble des procédures concernant les 12 prévenus.

J’ai constaté que la cybercriminalité en Afrique de l’Ouest n’est pas toujours le fruit d’un libre choix.

Comprendre ce qui motive le recrutement dans les académies de cybercriminalité ne revient pas à défendre la fraude, qui cause un préjudice considérable. C’est une condition préalable à son démantèlement.

Qu’est-ce qu’un « royaume de l’arnaque » ?

Les fraudeurs en ligne utilisent l’expression « hustle kingdom » (royaume de l’arnaque) pour désigner leurs propres écoles clandestines. Notre analyse de dossiers judiciaires nigérians ayant abouti à des condamnations, complétée par des recherches ethnographiques et des entretiens avec des agents des forces de l’ordre, a révélé que les royaumes de l’arnaque sont des académies de cybercriminalité semi-structurées, opérant discrètement dans des villes du Nigeria et du Ghana. Elles disposent d’une hiérarchie, de programmes d’études et d’une autorité dirigeante appelée le « président ».

Les élèves y sont formés au piratage informatique, à l’escroquerie sentimentale et aux attaques par usurpation d’e-mails professionnels. Aucun droit d’inscription n’est exigé. En revanche, un pourcentage des gains issus des escroqueries est prélevé par la suite, créant ainsi un arrangement s’apparentant à une dette dès le premier jour.

Les recrues sont généralement des jeunes hommes âgés de 16 à 32 ans, dont la plupart n’ont suivi qu’un enseignement secondaire. Ils y entrent par le biais des réseaux sociaux, d’amis, de proches ou de recruteurs opportunistes. Un jeune de 18 ans l’a expliqué simplement :

Je n’ai pas payé d’argent pour rejoindre l’académie.

Ces académies ne sont pas apparues par hasard. Lorsque les voies officielles d’accès à l’éducation et à l’emploi sont bloquées, les jeunes cherchent des alternatives. Un sociologue, Robert K. Merton, appelle cela de l’« innovation » : la poursuite d’objectifs culturellement valorisés, tels que la réussite financière, par des moyens illégitimes mais accessibles.

Les hustle kingdoms exploitent cette situation, en proposant une formation gratuite là où les universités exigent des frais d’inscription que la plupart des familles ne peuvent pas se permettre. La pauvreté, le chômage des jeunes et l’absence de systèmes de protection sociale constituent le terreau sur lequel ces écoles se développent.

La contrainte sans chaînes

Ces conclusions sont issues de mon analyse de 12 dossiers de la Commission des crimes économiques et financiers, plus précisément des déclarations de témoins et des témoignages devant les tribunaux au Nigeria. Les élèves des « royaumes de l’arnaque » n’étaient pas enfermés, mais ils ne pouvaient pas partir. Leurs déplacements étaient limités à des fins précises et autorisées. Toute communication avec le monde extérieur était interdite. On leur fournissait de la nourriture, mais on leur refusait l’accès à l’argent et aux informations concernant leurs revenus.
Un jeune de 25 ans se souvient qu’on lui avait dit que la nourriture était gratuite, que les appels téléphoniques n’étaient pas autorisés et que sa part ne lui serait communiquée qu’une fois l’argent collecté.

Un apprenant de 18 ans a déclaré, selon les dossiers de l’affaire :

On nous a avertis de ne pas partir ni de contacter qui que ce soit pendant la formation. Le président a juré que la personne et sa famille en subiraient les conséquences pendant longtemps.

Il s’agit là d’un contrôle à plusieurs niveaux, et non d’une captivité visible. Chaque mécanisme renforce les autres. L’isolement empêche les stagiaires de vérifier si les menaces sont réelles. La dépendance financière les prive des moyens concrets de s’en sortir. L’intimidation spirituelle vient parachever ce dispositif.

Les menaces spirituelles s’articulaient autour du juju, une pratique traditionnelle d’Afrique de l’Ouest profondément enracinée dans les rituels de guérison et la vie communautaire. Au sein des “hustle kingdoms”, cependant, cette pratique a été délibérément transformée en arme.

Le président invoquait des serments de juju pour contraindre les élèves à obéir. La croyance en un pouvoir spirituel ancestral étant largement répandue, ces menaces exercent un véritable pouvoir de coercition. Les chercheurs décrivent ce phénomène comme un « sentiment d’inévitabilité » : la conviction que personne ne peut échapper aux conséquences spirituelles. Des mécanismes similaires ont été documentés au sein de réseaux nigérians de traite à des fins sexuelles opérant à travers l’Europe, notamment en Italie et en France.

Implications pour les politiques publiques et la justice

En comparant les éléments de preuve issus des dossiers judiciaires aux cadres juridiques existants en matière de trafic d’êtres humains et de contrainte, nous avons identifié quatre domaines dans lesquels les réponses actuelles présentent des lacunes. Les cadres actuels de justice pénale ont tendance à établir une distinction binaire : soit une personne est un délinquant volontaire, soit elle est une victime de la traite.

Les données recueillies dans le cadre du projet « Hustle Kingdom » ne s’inscrivent pas clairement dans l’une ou l’autre de ces catégories. Les participants sont entrés dans ce milieu avec des aspirations. Ils ont également été confrontés à des contraintes croissantes qui limitaient leur capacité à s’en sortir, à communiquer et à atteindre l’autonomie économique. Leur participation a évolué selon un continuum, passant d’une aspiration initiale à un enfermement progressif.

Considérer ces individus comme des délinquants agissant de leur plein gré a des conséquences réelles. Les peines risquent d’être disproportionnées par rapport à leur libre arbitre effectif. Le chevauchement entre les statuts de victime et délinquant n’est pas pris en compte. Les programmes de réinsertion conçus pour des délinquants volontaires sont inadaptés. Ils partent du principe que le participant a choisi librement. Un apprenant qui s’est engagé sous la menace spirituelle, dans une situation de dépendance financière et avec une liberté de mouvement restreinte présente un profil fondamentalement différent. Le programme s’attaque au mauvais problème.

Les données disponibles plaident en faveur de réponses plus différenciées face à la participation à la cybercriminalité en Afrique de l’Ouest :

Condamnation : les juges devraient prendre en compte les preuves de restrictions de mouvement, d’interdictions de communication et de menaces spirituelles lors de l’évaluation de la culpabilité, et non les écarter comme de simples particularités culturelles.

Réinsertion : Les professionnels doivent apprendre à identifier les participants contraints dès la phase d’évaluation. L’intimidation spirituelle constitue une véritable entrave au libre arbitre.

Prévention : Une intervention efficace doit s’attaquer aux facteurs structurels, notamment le chômage des jeunes, les difficultés d’accès à l’éducation et l’absence de filets de sécurité sociale.

Application de la loi : les propriétaires qui louent des locaux à des « académies de cybercriminalité » sans faire preuve de diligence raisonnable en sont des facilitateurs indirects. La législation devrait étendre la responsabilité au-delà des participants directs.

Pourquoi cette question est-elle d’actualité ?

La cybercriminalité est l’une des menaces criminelles qui connaît la croissance la plus rapide en Afrique, générant des pertes annuelles estimées à 3 milliards de dollars américains à l’échelle du continent. De même, la lutte contre la cybercriminalité s’intensifie dans toute l’Afrique subsaharienne. Les décisions de qualification juridique prises aujourd’hui deviendront des précédents judiciaires. Si la contrainte n’est reconnue que lorsqu’elle ressemble à un réseau d’escroquerie d’Asie du Sud-Est, les acteurs contraints à travers l’Afrique de l’Ouest seront condamnés comme s’ils avaient agi de leur plein gré.

Une meilleure compréhension de ce phénomène permettrait de rendre les peines proportionnées et la réinsertion efficace. Il convient également de s’attaquer aux conditions structurelles qui alimentent le recrutement dans ces académies.

The Conversation

Suleman Lazarus est affilié à la Police Foundation. Cet article a été rédigé à titre universitaire indépendant et ne reflète pas les opinions des institutions auxquelles l’auteur est affilié.

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