Source: The Conversation – France in French (3) – By Asher Kaufman, Professor of History and Peace Studies, University of Notre Dame
Alors que Washington et Téhéran négocient, le front israélo-libanais s’embrase : frappes israéliennes intensifiées, tirs du Hezbollah, plus d’un million de déplacés libanais. Et l’Iran, protecteur du Hezbollah depuis la naissance de celui-ci en 1982, conditionne tout accord avec les États-Unis à un arrêt des opérations israéliennes au Liban. Pris en tenaille entre son objectif stratégique, une administration américaine qui tente de la brider et une opinion intérieure à convaincre avant les élections de fin 2026, Benyamin Nétanyahou semble enfoncer Israël dans un bourbier libanais qui lui est familier…
En entrant en guerre contre l’Iran, le gouvernement israélien semblait poursuivre deux objectifs étroitement liés : renverser la République islamique et se débarrasser définitivement du Hezbollah.
La logique voulait que le groupe chiite libanais, qui représente une menace persistante pour Israël depuis 44 ans, finisse par succomber une fois qu’il aurait été privé de son bienfaiteur iranien. Après tout, les tentatives israéliennes visant à détruire le Hezbollah par une action militaire directe n’avaient pas été couronnées de succès, pas plus que les efforts de désarmement du mouvement soutenus par la communauté internationale.
Mais alors que les négociations entre États-Unis et l’Iran en vue d’un accord susceptible de mettre fin à leur conflit se poursuivent, le front israélo-libanais reste plus actif que jamais. Israël a intensifié ses frappes et ses incursions en profondeur au Liban, tandis que le Hezbollah prend pour cible l’armée israélienne déployée dans le sud du Liban et la population civile résidant dans le nord d’Israël.
Pis encore, du point de vue du gouvernement israélien : l’Iran a trouvé le moyen de faire profiter le Hezbollah de sa propre résilience et de l’influence qu’il exerce désormais sur la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz. En effet, Téhéran subordonne actuellement tout accord potentiel avec Washington à un arrêt complet des hostilités israéliennes au Liban — une manœuvre clairement destinée à préserver les positions politiques et militaire du Hezbollah, son principal mandataire.
Depuis la reprise des hostilités au Liban le 2 mars 2026, le bilan humanitaire est lourd. Au 1er juin, plus de 1 million de Libanais avaient été contraints de quitter leur domicile, et plus de 3 300 personnes avaient été tuées. Du côté israélien, 24 soldats et 4 civils ont été tués au cours de la même période.
Israël cherche à dissocier le front libanais de l’ensemble du conflit régional, afin de poursuivre sa campagne militaire contre l’organisation chiite indépendamment des négociations américano-iraniennes. Mais il n’est pas certain qu’il y parvienne. L’administration Trump a largement exclu Israël de son dialogue avec l’Iran, tout en tentant de limiter les opérations israéliennes au Liban à des frappes dans le sud du pays et dans la vallée de la Bekaa, et en lui interdisant de mener des attaques contre les infrastructures publiques. L’ordre donné par Benyamin Nétanyahou, le 1er juin, de frapper la capitale libanaise, Beyrouth, met à nu les limites de la pression américaine.
En fin de compte, la résolution de ce conflit dépendra de la manière dont Donald Trump choisira de gérer les exigences iraniennes concernant l’avenir du Liban. Historien spécialiste d’Israël et du Liban, j’ai étudié les cycles de violence ayant opposé Tel-Aviv au Hezbollah depuis la création de celui-ci en 1982 et j’ai observé des schémas récurrents dans lesquels le Hezbollah en est sorti renforcé, conservant sa domination sur la société libanaise en tant que mandataire de l’Iran. Contrairement aux espoirs israéliens, le soutien de l’Iran au Hezbollah n’a pas pris fin avec la guerre en Iran. Et pour compliquer encore les choses, la poursuite de l’occupation israélienne du territoire libanais pourrait fournir au Hezbollah la justification nécessaire pour alimenter le discours selon lequel il représente la principale ligne de résistance. Et une fois encore, c’est l’ensemble de la population libanaise qui est la première victime de la situation.
Un Hezbollah blessé mais pas mort
Bien que considérablement affaibli par plus de deux ans et demi de guerre avec Israël, le Hezbollah continue d’exercer un pouvoir considérable au Liban. Après un cessez-le-feu en novembre 2024 – qui a suivi la guerre totale de septembre-octobre de cette année-là – les combats ont apparemment cessé, un nouveau président libanais a été élu et un nouveau gouvernement a été formé en février 2025.
Ces développements ont mis fin à une impasse politique de trois ans provoquée par le droit de veto effectif du Hezbollah sur les gouvernements libanais successifs depuis 2008. Cependant, même depuis la formation d’un gouvernement en 2025, l’État libanais n’a pas été en mesure de progresser efficacement dans le désarmement du Hezbollah, comme le prévoyait l’accord d’armistice qui a mis fin à la précédente vague de combats.
Au contraire, l’Iran a déployé des efforts considérables pour soutenir son mandataire libanais. Téhéran a même envoyé des officiers supérieurs de ses Gardiens de la révolution peu après le cessez-le-feu de novembre 2024 pour prendre le commandement de l’organisation chiite, qui avait perdu nombre de ses dirigeants tués par Israël. Ces efforts portent aujourd’hui leurs fruits pour Téhéran, comme en témoigne la capacité du Hezbollah à défier Israël sur le plan militaire.
Avec le début de cette dernière guerre en mars, le premier ministre libanais a interdit les activités militaires du Hezbollah, tandis que le président reprochait au groupe d’avoir entraîné le Liban dans un conflit que la plupart des Libanais rejetaient. Mais, comme par le passé, le gouvernement s’est révélé incapable de contrôler efficacement le Hezbollah. Cas révélateur : le 24 mars 2026, le ministère libanais des affaires étrangères a déclaré l’ambassadeur iranien persona non grata, lui ordonnant de quitter le pays. L’Iran et le Hezbollah ont défié cet ordre et l’ambassadeur a refusé de quitter l’ambassade à Beyrouth.
Cet épisode suggère également que les espoirs d’une revitalisation des capacités de l’État après l’arrivée au pouvoir en février 2025 du gouvernement libanais actuel – le premier gouvernement depuis 2008 à ne pas être contrôlé par le Hezbollah – étaient peut-être prématurés.
Gaza via le Liban
En recourant à ce que certains ont qualifié de « modèle de Gaza au Liban », Israël a de fait créé une nouvelle zone de sécurité dans le sud du Liban en occupant une partie du territoire libanais, en rasant des villages entiers que le Hezbollah utilisait à des fins militaires et en chassant la majeure partie de la population de la région.
Mais Israël a déjà occupé le sud du Liban par le passé : d’abord en mars 1978, lors de l’opération Litani, puis de nouveau de 1982 à 2000. Aucune de ces occupations n’a abouti à une amélioration durable de la sécurité d’Israël ; elles ont au contraire laissé des cicatrices indélébiles dans la conscience collective israélienne, qui perçoit désormais le Liban comme un bourbier dans lequel Israël a été entraîné à plusieurs reprises. Le gouvernement de Nétanyahou semble en train de mener le pays vers un nouvel embourbement au Liban.
La nouvelle de l’occupation par l’armée israélienne du château de Beaufort, dans le sud du Liban, le 31 mai, devrait raviver de sombres souvenirs chez les Israéliens. Ce château reste ancré dans la mémoire collective comme un symbole de l’échec de l’occupation israélienne du sud du Liban entre 1982 et 2000. Nétanyahou a toutefois présenté cette opération comme un signe de force, déclarant : « Nous sommes revenus plus forts que jamais. » L’histoire suggère le contraire.

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L’histoire se répète
Dans son action au Liban, Nétanyahou est largement motivé par la situation politique intérieure d’Israël.
La majorité des Israéliens soutiennent la poursuite de la guerre contre le Hezbollah. Or des élections nationales sont prévues en octobre 2026. Nétanyahou doit donc d’autant plus afficher des résultats positifs sur au moins l’un des multiples fronts militaires qu’il a délibérément maintenus ouverts depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.
En Iran, il peine à atteindre ses objectifs. Dès lors, se tourner vers le Liban et, avant tout, vers le Hezbollah lui offre une raison de maintenir l’état d’urgence en Israël, dont il a besoin pour sa propre survie politique. Mais l’échec en Iran rend d’autant plus difficile la réalisation de l’objectif de Nétanyahou au Liban. Avec la question d’Ormuz, le gouvernement de Téhéran semble avoir trouvé un moyen de pression significatif sur les États-Unis et Israël. Et dans ces conditions, Téhéran n’abandonnera sans doute pas le Hezbollah, qui reste son atout régional le plus important.
La diplomatie est la seule issue à cet imbroglio. Et même si elle ne conduisait probablement pas au désarmement du Hezbollah ni au retrait total d’Israël du sud du Liban, elle reste la seule voie constructive pour aller de l’avant. À la demande de l’administration Trump, les ambassadeurs israélien et libanais se sont rencontrés pour discuter d’un accord diplomatique entre leurs deux pays, qui n’ont jamais entretenu de relations officielles. Et le 30 mai, des représentants des armées des deux pays se sont rencontrés à Washington.
Pour la première fois depuis 1983, le gouvernement libanais a accepté de négocier directement avec Israël au sujet d’un accord politique à long terme, incluant la possibilité de délimiter enfin leurs frontières communes. Le Hezbollah, comme on pouvait s’y attendre, s’est opposé avec véhémence à ces négociations.
Ce à quoi nous assistons actuellement au Liban est une nouvelle preuve de l’échec de la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Cette guerre qui a débuté avec de grandes annonces sur l’émergence imminente d’un nouveau Moyen-Orient pacifique et prospère pourrait bien aboutir à une version encore plus sinistrée du Moyen-Orient d’avant : une République islamique enhardie, une nouvelle occupation israélienne du sud du Liban et un Hezbollah qui, bien qu’affaibli, demeurerait ancré en tant que milice armée agissant de concert avec l’Iran et hors de tout contrôle de l’État libanais.
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Asher Kaufman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Au Liban, Israël parti pour reproduire les erreurs du passé – https://theconversation.com/au-liban-israel-parti-pour-reproduire-les-erreurs-du-passe-284343
