Source: The Conversation – in French – By Tom Licence, Professor of Medieval History and Consumer Culture, School of History, University of East Anglia

Une relecture des sources en latin et en vieil anglais remet en cause l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire anglaise. Harold n’aurait pas traversé le pays à marche forcée avant Hastings, mais se serait déplacé en grande partie par bateau.
En 1066, l’Angleterre est envahie par plusieurs puissances étrangères. Au nord, une armée menée par le roi Harald Hardrada de Norvège remonte vers York par l’estuaire du Humber. Au sud, le duc Guillaume de Normandie (futur Guillaume Ier le Conquérant) traverse la Manche avec des troupes venues de Normandie, de France, de Bretagne et du Ponthieu, avant de s’établir à Hastings.
Le roi Harold d’Angleterre doit alors quitter précipitamment Londres pour affronter les Vikings, puis repartir en urgence vers le sud pour faire face à Guillaume. Plus de 400 kilomètres séparent sa victoire de Stamford Bridge (le 25 septembre) de Battle, où il est vaincu le 14 octobre lors de la bataille d’Hastings.
Cette marche « presque miraculeuse », selon les mots d’un historien, est entrée dans la légende d’Harold. Elle est aujourd’hui enseignée dans les écoles, reconstituée par des passionnés d’histoire vivante et représentée dans des fictions télévisées, comme la récente mini-série de la BBC, « King and Conqueror » (2025).
Pour certains, cette marche forcée témoigne d’un remarquable talent de commandement. Pour d’autres, elle constitue une erreur fatale. L’historien Allen Brown a ainsi dénoncé la « précipitation irréfléchie et impulsive » d’Harold, tandis qu’Henry Loyn parlait de « témérité » pour avoir entrepris cette course folle vers le sud, qui aurait épuisé ses hommes et conduit à sa défaite à Hastings.
En préparant ma nouvelle biographie, Harold, Warrior King, je me suis replongé dans les sources en latin et en vieil anglais. Et ce que j’y ai découvert m’a surpris.

Tom Licence, CC BY-SA
Revenons au début. Au printemps 1066, Harold avait rassemblé une armée et une flotte sur la côte sud afin de parer à une éventuelle invasion normande. Ces forces y demeurèrent jusqu’au 8 septembre. À cette date, la flotte de Guillaume n’était toujours pas apparue. L’armée fut alors renvoyée chez elle, tandis que la flotte mit le cap sur Londres.
Selon la Chronique anglo-saxonne, notre source contemporaine la plus fiable, ce n’est qu’après le retour de la flotte qu’Harold apprit que Harald Hardrada envahissait le nord du royaume.
En 1801, l’historien Sharon Turner interpréta l’expression de la Chronique anglo-saxonne « après le retour de la flotte » comme signifiant que les navires avaient tous regagné leurs ports respectifs. Edward Augustus Freeman, figure fondatrice des études sur l’année 1066, partagea cette lecture, et les historiens qui lui succédèrent en vinrent à considérer qu’Harold ne disposait plus de flotte lorsqu’il apprit l’invasion viking.
Une mention d’une flotte (lið) que Harold aurait ensuite déployée sur la rivière Wharfe, au sud de York, lors de son mouvement contre les Vikings, fut dès lors interprétée comme la preuve qu’il avait réuni à la hâte une nouvelle force navale.
Les affirmations de deux récits latins anciens de la bataille, selon lesquelles Harold avait envoyé une flotte contre Guillaume à Hastings, ont également dérouté de nombreux historiens, ceux-ci étant déjà convaincus qu’il avait dissous sa flotte avant ces événements.
C’est cette absence apparente de flotte qui amena Freeman à supposer qu’Harold avait traversé le pays à marche forcée dans un sens puis dans l’autre. Mais Freeman n’était pas le premier à le suggérer : dès 1670, John Milton écrivait dans son ouvrage History of England que le roi était revenu à Londres « en toute hâte ».
Ce que les chercheurs semblent ne pas avoir remarqué, c’est que lorsque la Chronique mentionne le retour de la flotte « à la maison » (« home »), elle désigne en réalité son retour à Londres. Dans son entrée pour l’année 1052, la même chronique emploie une formulation similaire en évoquant une flotte faisant route « vers Londres, son port d’attache ».
Ainsi, la phrase qui a longtemps conduit les historiens à penser qu’Harold avait dissous sa flotte indique en fait exactement le contraire : il l’a conservée tout au long de la campagne.
Une erreur vieille de plusieurs siècles
Une fois ce qui semble être une erreur d’interprétation vieille de deux siècles identifié, les pièces du puzzle se sont assemblées. La présence d’une flotte sur la rivière Wharfe devenait alors parfaitement logique : il s’agissait de la même flotte qu’Harold avait fait remonter depuis Londres et qu’il avait, selon toute vraisemblance, utilisée pour transporter des troupes.
De même, les premières sources mentionnant l’envoi par Harold de centaines de navires contre le camp de Guillaume à Hastings indiquent qu’après la bataille de Stamford Bridge, il avait renvoyé ces bâtiments vers Londres.
Le roi a peut-être même renforcé sa flotte grâce aux navires vikings capturés. La Chronique rapporte en effet que 300 navires vikings étaient entrés dans l’estuaire du Humber, mais que seuls 24 regagnèrent la Norvège.
Qu’en est-il alors de cette fameuse marche ? Lorsque j’ai examiné les sources en latin et en vieil anglais, je n’ai trouvé aucune référence explicite à celle-ci. Les textes évoquent bien Harold se hâtant de retourner vers le sud ou « déplaçant » son armée dans cette direction, mais la marche forcée elle-même n’y apparaît pas.
Certains chercheurs étaient toutefois tellement attachés à cette idée qu’ils l’ont parfois projetée sur les sources. Ainsi, les traducteurs du récit normand Les Gesta Guillelmi (vers 1071) ont rendu l’expression latine « revenant rapidement pour t’attaquer » (festinus redit in te) par « avançant contre toi à marches forcées ».
Freeman qualifiait cette marche de « presque miraculeuse ». Et, en effet, une telle prouesse aurait eu quelque chose de miraculeux. Un voyage par bateau, en revanche, n’aurait pris que quelques jours et aurait offert à l’armée anglaise l’occasion de se reposer. Puisque les sources suivent les déplacements de la flotte sans jamais mentionner une marche, tout porte à croire qu’Harold a utilisé des navires pour l’ensemble de ses opérations.
Si Harold s’est effectivement déplacé par voie maritime, il ne peut plus être accusé de « précipitation irréfléchie et impulsive », et les causes de sa défaite à la bataille d’Hastings doivent être recherchées ailleurs.
Cette recherche dessine ainsi un portrait différent du roi anglais. Loin du défenseur désespéré et isolé par voie terrestre que présente l’historiographie traditionnelle, attaqué de toutes parts depuis la mer, Harold apparaît comme un chef militaire maîtrisant lui aussi la guerre navale. À l’égal de ses adversaires étrangers, il savait combiner opérations terrestres et maritimes pour défendre l’Angleterre.
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Tom Licence travaille pour l’University of East Anglia. Il reçoit des financements de la Leverhulme Trust.
– ref. La plus célèbre marche de l’histoire anglaise est-elle un mythe ? – https://theconversation.com/la-plus-celebre-marche-de-lhistoire-anglaise-est-elle-un-mythe-282889
