La société civile sénégalaise face à une crise de légitimité : pourquoi elle doit se réinventer

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bonardi, Professeur associé, Directeur du département MBA. Spécialiste en management et en éducation., Groupe Supdeco Dakar

La société civile peut être définie comme l’ensemble des organisations, associations, syndicats, organisations communautaires, mouvements citoyens, organisations non gouvernementales et autres structures qui agissent dans l’espace public en dehors de l’État et des partis politiques. Elle vise à défendre des intérêts collectifs, à promouvoir des causes d’intérêt général et à favoriser la participation citoyenne.

Longtemps présentée comme un pilier de la stabilité démocratique du Sénégal, la société civile sénégalaise voit aujourd’hui ses modes d’action et sa relation avec les citoyens profondément transformés par les mutations sociales, générationnelles et numériques. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Laurent Bonardi, auteur du livre Refonder la société civile sénégalaise, revient sur les défis, les fragilités et les mutations de la société civile sénégalaise contemporaine.

Pourquoi estimez-vous que la société civile sénégalaise doit être aujourd’hui refondée?

Dans mon ouvrage Refonder la société civile sénégalaise (éditions NEAS), je défends l’idée que la société civile traverse aujourd’hui une phase de remise en question profonde, liée à l’évolution rapide de la société sénégalaise elle-même. Le Sénégal de 2026 n’est plus celui des décennies précédentes et la démographie, les attentes citoyennes, les modes de mobilisation ainsi que les rapports au pouvoir ont considérablement changé. Pourtant, une partie de la société civile fonctionne encore selon des logiques anciennes, parfois déconnectées des nouvelles réalités sociales.

La nécessité de refondation vient d’abord d’un enjeu de légitimité. Beaucoup de citoyens, notamment les jeunes, ne se reconnaissent plus pleinement dans certaines organisations. Cette situation crée une forme de distance entre les populations et des structures qui devraient pourtant être des espaces de représentation, d’écoute et d’engagement collectif. J’insiste également sur le fait que la société civile souffre d’une fragmentation importante.

Les organisations travaillent souvent de manière dispersée, avec des difficultés à construire des dynamiques collectives durables. Or, les défis contemporains tels que le chômage des jeunes, les inégalités sociales, la gouvernance, l’inclusion territoriale et la participation citoyenne nécessitent des réponses concertées et structurées.




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Enfin, cette refondation est indispensable pour permettre à la société civile de redevenir un véritable moteur de transformation démocratique et sociale. Elle doit être plus inclusive, plus transparente, davantage connectée aux citoyens et capable d’intégrer les nouveaux outils de mobilisation, notamment numériques. La société civile ne peut plus seulement être une force de contestation. Elle doit aussi devenir un espace de proposition, d’innovation et de reconstruction du lien social.

Quelles sont selon vous les principales fragilités de la société civile dans le Sénégal contemporain ?

La première fragilité est celle de la représentativité. Le Sénégal est un pays extrêmement jeune, avec près de 70 % de la population âgée de moins de 35 ans, mais cette réalité démographique n’est pas toujours reflétée dans les structures et les modes de gouvernance de certaines organisations civiles. Beaucoup de jeunes ont le sentiment d’être peu associés aux prises de décision ou insuffisamment écoutés.

Une autre faiblesse importante réside dans le manque de coordination entre les acteurs. La société civile sénégalaise est riche par sa diversité, mais cette diversité se transforme parfois en dispersion. Les logiques de concurrence entre organisations limitent souvent la capacité à construire des actions collectives fortes et durables. Dans mon ouvrage, j’insiste sur la nécessité de développer une vision commune capable de dépasser les intérêts individuels ou institutionnels.

J’évoque également la question de l’adaptation aux nouveaux modes d’engagement citoyen. Les mouvements citoyens et les réseaux sociaux ont profondément modifié les formes de mobilisation. Les jeunes générations privilégient souvent des engagements plus horizontaux, plus spontanés et plus connectés. Or certaines organisations traditionnelles peinent encore à intégrer ces nouveaux codes de communication et de participation.

Enfin, il existe une fragilité liée à la confiance. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les élites, la société civile est elle-même soumise à une exigence croissante de transparence et d’exemplarité. Les citoyens attendent des organisations qu’elles rendent davantage compte de leurs actions, de leur gouvernance et de leur impact réel.

Comment la société civile peut-elle contribuer au renforcement de la démocratie au-delà des périodes électorales ?

La démocratie ne peut pas se limiter aux seules échéances électorales. Elle suppose une participation continue des citoyens à la vie publique, ainsi qu’une capacité collective à débattre, interpeller et proposer. Dans cette perspective, la société civile joue un rôle essentiel.

Elle peut d’abord contribuer à renforcer l’éducation citoyenne. Cela passe par la sensibilisation aux droits et devoirs, la promotion du débat public et le développement d’une culture démocratique fondée sur la participation et la responsabilité. Les mouvements citoyens ont montré, ces dernières années, leur capacité à rapprocher les enjeux politiques des préoccupations concrètes des populations, notamment des jeunes.

Le mouvement citoyen Y’en a Marre en constitue une illustration marquante. À travers ses campagnes de sensibilisation, ses actions de mobilisation et son travail d’éducation citoyenne, il a contribué à renforcer la participation des jeunes au débat public et à promouvoir une culture de vigilance démocratique dépassant largement les seules périodes électorales.

La société civile peut également jouer un rôle de veille démocratique. Elle doit être capable d’interpeller les pouvoirs publics sur les questions de gouvernance, de justice sociale, de transparence ou de respect des droits fondamentaux. Cette fonction de vigilance est indispensable dans toute démocratie vivante.

J’insiste aussi beaucoup sur l’importance des outils numériques. Les réseaux sociaux offrent aujourd’hui des possibilités inédites de mobilisation, de dialogue et de reddition de comptes. Une société civile moderne doit être capable d’utiliser ces plateformes pour créer des espaces d’échange permanents avec les citoyens et renforcer leur implication dans les débats publics.

Enfin, la société civile peut contribuer à construire des ponts entre les institutions et les populations. Dans des contextes de tension ou de défiance, elle peut jouer un rôle de médiation, favoriser le dialogue et contribuer à reconstruire la confiance démocratique.




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Quelles réformes vous paraissent indispensables pour restaurer la confiance entre citoyens, institutions et organisations civiles ?

La première réforme indispensable concerne la gouvernance des organisations de la société civile elles-mêmes. Elles doivent renforcer leurs pratiques de transparence, de reddition de comptes et de participation interne. Les citoyens attendent aujourd’hui davantage d’exemplarité et de clarté sur le fonctionnement des organisations, notamment quant aux financements dont les bailleurs ont parfois un agenda bien différent des priorités et valeurs nationales.

La deuxième priorité est celle de l’inclusion. La société civile doit mieux représenter la diversité du Sénégal contemporain, notamment les jeunes, les femmes, les territoires périphériques et les groupes souvent marginalisés. Une organisation qui ne reflète pas les réalités sociales du pays risque progressivement de perdre sa légitimité.

Je pense également qu’il est essentiel de développer des mécanismes de coopération plus solides entre organisations civiles, mouvements citoyens, collectivités locales et institutions publiques. Les grands défis contemporains nécessitent des approches collectives et transversales. La société civile doit être capable de dépasser les logiques de fragmentation pour construire des alliances durables autour de l’intérêt général.

Enfin, il me paraît fondamental d’investir dans la formation et la modernisation des acteurs de la société civile. Les enjeux actuels exigent des compétences nouvelles telles que la communication numérique, le plaidoyer, la gestion de projets, la gouvernance participative ou encore la maîtrise des outils digitaux. La capacité d’adaptation sera déterminante pour construire une société civile plus crédible, plus efficace et plus proche des citoyens.

The Conversation

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