Le « resilient trade » : vers une nouvelle doctrine du commerce international ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marie Cardebat, Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux et Professeur affilié à l’INSEEC Grande Ecole, Université de Bordeaux

C’est une évolution qui passe sous les radars. Le développement du commerce international, qui semblait inéluctable, marque le pas. Alors que les États-Unis et la Chine pratiquent un néomercantilisme, l’Union européenne esquisse une troisième voie originale.


Le commerce international se fragmente. Sa part dans le PIB mondial se réduit sensiblement depuis la crise des subprimes de 2008 (Cf. Graphique 1). Une controverse sémantique existe pour caractériser ce phénomène. Les institutions internationales, nées dans l’après-guerre pour accompagner l’essor des échanges internationaux, se refusent à parler de « démondialisation ». Alors on invente des mots, comme slowbalization ou newbalization. Au fond, ce débat importe peu, car le constat d’une fragmentation du monde et d’un recul des échanges est, quant à lui, bien partagé. Le consensus est que la mondialisation ne repartira pas.

Les cycles de la mondialisation

Finalement, ce n’est pas très surprenant. La période actuelle nous rappelle simplement que la mondialisation n’est ni un phénomène continu ni immuable. Le graphique suivant révèle les phases historiques d’expansion et de contraction des échanges. Derrière ces cycles on retrouve une alternance des paradigmes économiques qui fondent des doctrines du commerce international.

*Part du commerce international dans le PIB mondial *


Coface

Le mercantilisme des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, qui reposait sur l’idée que la puissance économique dépendait de l’accumulation des richesses où l’État devait favoriser les exportations et limiter les importations, s’est ainsi effacé sous l’influence de la pensée classique libre-échangiste qui a démontré qu’un commerce basé sur un principe de spécialisation des pays n’était pas un jeu à somme nulle et que tous les participants à l’échange y gagnaient. C’est ainsi que la première mondialisation a vu le jour au milieu du XIXᵉ siècle. Avant de s’effondrer au début du XXᵉ siècle.

Un même cycle de mondialisation-démondialisation se joue sous nos yeux, entre la mondialisation de l’après-guerre et le retournement post-crise des subprimes. Pourquoi ces cycles ?




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Le coût social de la mondialisation

Logique selon Dani Rodrik, économiste à Harvard, qui explique que la mondialisation contient en elle-même les germes de sa propre destruction. En créant des perdants dans les secteurs importateurs, soumis à la concurrence étrangère, elle soulève un mécontentement social qui alimente les idéologies populistes. Il interprète ainsi l’émergence du fascisme et du communisme au début du XXᵉ siècle et la résurgence des mouvements populistes au XXIᵉ siècle. L’hypermondialisation des décennies 1990 et 2000 ayant généré d’importantes externalités sociales négatives avec son lot de délocalisations vers les zones à moindres coûts.

Cette montée du populisme et ses replis nationalistes marquent un retour au mercantilisme. L’idée qu’il faut systématiquement un commerce extérieur excédentaire pour accaparer des richesses limitées à l’échelle mondiale est au centre des politiques commerciales et industrielles chinoises depuis plus d’une trentaine d’années. Ce mercantilisme est insidieux, mais bien réel : captation des productions, des ressources, des technologies pour alimenter l’export sont au cœur de la stratégie chinoise. Toutefois, la figure marquante du néomercantilisme reste sans conteste Donald Trump. La doctrine reste la même : essayer de prendre une plus grosse part du gâteau à travers une politique commerciale et industrielle très agressive vis-à-vis des partenaires commerciaux.

L’Europe libérale désemparée face au néomercantilisme

Au milieu, l’Europe, dont la construction repose sur des principes de libre concurrence et de coopération multilatérale, se trouve désemparée. Souvent raillée pour la lenteur de son processus décisionnel, l’UE est pourtant en train de faire émerger progressivement une nouvelle doctrine du commerce international que l’on peut qualifier de « Resilient trade ». En quoi consiste-t-elle ?

Le resilient trade repose sur l’articulation de deux conceptions complémentaires des échanges internationaux : le friend shoring et le near shoring. Ironie du sort, c’est la secrétaire au trésor américaine (l’équivalent de notre ministre de l’économie), et ancienne gouverneur de la Fed (la Banque centrale américaine), qui a popularisé le concept de friend shoring en 2022. L’idée est simple. Il s’agit de recentrer les relations commerciales avec les pays « amis » (« We can count on »), qui partagent des valeurs communes, respectent la propriété intellectuelle et ont des règles stables.

L’émergence rapide de la doctrine du « resilient trade »

Face au néomercantilisme chinois et américain, l’UE applique à marche forcée cette nouvelle conception des échanges. Elle a finalisé en un temps record des accords commerciaux bilatéraux de très grande envergure : Mercosur (17 janvier 2026), Inde (27 janvier 2026), Australie (24 mars 2026), Mexique (22 mai 2026, pour ce dernier comme pour l’Inde les accords sont conclus, mais non encore ratifiés).

En cinq mois, Ursula von der Leyen a appliqué le friend shoring avec des pays représentant un potentiel marchand de près de 2 milliards de personnes. Elle parle de de-risking des échanges. C’est une réponse stratégique forte qui redéfinit les priorités commerciales de l’Europe et qui utilise la voie des accords bilatéraux pour redéfinir une forme de multilatéralisme. Si l’on tentait un oxymore, on parlerait de « multi-bilatéralisme ».

France 24 – 2026.

Parallèlement, l’UE tente de protéger ses chaînes de valeurs fragilisées par la situation géopolitique. Le near shoring consiste justement à raccourcir ces chaînes de valeurs en relocalisant une partie de la production et maillant un réseau de fournisseurs et de sous-traitants plus proches. Le Maroc, la Tunisie, les pays balkaniques ou la Turquie revêtent ainsi une importance stratégique renouvelée. Mais le renforcement du marché unique représente sans doute le principal point de cette stratégie.

Le rapport Draghi pour inspiration

Le très commenté rapport Draghi de septembre 2024 constitue la source d’inspiration de la stratégie européenne de near shoring, bien que le terme ne soit pas utilisé. Il promeut un approfondissement du marché intérieur et une politique industrielle européenne visant à sécuriser les chaînes de valeur régionales. On sort ici d’une politique de la concurrence à tout prix pour aller vers une politique de résilience et de compétitivité pour l’industrie européenne. Cela passe par des investissements importants et des coopérations intraeuropéennes qui viendront renforcer la notion de near shoring.

Le resilient trade repose sur un cocktail de politiques commerciales et industrielles ciblées qui s’écartent fondamentalement des principes purs de libre-échange et de libre concurrence. L’UE redéfinit ainsi sa doctrine commerciale pour privilégier la résilience à l’efficacité pure. Ce resilient trade européen pourrait bien s’imposer comme la nouvelle doctrine du commerce international pour l’ensemble des pays voulant prendre leurs distances avec le néomercantilisme du binôme sino-américain.

The Conversation

Jean-Marie Cardebat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « resilient trade » : vers une nouvelle doctrine du commerce international ? – https://theconversation.com/le-resilient-trade-vers-une-nouvelle-doctrine-du-commerce-international-284454