Classes prépas : modèle du passé ou passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA ?

Source: The Conversation – in French – By Andreas Kaplan, Président, Kühne Logistics University; ESCP Business School

Si elles ne sont plus aujourd’hui la seule voie d’accès aux grandes écoles, les classes préparatoires implantées dans les lycées permettent à leurs élèves de développer une pluridisciplinarité et une agilité précieuses dans un monde en pleine transformation. Regard sur ce modèle alors que débute la phase d’admission sur Parcoursup.


Régulièrement accusées d’incarner un modèle éducatif d’un autre temps, les classes préparatoires ne seraient-elles pas en réalité des formations particulièrement bien adaptées au monde à venir ? À l’heure où l’intelligence artificielle reconfigure en profondeur les métiers et les critères de recrutement, elles cultivent précisément des qualités recherchées : agilité d’apprentissage, capacité à appréhender la complexité, rigueur du raisonnement et résilience.

Rappelons que les classes préparatoires aux grandes écoles, ou CPGE, sont des cursus sélectifs en deux ans, implantés dans les lycées, qui préparent aux concours d’écoles d’ingénieurs, de management, aux écoles normales supérieures ou spécialisées. Fondées sur une pédagogie intensive, avec des devoirs réguliers, des interrogations orales, un encadrement rapproché et un rythme soutenu, elles ne délivrent pas de diplôme propre mais permettent des équivalences universitaires.

À la rentrée 2025, elles accueillaient un peu plus de 87 000 étudiants en France. Longtemps perçues comme la voie royale vers les grandes écoles, elles coexistent aujourd’hui avec d’autres parcours d’accès, notamment universitaires, post-bac ou parallèles.

Sur un marché du travail plus concurrentiel et incertain, les prépas développent des compétences durables et donc précieuses. À condition de rendre cette valeur plus lisible, elles pourraient être reconnues comme de puissants leviers d’employabilité, et non uniquement comme des antichambres des grandes écoles.

Un modèle entre héritage et modernité

À mesure que les connaissances deviennent obsolètes, l’avantage compétitif réside moins dans leur accumulation que dans la capacité à les structurer, à les mobiliser et, surtout, à continuer d’apprendre. De ce point de vue, les classes préparatoires apparaissent en remarquable adéquation avec les exigences contemporaines.

L’une de leurs spécificités est la pluridisciplinarité. Dans la voie commerciale, par exemple, passer des mathématiques à la géopolitique, aux langues ou à la philosophie apprend à changer de cadre, à structurer la complexité et à raisonner sous contrainte. Cette circulation entre disciplines développe une agilité cognitive précieuse : elle apprend moins à accumuler qu’à passer d’un cadre de raisonnement à un autre. Elle nourrit aussi un jugement capable d’articuler enjeux économiques, technologiques, sociaux et éthiques, devenu stratégique face à l’imbrication croissante des transformations.

Les prépas développent également une rigueur analytique essentielle : décomposer la complexité, formuler des hypothèses, construire un raisonnement solide, argumenter une position. Dans des environnements saturés de données et d’outils numériques, il ne suffit plus d’utiliser des technologies : il faut en comprendre les limites et en maîtriser l’incertitude.

Leur rythme soutenu forme aussi un rapport particulier au temps, à l’effort et à la contrainte. Confrontés à une multiplicité d’exigences dans un temps restreint, les élèves apprennent à organiser leur travail, à hiérarchiser les priorités, à gérer l’échec et à prendre du recul face à l’évaluation. Sans célébrer la pression pour elle-même, cette expérience peut ainsi produire des compétences d’organisation, d’endurance, d’adaptation et de résilience.

Et pourtant, cette modernité des compétences contraste avec une organisation encore très traditionnelle : épreuves manuscrites, forte centralité du cours, hiérarchies scolaires marquées, place importante accordée à l’évaluation et au classement. Spécifique au système français, le modèle des CPGE demeure aussi peu lisible à l’international.

Des atouts pour l’emploi à afficher

L’enjeu n’est pas de transformer en profondeur les classes préparatoires, mais d’en expliciter davantage la valeur. Au-delà de leur fonction de préparation aux concours, ne devraient-elles pas affirmer une vocation professionnelle plus explicite ? Leur articulation avec les grandes écoles demeure structurelle, notamment en l’absence de diplôme propre. Mais cette dépendance n’exclut pas une reconnaissance plus autonome : celle d’un programme intensif préparant des étudiants capables d’évoluer dans un marché du travail reconfiguré par l’intelligence artificielle.

Les pratiques de recrutement évoluent dans ce sens. Les entreprises accordent une importance croissante aux compétences effectivement maîtrisées, au-delà des seuls diplômes. Le recrutement fondé sur les compétences s’impose progressivement, comme en témoignent certaines grandes entreprises ayant assoupli leurs exigences et développé des certifications alternatives.

Google, par exemple, a introduit ses Career Certificates comme alternatives aux diplômes universitaires de premier cycle, en promettant aux candidats qui les obtiennent un entretien d’embauche équivalent à celui accordé à un diplômé de licence.

C’est en ce sens que les classes préparatoires peuvent être pensées comme un passeport pour l’emploi. Leur valeur ne tient pas seulement au concours ou à l’école intégrée ensuite, mais aux compétences qu’elles rendent identifiables. À condition d’être mieux explicitées, évaluées et comprises par les recruteurs, ces compétences pourraient faire des prépas un signal propre de compétences transférables dans un marché du travail transformé par l’IA.

Repenser les modalités de recrutement

Cette relecture peut aussi répondre à une critique persistante : celle de la reproduction des élites. Si les classes préparatoires veulent être reconnues pour les compétences qu’elles développent, la question se pose également en amont, au moment de leur recrutement. Accorder davantage de place au potentiel et aux compétences transversales, plutôt qu’aux seuls résultats scolaires, souvent liés à l’environnement social et familial, contribue à élargir l’accès aux prépas sans en affaiblir l’exigence.

Une telle évolution prolongerait l’esprit des prépas de proximité, implantées dans des lycées moins traditionnellement associés à l’excellence scolaire afin de rapprocher ces formations de publics géographiquement ou socialement éloignés.

Certaines initiatives visent à mieux identifier les potentiels qui échappent aux critères académiques classiques. L’ESCP, par exemple, propose un concours dédié mobilisant des évaluations en situation, comme la cuisine en groupe ou la construction de Lego à l’aveugle, afin d’identifier des compétences telles que la résilience, l’adaptabilité ou le leadership. Sans être généralisée, cette logique se retrouve dans d’autres dispositifs sélectifs, des conventions d’éducation prioritaire de Sciences Po aux programmes d’égalité des chances de l’ESSEC ou de HEC.

Les travaux sur l’ouverture sociale des grandes écoles montrent toutefois que les dispositifs de diversification ne suppriment pas mécaniquement les logiques de sélection ; ils peuvent aussi redéfinir les formes légitimes du mérite.

Dans l’enseignement supérieur comme dans les entreprises, on observe en tout cas la même évolution : l’attention se porte davantage sur les compétences et les potentiels. Ce déplacement ouvre une fenêtre d’opportunité pour les classes préparatoires. À condition de rendre leurs acquis plus visibles, elles peuvent dépasser l’image parfois datée qui leur est associée pour s’affirmer comme un véritable passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA.

The Conversation

Andreas Kaplan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Classes prépas : modèle du passé ou passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA ? – https://theconversation.com/classes-prepas-modele-du-passe-ou-passeport-pour-lemploi-a-lere-de-lia-278616