Source: The Conversation – France (in French) – By Philippe Clergeau, Professeur émérite en écologie urbaine, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Dans nos villes comme dans nos campagnes, les haies prodiguent de nombreux bénéfices tant environnementaux que territoriaux. Ces dernières années, différents plans gouvernementaux ont enfin permis de financer leur restauration, mais la circulaire du 24 mars 2026 relative au régime unique de la haie semble les remettre en cause.
C’est une situation pour le moins paradoxale : alors que diverses aides financières tâchent depuis plusieurs années d’inciter à la plantation de haie, les autorités françaises viennent d’en faciliter grandement la destruction. Cette nouvelle donne a de quoi inquiéter alors que la France perd déjà quelques 20 000 km de haie par an et que les nombreux bénéfices écologiques de ces plantations ne sont plus à prouver.
Mais pour comprendre ce qui se joue actuellement, commençons par voir ce qu’est une haie.
Haie des villes et haie des champs
La haie est par définition une suite linéaire de végétaux initialement créée ou conservée pour limiter une parcelle ou une propriété. La plupart du temps, une haie c’est un alignement plus ou moins boisé qui comprend d’abord une strate herbacée faite de graminées, de fleurs sauvages, ensuite une strate arbustive qui comprend buissons et arbustes, comme l’aubépine ou le noisetier, et enfin une strate arborescente composée d’arbres.

Man vyi, CC BY
Cependant, certaines haies sont uniquement des ronciers taillés, comme on peut l’observer en bordure de champs en Normandie ou en Vendée, ou bien des plantations monospécifiques, par exemple le laurier-cerise ou le thuya dans les zones pavillonnaires, ou encore de vrais boisements linéaires faits de chênes ou de frênes.

Wikicommons, CC BY
Des haies qu’on entretient
Dans le passé, et encore aujourd’hui dans de nombreuses contrées, les haies sont entretenues. A minima, elles sont taillées pour éviter qu’elles ne s’épaississent trop et débordent sur la parcelle. Au maximum, un nettoyage complet du talus, souvent par le feu ou les herbicides, et des coupes fortes des arbres sont effectuées sur des cycles de quelques années, généralement tous les neuf ans, durée d’un bail.
Traditionnellement, les arbres sont alors complètement émondés en supprimant toutes les branches et on laisse alors le tronc nu et une branche pointant vers le haut, le « tire-sève ». Les branches coupées servaient alors à faire des fagots ou, avec le feuillage, du fourrage pour le bétail. On parle de « ragosses » ou de « trognes » selon les régions.

Stedelijk Museum Amsterdam, CC BY
Les haies forment le paysage de bocage, typique de nombreuses régions, notamment dans le grand ouest de la France. Il s’agit d’une mosaïque de parcelles bordées de haies plus ou moins arborées.
Ces haies qui accueillent de nombreux végétaux, spontanées ou non, sont à l’origine des « haies champêtres » que les paysagistes tentent de recréer en milieu urbain en opposition aux haies monospécifiques qui forment de vrais murs végétaux, voire aux haies d’entrelacs (en branchages d’osier plessés, par exemple).
Les rôles des haies
Que ce soit en ville ou à la campagne, en zone naturelle ou cultivée, les haies jouent une multitude de rôles. Leur première fonction est clairement celle de clôture. En ville, on parle de « haies défensives ». Dans la campagne, ces limites évitent aux animaux d’élevage de sortir de l’enclos et de pénétrer dans les cultures.
Les haies fournissent également divers biens aux populations, que ce soit pour du bois de chauffage, d’outillage ou de menuiserie, mais aussi pour l’alimentation du bétail avec les parties émondées ou la production de fruits d’arbres spontanés (châtaignes ou merises, par exemple) ou bien plantés (par exemple, les noisettes en Corse ou les poires en Ille-et-Vilaine). On en extrait également des perches et des piquets de clôture à partir de cépées de châtaignier, et parfois des plantes médicinales.
Les haies fixent également le sol et limitent l’érosion et les inondations en aval en retenant l’eau. En s’opposant au ruissellement, elles favorisent également l’infiltration d’eau et l’alimentation des nappes phréatiques.
Outre leur rôle évident d’absorption de CO₂, les haies ont un rôle maintenant démontré dans la microclimatologie des territoires. Elles offrent une protection contre les vents avec un effet brise-vent connu depuis fort longtemps pour le bétail et les cultures, et elles amortissent les variations de température et de gestion culturale entre les parcelles. La haie montre donc un rôle environnemental puissant aussi bien très localement qu’à une échelle plus globale.
Jwaller, CC BY
Enfin, les haies offrent des habitats à de très nombreuses espèces animales et végétales, souvent typiques des buissons et des bosquets, comme les mésanges, les campagnols ou le chèvrefeuille. L’absence de bois ou de forêt dans un territoire peut être ainsi partiellement compensée par un réseau de haies qui va accueillir une faune et une flore spontanée.
Les haies permettent également aux espèces de circuler entre plusieurs bosquets en faisant la liaison : ce sont des corridors écologiques. Les haies permettent ainsi la dispersion de nombreuses espèces au sein d’un territoire et le maintien de populations animales dans des habitats plus ou moins isolés.
La haie est donc un écosystème à part entière qui bénéficie à l’agriculture comme à la biodiversité locale. Car les haies sont un refuge et un habitat pour de nombreuses espèces bénéfiques au travail agricole : les prédateurs, comme les coléoptères carabes ou les oiseaux insectivores, ou bien des pollinisateurs, comme les bourdons.
Quelle protection pour les haies ?
Régulations climatiques, effets brise-vent, gestion de l’eau, protection des sols, absorption des polluants et préservation active de la biodiversité sont donc parmi les principaux services écosystémiques rendus par les haies.
Mais elles sont aussi, et peut-être surtout, l’expression d’une culture locale et d’une histoire sociale ancienne d’organisation d’un territoire. Elles témoignent des expériences et des pratiques des habitants, anciens et actuels, de leur attachement à leur milieu de vie, d’un patrimoine et de leurs souvenirs personnels et familiaux. Elles donnent accès à la mémoire des territoires et à leur transformation au cours des siècles passés.

Archives Normandie 1939-1945, CC BY
Jusqu’en 2015, pourtant, les haies ne bénéficiaient d’aucune mesure de protection ni de compensation, contrairement aux forêts avec le Code forestier ou au bois même urbain pouvant bénéficier du classement « Espace boisé » (articles L113-1 à L113-7 du Code l’urbanisme, NDLR).
La mécanisation agricole a ainsi pu entraîner sans difficulté majeure la destruction de plus de 40 000 kilomètres de haies en Bretagne par un remembrement soutenu dans les années 1960-1980 pour réunir de petites parcelles en une seule exploitation. Encore aujourd’hui, la France perd 20 000 km de haie par an.

DFerton, CC BY
Pourtant de très nombreux travaux de recherche notamment en agroforesterie et en agroécologie ont permis la compréhension argumentée de l’importance des haies et donc de leur conservation, sinon de leur recréation pour une structuration durable des paysages tant ruraux qu’urbains.
Depuis cinquante ans, les associations se sont multipliées pour en promouvoir les plantations, par exemple Réseau haies de France, Breizh bocage, Terre de Lien, Arbres et paysage 32, Agrof’Ile et bien d’autres.
Aujourd’hui, plusieurs aides financières existent pour accompagner la plantation et la gestion des haies en zone agricole. L’État a, par exemple, souhaité renforcer les objectifs du « plan Haie » du Plan de relance de 2020, en budgétant 110 millions d’euros en 2024 à un nouveau « Pacte en faveur de la haie » qui vise 50 000 km de nouvelles haies pour 2030.
Une dangereuse simplification administrative ?
Mais le gouvernement semble également vouloir faciliter l’arrachage des haies en publiant le 27 mars 2026 une instruction relative au « Guichet unique de la haie » (entrée en application le 1er juin, NDLR). Ce dernier réduit plus d’une dizaine de procédures possibles d’arrachage des haies à une seule.
Avant, selon le type de haie, il fallait interroger les règles de « bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE de la Politique agricole commune, ou PAC), ou le Code de l’urbanisme, ou le Code de l’environnement, ou les arrêtés préfectoraux ou municipaux, etc. Une personne voulant arracher une haie devait donc potentiellement consulter la mairie, la direction départementale des territoires, l’Office français de la biodiversité (OFB), les zonages environnementaux, le réseau européen Natura 2000, etc.
Ce guichet unique advient dans le cadre des procédures de simplification administrative souhaitées par la profession agricole à la suite d’une proposition faite par Gabriel Attal, alors premier ministre, en janvier 2024, en plein mouvement agricole. Le gouvernement assure, aujourd’hui, que cette simplification n’aggravera pas l’arrachage des haies et permettra de présenter plus facilement les réglementations en cours de protection. D’après lui, une réglementation mieux appliquée permettrait d’en faciliter le contrôle et il met en avant un mécanisme de compensation, toute haie détruite devant être remplacée par une nouvelle haie.
Ce nouveau guichet est pourtant loin de dissiper les inquiétudes. Il ne semble, d’abord, pas du tout propice à une préservation des haies existantes puisqu’il facilite les demandes d’arrachage. Ainsi, il est demandé une justification du projet, mais sans cadrer davantage ce qui est attendu. Comme le remarque le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), il n’est pas demandé notamment d’exposer l’absence de solution alternative satisfaisante.
Ce guichet unique semble également, dans son mécanisme promu de compensation, oublier une réalité : une nouvelle haie ne peut remplacer une vieille haie où un écosystème complexe s’est installé et joue une imposante panoplie de rôles environnementaux, comme nous l’avons souligné.
Non seulement le CNPN, mais aussi les 11 000 signataires de l’enquête publique ont ainsi tiré la sonnette d’alarme. Ils soulignent comment ce nouveau décret contredit toutes les opérations en cours et compromet la transition écologique de l’agriculture française.
Le collectif Réseau haies de France demande, lui, l’application de la démarche « Éviter, puis réduire, puis compenser » (loi d’août 2016 de reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, art. 2 et 69) alors que le nouveau décret pousse directement vers des compensations discutables. L’Association des maires de France (AMF) émet également de sérieuses réserves et demande a minima une consultation systématique des édiles.
Ce nouveau dispositif du guichet unique est d’autant plus inquiétant que les haies demeurent plus importantes que jamais. Elles restent un des outils les plus efficaces pour gérer les inondations et protéger concrètement les captages d’eau des pollutions de toutes sortes, pour accompagner la mise en place des pratiques agroécologiques et aussi pour introduire une présence de vie végétale et animale dans les milieux urbains et périurbains où l’espace est compté.
Sous contraintes notamment du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, la haie est un pilier indispensable à la durabilité des territoires.
![]()
Philippe Clergeau est membre de l’Académie d’agriculture de France et du Groupe sur l’Urbanisme Écologique
– ref. Peut-on vraiment conserver les haies en simplifiant leur arrachage ? – https://theconversation.com/peut-on-vraiment-conserver-les-haies-en-simplifiant-leur-arrachage-283797
