Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école

Source: The Conversation – France (in French) – By Sébastien-Akira Alix, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Surreprésentées dans les salles de classe par rapport à leurs collègues masculins, les enseignantes ont, toutefois, été effacées des manuels d’histoire. Qui sont ces pionnières de la pédagogie qui ont contribué à créer l’école que nous connaissons aujourd’hui ? La recherche lève le voile sur ces parcours et transforme notre vision de l’éducation des filles.


Dans le champ de la pédagogie, Maria Montessori est aujourd’hui une référence incontournable en France et dans de nombreux pays. On ne compte plus les écoles privées, le matériel éducatif, les ouvrages pour enfants, les contenus sur les réseaux sociaux ou les expérimentations pédagogiques qui s’en revendiquent.

La diffusion et la visibilité exceptionnelles de cette pédagogie, qui constitue un marché éducatif à part entière, met en lumière un paradoxe saisissant : bien que les femmes soient, de longue date, majoritaires parmi les personnels de l’enseignement scolaire, en particulier dans le premier degré, où elles représentent aujourd’hui 85 % des enseignants du public et 92 % du privé, l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne leur a longtemps accordé que peu de place.

Trop souvent, malgré le rôle prépondérant qu’elles ont joué, elles ont été reléguées au rang de praticiennes ou de « petites mains » de l’enseignement et de la pédagogie. Une nouvelle vague de travaux en histoire leur redonne voix.

Des compétences professionnelles invisibilisées

Cette invisibilisation des femmes s’inscrit, dès le XIXᵉ siècle, dans des discours publics qui valorisent souvent la figure de la « mère éducatrice » et associent les enseignantes à des qualités maternelles plutôt qu’à des compétences professionnelles reconnues.

L’histoire de la pédagogie a ainsi longtemps été conçue comme une galerie des « grands pédagogues », presque exclusivement masculins : de Jean-Jacques Rousseau à Carl Rogers, en passant par Friedrich Fröbel, John Dewey, Francisco Ferrer, Ovide Decroly, Célestin Freinet, Adolphe Ferrière, Loris Malaguzzi ou Anton Makarenko.

Les rares femmes ayant réussi à se frayer une place dans ce « panthéon » – que l’on pense, en France, à Marie-Pape Carpentier, à Pauline Kergomard ou, à l’étranger, à Ellen Key, à Helen Parkhurst et, bien sûr, à Maria Montessori – ont souvent été associées à la pédagogie de la petite enfance plutôt qu’à la production de savoirs pédagogiques considérés comme légitimes.

« Pauline Kergomard, l’inventrice de l’école maternelle », France Culture, mars 2025.

Cette discordance entre la surreprésentation des femmes dans les classes et leur invisibilisation dans l’histoire de l’enseignement et de la pédagogie est révélatrice de la manière dont cette histoire a longtemps été écrite et des dynamiques de genre à l’œuvre.

De ce point de vue, Michelle Perrot, pionnière de l’histoire des femmes en France, a montré combien les femmes ont été reléguées, ou « emmurées », dans « les silences de l’histoire ». Longtemps écartées de la vie publique et politique, et souvent invisibilisées dans leurs activités comme dans leur travail, elles n’ont laissé que peu de traces dans les archives et les sources traditionnellement utilisées par les historiens.




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Dans le champ de l’éducation, ces silences prennent une forme particulière : dans l’enseignement primaire comme secondaire, les femmes enseignent et expérimentent, mais leurs engagements et leurs pratiques, même lorsqu’ils donnent lieu à des publications ou à des innovations significatives, sont rarement reconnus comme des œuvres pédagogiques légitimes, au même titre que celles produites par des hommes.

Le travail des enseignantes a ainsi longtemps souffert d’une forme de dévalorisation, y compris s’agissant de leur œuvre en matière de direction d’institutions éducatives et de laïcisation de l’enseignement.

De nouveaux travaux sur l’éducation des filles

À partir des années 1970 et 1980 en France, sous l’impulsion des travaux fondateurs de Françoise Mayeur sur l’enseignement secondaire des filles sous la IIIᵉ République, puis sous l’influence des travaux anglo-saxons sur le genre, de nombreuses recherches en histoire et en sciences de l’éducation se sont efforcées de rendre voix à ces femmes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de l’éducation, de la pédagogie et de la société françaises. Elles ont contribué à déplacer le regard d’une histoire de l’éducation longtemps centrée sur les institutions scolaires masculines, particulièrement en France, où la mixité des sexes ne se met véritablement en place qu’à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Dans le sillage de Joan W. Scott, la notion de genre comme « catégorie utile de l’analyse historique » a également favorisé une réflexion sur la manière dont la société construit les rôles féminins et masculins, dont les institutions participent à fabriquer des identités de genre ainsi qu’à maintenir des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.

On assiste ainsi, depuis les années 1990, à un renouvellement des travaux sur l’éducation des filles et au développement de recherches notables sur l’histoire des enseignantes, sur l’ouverture de l’accès des femmes aux études supérieures et aux professions, sur les biographies, le leadership et les parcours de femmes éducatrices longtemps restées dans l’ombre.

Trop nombreux pour être tous cités ici, ces travaux ont porté aussi bien sur des institutions féminines, des enseignantes, des directrices d’établissements que sur l’expérience et le vécu des jeunes filles. À cet égard, les recherches de Philippe Lejeune, le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, ont permis de mieux comprendre la construction des identités féminines au XIXᵉ siècle, qui passe notamment par une pratique encadrée du journal intime pour éduquer les jeunes filles bourgeoises et leur faire intégrer les normes de genre de l’époque.

Les travaux de Rebecca Rogers, notamment consacrés aux pensionnats de jeunes filles, ont également participé au renouvellement de l’histoire de l’éducation des filles en montrant que ces établissements ne sont pas seulement des lieux de discipline morale et religieuse, mais aussi des espaces de socialisation où se développe une culture féminine qui participe à la formation des identités de genre.

Dans le champ de la petite enfance, les recherches de Jean-Noël Luc sur les salles d’asile et l’école maternelle ont contribué à mieux faire connaître l’évolution de place du jeune enfant en France au XIXᵉ siècle ainsi que le rôle déterminant joué par des femmes philanthropes et éducatrices, comme Émilie Mallet (1794-1856), dans la mise en place des premières formes de prise en charge de la petite enfance.

Mieux comprendre les trajectoires des femmes dans l’enseignement

À côté de ces travaux, des recherches – notamment conduites par Jo Burr Margadant, Jean-Michel Chapoulie, François Jacquet-Francillon et, plus récemment, par Jean-François Condette, Stéphanie Dauphin et Jérôme Krop – ont élargi les connaissances sur les actrices de l’éducation. Dans un ouvrage consacré aux institutrices de la IIIᵉ République, Mélanie Fabre a également mis en lumière les parcours et l’engagement de « hussardes noires » peu connues, qui ont contribué à la diffusion des idéaux de l’école républicaine tout en s’impliquant dans l’espace public en faveur de l’éducation des filles et des grandes causes sociales et politiques de leur temps.

Bande-annonce du film l’Engloutie (2025), de Louise Hémon, autour d’un personnage d’institutrice au début du XXᵉ siècle.

Dans l’enseignement secondaire, dans le sillage de Françoise Mayeur, les recherches sur les lycées, sur les agrégées et sur les enseignantes du secondaire ont permis de mieux saisir la place des femmes dans le corps enseignant. Ces recherches ont montré que ces dernières étaient des professionnelles à part entière, confrontées à des enjeux de carrière et de reconnaissance ainsi qu’aux difficultés de concilier vie privée et engagement professionnel.

En parallèle, les recherches en histoire de la pédagogie ont reconsidéré la place de figures féminines longtemps demeurées à l’arrière-plan de la pensée éducative, en mettant en évidence leur contribution à la production des savoirs et à l’élaboration des pratiques pédagogiques. Les travaux consacrés aux Femmes pédagogues, à Élise Freinet, aux pionnières de l’éducation des adultes, à la place des femmes dans le mouvement de l’Éducation nouvelle, aux premières pédagogues montessoriennes ou encore aux pédagogies critiques et radicales ont mis en lumière le rôle joué par de nombreuses femmes dans le développement des idées et des pratiques éducatives contemporaines.

Dans ce renouvellement historiographique, une attention particulière est portée aux trajectoires de ces pédagogues, éducatrices et militantes ainsi qu’aux mécanismes ayant conduit à leur invisibilisation dans l’histoire de la pédagogie.

Si la contribution des femmes a ainsi longtemps été reléguée au second plan par l’historiographie, réaffirmer leur place dans l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne saurait se réduire à une démarche de réparation symbolique. Cela engage, plus profondément, un déplacement du regard et une réflexion critique sur les logiques de construction du féminin et du masculin qui ont structuré la reconnaissance des savoirs et des pratiques pédagogiques considérés comme légitimes.

The Conversation

Sébastien-Akira Alix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école – https://theconversation.com/maria-montessori-et-les-silences-de-lhistoire-ces-pedagogues-oubliees-qui-ont-change-lecole-273672