Source: The Conversation – in French – By Khachatur Manukyan, Associate Research Professor of Physics & Astronomy, University of Notre Dame

Benjamin Franklin n’a pas seulement contribué à fonder les États-Unis : il a aussi imaginé des techniques de sécurité étonnamment sophistiquées pour protéger les premiers billets américains. Des analyses scientifiques récentes révèlent à quel point ses innovations étaient en avance sur leur temps.
Benjamin Franklin avait compris quelque chose de fondamental à propos de la monnaie, qui continue de façonner les économies modernes : elle ne fonctionne que lorsque les gens croient en son authenticité.
Au début du XVIIIᵉ siècle, les colonies britanniques d’Amérique souffraient d’une pénurie chronique de pièces d’or et d’argent, ce qui obligeait les autorités locales à recourir à des billets de papier pour les échanges commerciaux et les transactions du quotidien. Mais cette monnaie papier créait un nouveau problème de taille : contrairement aux pièces métalliques, elle pouvait être facilement copiée, modifiée et contrefaite.
Bien avant ses expériences sur l’électricité ou son rôle dans la fondation des États-Unis il y a désormais 250 ans, Benjamin Franklin travaillait déjà depuis des années avec le papier, l’encre et l’imprimerie. Cette expérience lui a permis d’acquérir une compréhension très concrète des matériaux et des procédés de fabrication.
Près de trois siècles plus tard, les analyses scientifiques modernes révèlent à quel point certaines de ses stratégies de lutte contre la contrefaçon étaient sophistiquées. Mes collègues et moi-même, spécialistes des sciences des matériaux, avons récemment analysé des centaines de billets coloniaux américains conservés jusqu’à aujourd’hui, parmi lesquels figuraient des billets imprimés par Franklin.
À l’aide de techniques d’imagerie modernes et de méthodes scientifiques avancées, nous avons étudié les fibres, les pigments et les structures microscopiques dissimulées dans le papier. Nos résultats suggèrent que Franklin abordait la monnaie avant tout comme un problème concret de science des matériaux.
Imprimer une monnaie digne de confiance
Bien que la monnaie papier soit apparue en Chine il y a plus de mille ans, elle ne fit son apparition en Europe qu’au XVIIᵉ siècle. Au début du XVIIIᵉ siècle, les colonies américaines ne disposaient pas de suffisamment de pièces d’or et d’argent pour soutenir une économie en pleine croissance. Afin de maintenir les échanges commerciaux, de nombreuses colonies commencèrent donc à émettre leur propre monnaie papier. Mais cette innovation suscitait aussi des inquiétudes : ces billets coloniaux étaient relativement faciles à contrefaire.

Godot13/Wikimedia Commons
Les faux billets circulaient largement. Les imprimeurs allaient jusqu’à faire figurer sur les billets des variantes de la formule « La contrefaçon est passible de mort » et détaillaient dans leurs journaux les sévères châtiments encourus par les faussaires.
Benjamin Franklin s’engage dans l’impression de monnaie au début des années 1730, peu après s’être établi comme imprimeur à Philadelphie. Au cours de sa carrière, il imprime pour plusieurs millions de livres de monnaie papier destinées à la Pennsylvanie et à plusieurs autres colonies. En 1749, il s’associe à l’imprimeur David Hall. Après le retrait de Franklin du métier au milieu des années 1760, Hall poursuit cette activité avec William Sellers.
Franklin a également mis en place un réseau d’imprimeurs dans d’autres colonies, leur fournissant presses, papier et encre. Ce réseau produisait des billets pour les colonies du Delaware, du New Jersey, de New York, du Maryland et de Caroline du Sud. L’impression de monnaie exigeait une précision bien supérieure à celle requise pour les journaux ou les brochures. Franklin avait compris que les caractéristiques physiques d’un billet, tout comme les matériaux utilisés pour sa fabrication, pouvaient fortement influencer la confiance que le public lui accordait.
Un imprimeur qui expérimentait les matériaux
Franklin abordait l’imprimerie comme un artisan, multipliant les expérimentations sur les techniques d’impression et les matériaux. Les papetiers des colonies fabriquaient leurs feuilles de papier à partir de vieux chiffons de lin et de coton réduits en pâte dans l’eau. Les fibres en suspension étaient recueillies sur des tamis, puis la pâte humide était compressée à la main.
Observé au microscope, ce papier ancien ressemble à un réseau dense de fibres enchevêtrées. Franklin chercha à rendre ses billets plus difficiles à copier en incorporant divers additifs directement dans le papier. Certains billets contenaient ainsi des fibres ou des fils teints à l’indigo mélangés à la pâte.
Ces innovations obligeaient les faussaires à reproduire non seulement l’image imprimée, mais aussi la composition même du papier. Franklin expérimenta également des techniques inspirées du monde végétal, notamment en reproduisant les motifs complexes des feuilles. Ainsi, en pressant celles-ci dans un matériau souple, il parvenait à capturer avec une grande précision la complexité de leurs nervures. Il imprima ensuite ces motifs sur les billets coloniaux, créant ainsi des dessins particulièrement difficiles à imiter, puisque deux feuilles ne présentent jamais exactement la même structure.
Franklin avait rédigé un célèbre pamphlet en faveur de la monnaie papier, même s’il n’y détaillait pas les techniques qu’il employait. Parallèlement à son livre de comptes principal, il tenait un registre distinct — aujourd’hui disparu — consacré à ses transactions avec le papetier Anthony Newhouse en 1742 et 1743. Au milieu et à la fin des années 1740, il lui acheta ce qu’il appelait du « papier pour monnaie » (money paper).
Des historiens ont avancé l’hypothèse que Franklin développait avec Newhouse ce nouveau papier destiné aux billets et qu’il avait volontairement séparé ces comptes afin de préserver la confidentialité de ses dispositifs de sécurité.
Ce que révèlent les analyses modernes
Lorsque mes collègues et moi avons commencé à étudier près de 600 billets coloniaux, notre objectif était de comprendre précisément les matériaux qui les composaient. Nous avons utilisé des techniques d’imagerie capables d’examiner des structures des milliers de fois plus fines qu’un cheveu humain. Ces méthodes nous ont permis d’identifier la composition chimique des encres, des colorants présents dans les fibres et des particules minérales incorporées au papier.
Certaines découvertes nous ont surpris. L’encre noire utilisée par Franklin différait de nombreuses encres d’imprimerie courantes à l’époque, qui reposaient souvent sur des pigments noirs à base de suie obtenue par combustion d’huiles végétales ou par carbonisation d’os animaux.
À la place, nous avons découvert dans de nombreux billets imprimés par Franklin des structures carbonées en couches semblables au graphite, la forme naturelle du carbone utilisée aujourd’hui dans les mines de crayon. Contrairement aux pigments à base de suie, le graphite est constitué de couches superposées d’atomes de carbone, ce qui lui confère des propriétés physiques et optiques particulières. Ces résultats suggèrent que Franklin a expérimenté la composition de ses encres de manière beaucoup plus poussée que ce que les historiens supposaient jusqu’à présent.
Nous avons également identifié des particules de mica incorporées au papier. Ces particules réfléchissent la lumière et produisent un léger effet scintillant. Qu’elles aient été ajoutées intentionnellement ou introduites au cours de la fabrication du papier, elles constituaient une caractéristique visuelle supplémentaire que les faussaires auraient eu du mal à reproduire de façon constante.
Observées au microscope de haute précision, les fibres révélaient des différences dans les techniques de fabrication, la qualité du papier et la préparation des matériaux. Ce qui semblait être un simple billet colonial se transformait alors en un objet complexe, minutieusement conçu.
Aujourd’hui, de nombreux billets de banque intègrent des particules spécifiques, des fils de sécurité et des dispositifs optiques multicouches destinés à décourager la contrefaçon. Les matériaux utilisés par Franklin étaient bien plus rudimentaires que les technologies actuelles, mais ils reposaient sur des principes comparables : rendre la reproduction fidèle du billet aussi difficile que possible.
La science des matériaux au service de la confiance
Franklin ne s’est jamais présenté comme un spécialiste des sciences des matériaux. Pourtant, son travail sur la monnaie coloniale reflétait déjà plusieurs des principes qui guident aujourd’hui l’impression sécurisée. Il avait compris que les propriétés physiques d’un objet pouvaient contribuer à inspirer la confiance. La texture d’un billet, ses fibres, ses pigments et ses détails imprimés participaient tous à en garantir l’authenticité aux yeux du public.
Cette intuition s’est révélée essentielle bien au-delà de l’atelier d’imprimerie. La monnaie papier offrait un moyen pratique de soutenir le commerce, de financer des projets publics et d’accompagner la croissance économique malgré la pénurie de pièces métalliques. Mais elle ne pouvait remplir ce rôle que si les citoyens lui faisaient confiance. En rendant les billets plus difficiles à contrefaire et plus faciles à reconnaître comme authentiques, Franklin a contribué à renforcer la confiance dans un système financier qui soutenait une économie coloniale en pleine expansion.
Les analyses modernes révèlent aujourd’hui des détails que les générations précédentes ne pouvaient pas observer : la monnaie papier de Franklin était bien plus qu’un simple instrument financier. Elle incarnait une véritable tentative d’intégrer la confiance directement dans les matériaux du quotidien, une idée qui continue d’inspirer la conception des monnaies modernes. Il est logique que le portrait de Franklin figure aujourd’hui sur le billet américain de 100 dollars. Bien avant de devenir l’un des visages emblématiques de la monnaie américaine, il avait déjà contribué à élaborer certains des principes qui ont permis à la monnaie papier de gagner la confiance du public.
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Khachatur Manukyan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Bien avant les hologrammes, Benjamin Franklin avait déjà inventé des moyens de protéger les billets – https://theconversation.com/bien-avant-les-hologrammes-benjamin-franklin-avait-deja-invente-des-moyens-de-proteger-les-billets-284718
