Source: The Conversation – France (in French) – By Yvan Capowiez, Chercheur, Inrae

Qui sont vraiment les vers de terre ? Presque invisibles mais essentiels, ils sont passés en un siècle et demi du statut de nuisibles à ceux d’alliés de l’agriculture durable. Que mangent-ils ? Sont-ils vraiment capables de creuser jusqu’à dix mètres sous terre ? Comment les identifier ? Autant de questions – et quelques autres – auxquelles répondent les chercheurs de l’Inrae Yvan Capowiez et Mickaël Hedde dans leur ouvrage publié aux éditions Quæ. Ci-dessous, nous reproduisons un extrait du chapitre 6 « Vers de terre : menacés et parfois menaçants ? », consacré à deux questions : les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Et nos lombrics locaux sont-ils en déclin ?
Les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Tout commence avec le commerce international des plantes. Des pots de fleurs, des mottes de terre, des plants exotiques traversent les océans et, avec eux, des passagers clandestins.
Les vers plats terrestres, des prédateurs à l’appétit féroce, souvent reconnaissables à leur tête en forme de marteau, représentés par Platydemus manokwari, un ver plat originaire de Nouvelle-Guinée ; les Bipalium, des vers plats asiatiques ; et Obama nungara, nous venant d’Argentine.
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Ils ne creusent pas, ne retournent pas la terre, mais se glissent à la recherche d’une proie molle et vulnérable. Le ver plat ne chasse pas comme un prédateur ordinaire. Il ne mord pas, et ne poursuit pas sa proie à grande vitesse. Non, il opère à la manière d’un assassin silencieux, d’un tueur à l’arme chimique.
Lorsqu’il croise un ver de terre, il s’allonge sur lui et sécrète un mucus paralysant qui l’immobilise progressivement. Incapable de fuir, le ver de terre subit alors une attaque redoutable : le ver plat libère des enzymes digestives directement sur sa peau. Celles-ci ont le pouvoir de dissoudre les tissus. Petit à petit, le corps du ver de terre se liquéfie, transformé en une bouillie que le ver plat aspire lentement, ne laissant rien derrière lui.
Jusqu’à récemment, ces prédateurs exotiques restaient confinés aux climats tropicaux. Mais avec le réchauffement climatique et l’intensification des échanges commerciaux, ils se répandent aujourd’hui en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs. C’est, assurément, un sujet à surveiller.

par Pierre Gros, CC BY, CC BY
Pour autant, gardons la tête froide. Depuis sa découverte en France, le dernier-né de ces envahisseurs (Obama nungara) a certes été trouvé dans de nombreux départements français, mais souvent dans des jardins de particuliers ou des parcs, c’est-à-dire des endroits où on a pu introduire des espèces végétales exotiques ou des espèces ayant côtoyé ces plantes exotiques dans les pépinières.
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En outre, s’ils consomment des vers de terre, les vers plats n’ont pas conduit, à notre connaissance, à des éradications locales. Ce type de sujets n’est pas neuf et a déjà défrayé la chronique par le passé dans d’autres pays, d’abord dans les années 1970 en Nouvelle-Zélande, puis dans les années 1990 en Irlande.
Chaque fois, ce fut la même dynamique, d’abord des papiers scientifiques alertant du problème, puis des articles de presse anxiogènes, et enfin, quelques années plus tard, un abandon du sujet, car le ver plat disparaissait de la région. N’oublions pas que la plupart des introductions, et c’est heureux, se traduisent par des échecs pour les organismes envahisseurs.
Pour ce qui est d’Obama nungara sur le territoire français, restons vigilants, mais ne tombons pas dans la paranoïa. Aujourd’hui, ce ver plat n’est, en l’état actuel des connaissances, présent dans aucun sol agricole en France.
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Les vers de terre sont-ils en déclin ?
On sait aujourd’hui que de nombreux groupes d’animaux montrent des signes préoccupants de déclin. Les insectes, les oiseaux (en particulier, ceux ayant un régime alimentaire insectivore) et certains groupes d’amphibiens ou de chauves-souris sont fréquemment cités dans les études comme témoins d’un effondrement de la biodiversité.
Parmi les causes évoquées figurent en bonne place l’intensification agricole, l’usage massif de pesticides et la simplification des paysages. Il semble donc légitime de se demander si les vers de terre sont eux aussi victimes de ce déclin global de la biodiversité.
Pourtant, alors que leur rôle fonctionnel est bien établi, peu d’études se sont penchées sur les dynamiques de population à long terme de ces organismes, essentiellement faute de données historiques fiables. Contrairement aux oiseaux, il n’existe pas de réseau de suivi participatif ni de base de données d’observations remontant sur plusieurs décennies.
Comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ?
Des initiatives de sciences participatives récentes ont vu le jour, comme l’Observatoire participatif des vers de terre (OPVT) ou l’initiative Bouché#2022 de l’Inrae. Néanmoins, ces initiatives, encore limitées, ne permettent pas d’améliorer le suivi et la cartographie des espèces rares, spécialistes de certains milieux écologiques, qui sont plus difficiles à capturer et à identifier par des non-spécialistes.
D’ailleurs, comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ? Pour cela, plusieurs approches sont possibles, chacune avec ses forces et ses limites.
La plus directe consiste à comparer des données actuelles à des données anciennes, obtenues sur les mêmes sites. Ce type d’approche, dite rétrospective, s’appuie sur l’existence de sites suivis dans le temps où les méthodes d’échantillonnage ont été suffisamment bien décrites pour permettre une comparaison. C’est rare, mais pas impossible.
Une alternative est de mettre en place dès aujourd’hui des observatoires à long terme, intégrant les vers de terre dans les protocoles de suivi. Ce sont ces dispositifs, actuellement peu nombreux, qui permettront demain de répondre avec certitude à la question : les populations de vers de terre déclinent-elles vraiment ?
Le besoin d’approches plus rigoureuses
À ce jour, seules deux études, menées au Royaume-Uni, ont tenté d’estimer les tendances à long terme des populations de vers de terre. Toutes deux concluent à un déclin, mais leurs approches posent question.
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La première, en comparant la biomasse actuelle de vers de terre dans une parcelle de grande culture à celle estimée dans la même parcelle lorsqu’elle était une prairie, il y a cent soixante-dix ans, conclut à une chute de 80 % de la biomasse des vers. Ce chiffre impressionne, mais il est peu informatif scientifiquement, tant le changement d’usage du sol est drastique.
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La seconde étude, plus récente, utilise des données indirectes issues d’un réseau de surveillance de la faune du sol. Elle rapporte une diminution de 30 à 40 % de l’abondance des vers de terre en vingt-cinq ans, mais avec des baisses plus marquées dans les milieux forestiers que dans les zones agricoles ! Curieusement, les prairies y apparaissent plus impactées que les grandes cultures.
Ces résultats ont, en outre, été critiqués par de nombreux chercheurs pour certaines incohérences méthodologiques et quelques erreurs factuelles, notamment des valeurs d’abondance peu crédibles dépassant parfois les 1 000 individus par mètre carré, et ce, tant dans le passé que dans le présent.

Editions Quae, Fourni par l’auteur
Face à ce flou, les travaux récents soulignent l’importance d’une approche plus rigoureuse pour estimer les trajectoires temporelles des populations lombriciennes. Il faut croiser les approches historiques, les observations de terrain standardisées, et prendre en compte de multiples facteurs influençant les populations : pratiques agricoles, climat, propriétés physico-chimiques du sol, mais aussi héritages biogéographiques.
Ce n’est qu’au prix de cette rigueur que nous pourrons véritablement déterminer si les vers de terre sont eux aussi menacés.
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Mickaël Hedde a reçu des financements de l’ANR, l’ADEME, l’OFB, l’union européenne (Horizon Europe).
Yvan Capowiez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ? – https://theconversation.com/les-vers-de-terre-sont-ils-en-declin-en-france-et-sont-ils-menaces-par-les-vers-plats-exotiques-284242
