Source: The Conversation – in French – By Pedro DiNezio, Associate Research Professor in Climate Modeling, University of Colorado Boulder
Le Pacifique tropical se réchauffe rapidement, alimentant les spéculations sur un épisode El Niño d’une intensité exceptionnelle. Pourtant, plusieurs mécanismes atmosphériques essentiels à son développement ne sont pas encore en place.
L’hypothèse d’un « super El Niño » en 2026 gagne du terrain, alimentant les inquiétudes quant aux conséquences de ce phénomène climatique, susceptible d’entraîner des précipitations extrêmes, des vagues de chaleur, des sécheresses et des inondations dévastatrices à travers le monde.
Les signaux semblent en effet converger : le Pacifique tropical se réchauffe le long de l’équateur, et les modèles climatiques indiquent des conditions potentiellement extrêmes d’ici à la fin de l’année.
Toutefois, prévoir un épisode El Niño ne revient pas à prédire le temps qu’il fera la semaine prochaine. Les prévisions concernant El Niño ne sont généralement pas fiables avant la fin du printemps, non pas parce que les scientifiques comprennent mal ce phénomène, mais parce qu’ils en connaissent précisément les limites.

NOAA Coral Reef Watch
En tant que spécialiste des interactions entre océan et atmosphère qui étudie El Niño, je passe beaucoup de temps à réfléchir à ce que les scientifiques peuvent prévoir avec confiance – et à ce qui demeure incertain. Voici ce que nous savons de l’épisode actuel, ce que nous ignorons encore, et pourquoi de nombreuses régions devraient commencer à se préparer dès maintenant, même si un El Niño fort, voire « super », ne se matérialise jamais pleinement.
Pourquoi El Niño est-il difficile à prévoir au printemps ?
Le point de départ de toute prévision d’El Niño réside dans la chaleur stockée sous la surface de l’océan Pacifique équatorial oriental. Les modèles informatiques utilisent ces données pour simuler l’évolution des températures océaniques au cours des mois suivants et leurs effets sur les régimes météorologiques à travers le monde.
À l’heure actuelle, un réservoir exceptionnellement important d’eau chaude se trouve sous la surface dans cette région. En théorie, cette chaleur océanique constitue un signal fiable du développement d’un épisode El Niño. En pratique, la suite dépend largement du comportement de l’atmosphère.
Ce réservoir d’eau chaude s’est formé à la suite d’un épisode de vents inhabituels survenu au début de l’année 2026. Normalement, les alizés du Pacifique soufflent d’est en ouest le long de l’équateur, poussant les eaux chaudes vers l’Asie et laissant remonter des eaux plus fraîches au large de l’Amérique du Sud. Mais en avril, une paire de cyclones de part et d’autre de l’équateur a inversé temporairement la direction des vents.
Cette inversion de courte durée a déclenché une onde de Kelvin de subsidence (downwelling Kelvin wave) : une impulsion d’énergie circulant sous la surface de l’océan vers l’est, le long de l’équateur. Cette impulsion sous-marine a désormais atteint le Pacifique oriental, contribuant à un fort réchauffement des eaux au large de l’Amérique du Sud. En surface, la situation peut ressembler aux premières étapes d’un puissant épisode El Niño.
Mais il y a un piège. Pour qu’un épisode El Niño se développe pleinement, l’océan et l’atmosphère doivent entrer dans une boucle de rétroaction : des eaux de surface plus chaudes affaiblissent les alizés, ce qui déclenche de nouvelles ondes de Kelvin de subsidence qui poussent davantage d’eau chaude vers l’est et renforcent encore le réchauffement. Toutefois ce mécanisme ne se met pas en place automatiquement. Il nécessite des épisodes répétés de vents soufflant vers l’est pour entretenir le processus.
Tant que cette boucle de rétroaction ne s’est pas installée, le système océan-atmosphère demeure dans une phase imprévisible. Il peut basculer vers un super El Niño. Ou non.
Le printemps est précisément la période où les prévisions sont les plus incertaines. Des signaux précoces très prometteurs peuvent rapidement s’estomper si les vents ne suivent pas.

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Une autre difficulté vient compliquer les prévisions : lorsque les modèles détectent un fort réchauffement sous la surface de l’océan, ils peuvent simuler une boucle de rétroaction plus puissante que celle qui se met réellement en place.
Résultat : les modèles peuvent sembler excessivement confiants, voire alarmistes, alors même que le système n’est pas encore véritablement engagé dans la dynamique El Niño. À la mi-mai 2026, les régimes de vents nécessaires pour amplifier le réchauffement ne s’étaient toujours pas clairement installés.
Ce scénario s’est déjà produit par le passé. En 2014 comme en 2017, les modèles prévoyaient dès le milieu de l’année le développement de conditions El Niño marquées. Dans les deux cas, les configurations de vents attendues ne se sont jamais pleinement matérialisées, et El Niño est resté faible ou est revenu à un état neutre. Les signaux initiaux étaient bien réels, mais la dynamique attendue ne s’est finalement pas enclenchée.
Que suggèrent alors les prévisions ?
À la mi-mai, les prévisions pour 2026-2027 couvrent encore un large éventail de scénarios, allant d’un El Niño faible à un El Niño fort.
L’évolution du phénomène dépendra en grande partie du comportement des vents dans les semaines à venir. Si les alizés s’affaiblissent de nouveau au bon moment, le système pourrait basculer dans une phase de réchauffement autoentretenue, un mécanisme qui devient ensuite difficile à enrayer.
À la mi-mai, les prévisions météorologiques à longue échéance ne laissaient pas entrevoir de forts épisodes de vents soufflant vers l’est susceptibles de renforcer El Niño. Au contraire, la seconde moitié du mois devait plutôt être marquée par un épisode de vents soufflant dans la direction opposée. Un mois entier sans activité notable de vents d’est constituerait un frein significatif au réchauffement de l’océan.
Autrement dit, le Pacifique a créé des conditions favorables au développement d’El Niño, et les prévisions publiées par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) en mai reflètent une probabilité accrue de voir un épisode El Niño apparaître puis potentiellement se renforcer au cours de l’année. D’ici à la mise à jour de la NOAA prévue à la mi-juin, la situation devrait être beaucoup plus claire.
L’intensité d’El Niño a des conséquences à l’échelle mondiale
La différence entre un El Niño faible et un épisode extrême est loin d’être anodine. Elle peut remodeler les régimes climatiques à l’échelle de la planète et, avec eux, les risques auxquels sont confrontées les populations.
Si El Niño s’intensifie jusqu’à devenir un épisode fort, voire un « super El Niño », il peut provoquer des sécheresses en Amazonie, favoriser les incendies en Indonésie, entraîner des inondations au Pérou et accentuer les précipitations dans certaines régions de Californie ainsi que dans le sud de l’Amérique du Sud. Ces effets pourraient se manifester dès l’hiver de l’hémisphère Nord, période où El Niño atteint généralement son intensité maximale.

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Dans certaines régions, les enjeux sont immédiats.
En Inde, les pluies de mousson, essentielles à l’agriculture et à l’approvisionnement en eau de centaines de millions de personnes, ont historiquement tendance à s’affaiblir lors des épisodes El Niño les plus marqués. Même des variations modérées de l’intensité de la mousson peuvent provoquer des pénuries alimentaires et hydriques, tout en affectant l’économie.
Parallèlement, lorsqu’El Niño est puissant, l’activité des ouragans dans l’Atlantique est généralement réduite — l’un des rares effets bénéfiques du phénomène — tandis que le Pacifique oriental connaît souvent une activité cyclonique plus intense.
El Niño peut même faire grimper temporairement les températures mondiales, car les modifications de la couverture nuageuse et de la quantité de chaleur libérée par l’océan influencent l’équilibre énergétique de la planète.
À l’inverse, un épisode El Niño faible produit des effets beaucoup plus limités. C’est pourquoi il est si important de pouvoir anticiper son intensité.
Comment utiliser des prévisions incertaines pour prendre des décisions
Parce que les prévisions d’El Niño reposent sur des probabilités, la préparation aux saisons à venir doit relever d’une logique de gestion des risques, et non d’une attente de certitudes absolues.
Les effets d’El Niño ne se manifestent pas partout au même moment. Certains apparaissent rapidement. Son influence sur la mousson indienne et sur l’activité des ouragans dans l’Atlantique se fait généralement sentir durant l’été et au début de l’automne.
D’autres conséquences surviennent plus tard, lorsque le phénomène atteint son pic d’intensité en fin d’année. Entre novembre et janvier, certaines régions d’Amérique du Sud peuvent ainsi connaître des épisodes de pluies extrêmes. En Asie du Sud-Est, les vagues de chaleur les plus intenses apparaissent souvent encore plus tard, au mois d’avril de l’année suivante.
Dans des régions comme l’Inde, les décisions concernant la gestion des risques liés à El Niño ne peuvent pas attendre que les prévisions gagnent en certitude. Les collectivités doivent dès à présent préparer leurs infrastructures hydrauliques au cas où le phénomène entraînerait une mousson déficitaire.
Même lorsque les prévisions laissent entrevoir des risques réduits — par exemple une saison des ouragans plus calme dans l’Atlantique — il serait imprudent de se croire à l’abri. Des ouragans destructeurs peuvent frapper même lors d’années relativement peu actives.
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Pedro DiNezio reçoit des financements de la National Science Foundation (NSF) et de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Il est affilié à l’ATLAS Institute de l’Université du Colorado.
– ref. Faut-il craindre un « super El Niño » en 2026 ? Les signaux s’accumulent, mais les incertitudes demeurent – https://theconversation.com/faut-il-craindre-un-super-el-nino-en-2026-les-signaux-saccumulent-mais-les-incertitudes-demeurent-283207
