Source: The Conversation – in French – By Nicolas Salerno, Doctorant chercheur, Université Grenoble Alpes (UGA)
Inégalités d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics, compétition accrue entre élites, finances publiques sous tension : plusieurs indicateurs suggèrent que la France traverse une phase de fragilisation institutionnelle comparable à celles observées dans d’autres périodes de rupture historique.
Ces dernières années, les instabilités politiques en France se sont multipliées, impliquant toutes les strates de la population. En 2018, un mouvement populaire bref et violent, avec un gilet jaune en symbole de ralliement et une sociologie originale voit le jour. L’hiver 2023 voit l’un des mouvements de protestations et de grèves les plus massifs de son histoire récente en réponse à une nouvelle réforme du système de retraite. En juin de la même année éclate une série d’émeutes urbaines dans tout le pays à la suite de la mort de Nahel Merzouk. Enfin, en 2024, la France connaît une dissolution de l’Assemblée nationale et une censure du gouvernement, conduisant à trois renouvellements du gouvernement pour cette seule année, un bal inédit sous la Vᵉ République.
Différencier des troubles habituels de la vie politique d’un pays de signes précurseurs de changements institutionnels plus profonds est crucial pour déterminer le type de réponse à y apporter. Or, dans un monde politique où l’agenda est dominé par des cycles électoraux rapides et un système médiatique focalisé sur l’actualité, l’attention publique se fixe sur des événements ponctuels. Les réponses restent alors essentiellement symptomatiques : retraits de réformes, changements de gouvernement, sans traiter les conditions structurelles susceptibles d’en être la cause.
La théorie structurelle-démographique
La théorie structurelle-démographique proposée par Goldstone (1991) puis développée par Peter Turchin et ses collègues, analyse les périodes de changements institutionnels majeurs au travers de trois facteurs : la paupérisation du peuple, la polarisation des élites et la détresse fiscale de l’État. Elle a notamment permis en 2010 à Peter Turchin, à l’occasion d’une enquête prospective de Nature, de prévoir une période propice aux instabilités politiques aux États-Unis autour de 2020.
Cette théorie permet de comprendre et les périodes d’instabilités politiques comme le résultat de tensions émergeant de l’inadéquation croissante entre les institutions en place et des changements démographiques et économiques sur le temps long. Ces dernières manifestent alors une incapacité croissante à maintenir un contexte socio-économique permettant aux individus de poursuivre leurs aspirations.
Au centre des mécanismes décrits par cette théorie réside « la pompe à richesse » : la concentration du pouvoir économique et politique au sein d’une minorité, que ce soit via des systèmes fonciers et fiscaux avantageux ou une pression à la baisse sur les salaires. Ce mécanisme creuse les inégalités avec les membres les plus modestes de la société, mais affecte particulièrement les élites de rang inférieur et leurs aspirants, créant une fracture croissante en leur sein.
Après quelques décennies la majorité voit ses conditions de vie se dégrader tandis qu’une minorité prospère, le contrat social s’érode. La concentration du pouvoir ferme alors la porte aux aspirants toujours plus nombreux, la compétition entre élites s’intensifie, leur cohésion disparaît et des factions émergent. Ces aspirants, privés des ressources pour satisfaire leurs ambitions, remettent en question leur allégeance au système, mobilisent les masses paupérisées et se muent en contre-élites cherchant à modifier les règles du jeu.
Dans les sociétés contemporaines, la pression mise sur les institutions par la surproduction d’élites et l’appauvrissement de la population peuvent en théorie être régulés par des investissements et des réformes appropriées, à condition que cela soit permis par les finances publiques en bonne santé.
A contrario, lorsque l’État est accablé par la dette et perçu comme illégitime, sa capacité de régulation s’érode. À ce moment-là, la paupérisation du peuple, le factionnalisme des élites et la tension fiscale créent un contexte dans lequel même des chocs relativement faibles peuvent déclencher des crises disproportionnées.
Les précurseurs d’une crise institutionnelle en France ?
Dans une étude récente, nous avons appliqué cette théorie à l’histoire récente de la France. Selon ses auteurs, la France serait sur une trajectoire analogue à celle décrite pour les États-Unis. Malgré le fait que les inégalités de revenus restent contenues grâce aux mécanismes de redistribution, les difficultés d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics se sont en revanche fortement accrues depuis 1980. Alors même que les valeurs nationales sous-estiment l’impact de ces dernières sur des populations spécifiques ; jeunes et banlieues pour l’accès à l’emploi, urbains pour la propriété (comme le montre le graphique ci-dessous) et ruraux pour l’accès aux services publics.
La compétition entre élites, que ce soit sur le plan économique ou politique s’est également fortement accentuée sur la même période. En témoigne la croissance des inégalités de richesse au sein du premier centile, montrant que la part détenue par le top 0,001 % a augmenté de 520 % contrairement à celle détenue par les derniers membres de ce centile (en vert dans la Fig. 2) qui n’augmente « que » de 60 %.
Sur le plan politique, la croissance du nombre de candidats aux élections législatives, présidentielles a doublé depuis 1980. La diminution du seuil pour former un groupe parlementaire est passée de 30 à 15 entre 1958 et 2023, sous la pression des députés pour former de nouveaux groupes, témoignant d’une division croissante des élites au parlement.
Dans le même temps, les finances publiques subissent une pression d’ampleur historique. La dette atteint en effet un niveau élevé (110 % du PIB en 2023), sous l’effet combiné du vieillissement démographique et de l’obsolescence progressive du système fiscal, dans un contexte d’engourdissement législatif lié à la fragmentation croissante des élites.
À ces tensions budgétaires s’ajoute une érosion marquée de la confiance dans les institutions, que l’on peut appréhender à travers la hausse du taux d’abstention électorale. Il en résulte une forme de calcification institutionnelle, au moment même où la capacité d’adaptation apparaît plus nécessaire que jamais.

Salerno, Fourni par l’auteur
Pour la France d’aujourd’hui, les indicateurs de la théorie structurelle-démographique convergent pour faire état d’une crise : paupérisation relative des classes populaires et moyennes, fermeture progressive des voies d’accès à la propriété et aux services publics, intensification de la compétition intraélitaire, paralysie législative et défiance historique envers les institutions.
Les crises structurelles-démographiques ont ceci de particulier qu’elles paralysent les conditions mêmes de leur résolution.
Toute réforme ambitieuse capable d’en traiter les causes profondes – redistribution de la richesse, assainissement des finances de l’État – exige précisément la cohésion politique dont la dissolution est au cœur de la crise. C’est une tension fondatrice de ces moments : l’urgence d’agir et l’incapacité croissante à le faire se renforcent mutuellement.
Quelles issues possibles ?
L’histoire offre pourtant un éventail de sorties possibles. Le New Deal américain des années 1930 montre que ces moments de crise peuvent aboutir à des reconfigurations institutionnelles profondes et durables, lorsque des coalitions suffisamment larges parviennent à s’imposer. À l’inverse, leur absence a conduit d’autres sociétés vers des ruptures violentes, comme en France en 1789.
Les trajectoires prises par une société lors d’une crise ne sont pas uniquement dictées par sa sévérité. Elles sont aussi des moments dans lesquels la capacité des acteurs à saisir les opportunités pour forger un nouveau contrat social est particulièrement importante. Les origines structurelles de cette crise nous invitent à sortir du temps court, celui des cycles électoraux et des médias pour prendre au sérieux le temps long. Non pour céder au fatalisme, mais pour comprendre que les fenêtres d’opportunité pour des réformes structurelles sont rares, et que les sociétés qui les ont saisies s’en sont mieux sorties que celles qui l’on subit.
Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106 en partenariat avec The Conversation France.
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Nicolas Salerno est président de la Société Française de Cliodynamique. Son travail de thèse est financé par l’ANR, PEPR sous-sol, DyMod (22-EXSS-0003).
Olivier Vidal a reçu des financements de ANR et QCF.
– ref. En France, les signes avant-coureurs d’une crise institutionnelle majeure – https://theconversation.com/en-france-les-signes-avant-coureurs-dune-crise-institutionnelle-majeure-284468
