Source: The Conversation – France in French (3) – By Julia Dina, Maître de Conférence des Université Praticien Hospitalier, Université de Caen Normandie

Après des années de faible circulation, la rougeole fait un retour notable en France. On imagine souvent que cette infection virale n’est qu’une simple « maladie de l’enfance », pourtant, elle doit être prise très au sérieux, car ses complications peuvent être graves. Or, ces dernières années, la couverture vaccinale s’est réduite. Si cette dernière reste élevée, elle ne l’est pas assez pour stopper la circulation du virus.
Chaque année, le virus de la rougeole tue encore plus de 140 000 personnes dans le monde, majoritairement des enfants de moins de 5 ans. En effet, si les symptômes de cette maladie virale – fièvre, toux, conjonctivite, puis éruption cutanée – semblent banals, ses complications sont fréquentes. Elles peuvent se traduire par des pneumonies, des inflammations du cerveau (encéphalites), une diminution de l’immunité ; et, parfois, mener au décès.
En outre, la rougeole est l’une des infections les plus contagieuses que nous connaissions : une personne malade peut en contaminer jusqu’à 20 autres si ces dernières ne sont pas vaccinées. Le virus, dont l’unique réservoir est l’être humain, se transmet par voie aérienne, et reste actif plusieurs heures dans l’air d’une pièce fermée.
Ces dernières années, la France voit un retour marqué de la rougeole alors même que le taux de couverture vaccinale reste globalement élevé. Pourquoi ?
En France, une augmentation du nombre des cas
Quinze cas en 2022, 117 en 2023, 483 en 2024 (dont près du tiers hospitalisés) : depuis quelques années, le nombre de cas de rougeoles dans notre pays augmente régulièrement. Cette tendance s’est poursuivie en 2025, puisque 873 cas de rougeole ont été recensés en France l’an passé.
Si l’on examine les chiffres dans le détail, 71 départements (70 %) ont rapporté au moins un cas de rougeole, parmi lesquels 4 cas rapportés en Outre-Mer, à La Réunion. Les cinq principaux départements où les nombres de cas déclarés ont été les plus élevés sont le Nord (15 % des cas déclarés), les Bouches-du-Rhône (6 %), l’Aude (6 %), la Haute-Savoie (5 %) et l’Isère (5 %). En outre, 14 % des cas étaient des cas d’importation, liés à un séjour à l’étranger.
Le tribut prélevé par le virus cette même année s’est avéré particulièrement élevé dans notre pays, puisque 314 (soit 36 % des cas déclarés) personnes ont été hospitalisées (dont 12 en réanimation), 121 cas (14 %) ont présenté une complication, dont 70 pneumopathies et 2 encéphalites. Quatre décès attribuables à la rougeole ont aussi été rapportés, tous chez des patients immunodéprimés.
Les analyses révèlent que la grande majorité des cas concernaient des personnes non – ou mal – vaccinées. Parmi les cas signalés en 2025 pour lesquels le statut vaccinal était renseigné (soit 620 cas sur 873), 416 (67 % du total des cas déclarés) concernaient des personnes non vaccinées ou insuffisamment vaccinées, 194 (31 %) des personnes ayant reçu deux doses, et 9 cas (1 %) des personnes vaccinées sans précision sur le nombre de doses administrées.
Les catégories de la population les plus touchées sont les jeunes enfants – l’incidence la plus élevée étant observée chez les nourrissons, la première dose de vaccin étant administrée à 12 mois, et la seconde entre 16 et 18 mois –, les adolescents et les adultes à partir de 30 ans. Ceci s’explique par le fait que la vaccination contre la rougeole a été introduite en France en 1983, puis a ensuite évolué avec le passage à un schéma à deux doses en 1996.
Soulignons que la résurgence de la rougeole n’est pas uniquement française. En Europe, plusieurs pays connaissent des flambées, notamment la Roumanie. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que plus de 120 pays présentent un risque élevé de résurgence. Au Canada et aux États-Unis, la rougeole fait aussi son retour.
Pourquoi un tel rebond maintenant ?
Le rebond actuel de la rougeole en France survient dans un contexte où la couverture vaccinale est globalement élevée, notamment grâce à l’obligation instaurée en 2018. Cette situation peut sembler paradoxale, mais elle s’explique par plusieurs facteurs.
Le premier concerne les perturbations liées à la pandémie de Covid-19. Pendant la crise, les consultations médicales et donc les rappels de vaccination ont parfois été retardés, créant des décalages dans certains calendriers vaccinaux.
Il faut savoir que le vaccin contre la rougeole nécessite deux doses pour être complet. Or, les rappels non effectués diminuent la couverture vaccinale nécessaire pour éliminer la circulation du virus. Un décalage du calendrier vaccinal peut, de la même façon, créer des poches de personnes susceptibles.
Le vaccin contre la rougeole est sûr, disponible et, après deux doses, confère une protection élevée, estimée à plus de 95 %, contre la maladie. Grâce à l’obligation vaccinale, en France, la majorité des enfants atteignent cette couverture avant l’âge de 2 ans.
Un autre point expliquant la recrudescence actuelle est la baisse de vigilance observée après la pandémie. La circulation de la rougeole avait fortement diminué grâce aux mesures barrières. Combiné aux retards de vaccination évoqués plus haut, cela a conduit à une accumulation d’enfants et d’adolescents non ou insuffisamment vaccinés, qui n’ont donc jamais été protégés contre le virus et forment aujourd’hui un réservoir de personnes susceptibles de contracter la maladie.
Enfin, la persistance de la défiance vaccinale est un troisième facteur expliquant le retour de la rougeole. Elle reste présente dans certaines communautés ou tranches d’âge, surtout parmi les générations nées avant 2018, non concernées par l’obligation.
En 2024 et en 2025, les deux tiers des cas signalés concernaient des personnes insuffisamment vaccinées, ce qui confirme que le déficit de vaccination reste le moteur principal de la résurgence.
Le vaccin, une arme efficace mais sous-utilisée
En France, la politique d’obligation vaccinale a permis d’atteindre un niveau de protection élevé et, sans doute, d’éviter une flambée épidémique bien plus massive. Malgré tout, la couverture reste insuffisante.
Si 95 % des enfants reçoivent la première dose, moins de 85 % complètent la deuxième dose, indispensable pour une protection durable. Or, la couverture vaccinale nécessaire pour permettre l’élimination de la rougeole est de 95 % pour deux doses, au niveau de l’ensemble de la population. Elle n’est donc toujours pas atteinte. Et ce, d’autant moins que persistent dans notre pays des poches de populations non ou mal vaccinées, en particulier chez les adolescents, jeunes adultes et certaines populations vulnérables, éloignées du système de santé.
En France hexagonale, la couverture vaccinale déclarée par les 18-35 ans est estimée à environ 90 %, avec d’importantes disparités régionales. Au niveau mondial, la couverture vaccinale stagne également : 83 % pour la première dose, 74 % pour la seconde. Elle reste bien trop faible pour pouvoir enrayer la circulation du virus.
La rougeole est ainsi devenue un indicateur de la fragilité des systèmes de santé et de l’adhésion aux politiques vaccinales.
Rappelons que certaines personnes ne peuvent pas bénéficier de ce vaccin vivant atténué : nourrissons de moins de 12 mois (sauf exception), femmes enceintes ou personnes dont le système immunitaire est affaibli (patients sous chimiothérapie, greffés d’organes ou porteurs de déficits immunitaires). Or, ces populations sont particulièrement vulnérables à la rougeole et ces complications.
Pour les protéger, il faut compter sur l’immunité collective : lorsque suffisamment de personnes sont vaccinées dans la population, le virus ne trouve plus assez de personnes susceptibles pour circuler, ce qui protège indirectement ces personnes vulnérables. Une couverture vaccinale de 95 % est donc aussi, et surtout, une façon de protéger ceux qui ne peuvent pas être protégés par la vaccination.
Des complications lourdes, pour les malades comme pour le système de santé
Les complications de la rougeole restent graves, et sont parfois mortelles. Chaque cas de rougeole mobilise fortement les services de santé, car il faut non seulement isoler les malades, mais aussi tracer leurs contacts et mettre en place des campagnes de vaccination d’urgence.
Parmi les complications possibles, la pneumonie est la première cause de décès lié à la rougeole. Elle survient dans 6 % des cas environ et est responsable de 60 % des décès. Les complications respiratoires sont plus fréquentes dans certaines situations : chez les nourrissons de moins d’un an, en particulier lorsque la mère n’était pas immunisée, chez les personnes immunodéprimées ainsi que chez celles souffrant de dénutrition ou atteintes d’une maladie respiratoire chronique.
Par ailleurs, un patient sur 1 000 environ développera une encéphalite aiguë (inflammation cérébrale). Celle-ci peut survenir chez n’importe quel malade, pendant ou juste après la phase aiguë de la maladie. Dans ce cas, le système immunitaire réagit de façon excessive et attaque le tissu cérébral. Si la mortalité ne dépasse pas 15 %, les séquelles neurologiques sont fréquentes (40 % des cas).
Au nombre de celles-ci figurent des troubles cognitifs, des problèmes de mouvement, des épilepsies (après une encéphalite postinfectieuse, les patients ont une susceptibilité sept fois supérieure à la population générale de présenter des crises épileptiques), des troubles émotionnels et des difficultés de langage.
Les malades immunodéprimés peuvent quant à eux être victimes d’encéphalites à inclusions (MIBE), une affection rare mais gravissime. Dans ce cas, le cerveau est directement infecté par le virus lui-même, qui se réplique dans les neurones sans que le système immunitaire, affaibli, puisse le contrôler. Cette affection, dont les symptômes surviennent trois à six mois après la maladie, est mortelle.
Des complications tardives peuvent aussi survenir, comme la panencéphalite subaiguë sclérosante (PESS), pour laquelle il n’existe aucun traitement. Cette complication, qui survient entre quatre et dix ans après la rougeole, est inéluctablement fatale. La PESS est due à la persistance du virus de la rougeole dans le système nerveux central (l’ensemble formé du cerveau et de la moelle épinière). Elle se caractérise par une dégradation intellectuelle progressive, associée à des mouvements cloniques (mouvements involontaires soudains) caractéristiques. La PESS survient dans 1 cas sur 100 000 lorsque la rougeole a été contractée après l’âge de 5 ans, mais ce risque peut monter jusqu’à 18 cas pour 100 000 lorsque la rougeole a été contractée dans la première année de vie.
Étant donné qu’il n’existe pas de traitement curatif spécifique pour les complications de la rougeole, la prévention par la vaccination reste le seul moyen de les éviter.
Par ailleurs, lorsqu’elle touche des femmes enceintes, la rougeole peut être à l’origine de risques pour la mère (fausse couche, prématurité) et pour le fœtus (dysfonctionnement du placenta entraînant la mort in utero). Si l’infection survient en fin de grossesse, une rougeole congénitale peut survenir et s’avérer mortelle. En outre, les rougeoles congénitales et néonatales sont associées à un risque accru de PESS.
Une maladie qui provoque une « amnésie immunitaire »
Hormis ces risques de complications, la rougeole entraîne une immunodépression transitoire, qui accroît la vulnérabilité aux autres infections pendant plusieurs semaines. Le virus de la rougeole agit sur le système immunitaire de deux façons : il épuise le stock de lymphocytes B mémoire et perturbe le renouvellement des lymphocytes B naïfs.
Des études ont montré que la rougeole élimine entre 11 et 73 % du répertoire d’anticorps présents avant l’infection. Non seulement certains anticorps ne sont plus représentés, mais la quantité d’anticorps contre de nombreux pathogènes est aussi considérablement réduite. Les individus qui ont la rougeole redeviennent ainsi vulnérables à de nombreux pathogènes.
Ce phénomène est connu sous le terme d’« amnésie immunitaire ». Les défenses immunitaires sont affaiblies beaucoup plus rapidement que lors d’une infection par le VIH (le virus responsable du sida), mais elles se reconstruisent aussi plus vite, à mesure que le patient est de nouveau exposé à des agents pathogènes.
Cette amnésie ne se produit pas avec la vaccination. Chez des enfants vaccinés contre la rougeole, aucune diminution d’anticorps n’a été détectée, ni en diversité ni en quantité.
Comment se protéger ?
La recette pour maîtriser le virus de la rougeole est connue, mais elle demande une mobilisation collective.
Il s’agit en premier lieu de renforcer la vaccination, afin d’atteindre le seuil de 95 % de couverture avec deux doses à l’échelle de la population, qui permettra de stopper la circulation du virus. Pour cela, il est notamment essentiel de cibler les rattrapages, en particulier les adolescents et les jeunes adultes ainsi que les zones à faible couverture.
Il faut également améliorer la surveillance, en procédant à des diagnostics rapides, confirmés par des analyses biologiques. Le suivi génomique du virus doit également être effectué, car il permet d’identifier les chaînes de transmission, de distinguer les souches endémiques des souches d’importation, et de documenter l’interruption de la transmission dans les régions où l’élimination du virus est visée. Les séquences obtenues sont comparées à des bases de données internationales, comme la Measles Nucleotide Surveillance (MeaNS), permettant de suivre la circulation des souches à l’échelle mondiale.
En France, la surveillance de la rougeole repose sur un système de déclaration obligatoire (MDO) géré par Santé publique France, appuyé par le Centre national de référence (CNR) des virus de la rougeole, des oreillons et de la rubéole, qui assure notamment le génotypage des souches. Le CNR assure le génotypage des virus et contribue à l’investigation des cas groupés et des chaînes de transmission.
Ce système a cependant montré ses limites, et la fragilité du système de signalement par les professionnels de santé constitue un point de vigilance. En effet, depuis le début de la pandémie de Covid-19, Santé publique France a constaté une augmentation importante des délais de signalement des cas suspects de rougeole aux agences régionales de santé.
Ces retards sont problématiques au regard de la contagiosité extrême du virus de la rougeole, qui impose une réaction quasi immédiate autour de chaque cas. L’enjeu est moins budgétaire que comportemental : la surveillance ne fonctionne bien que si chaque professionnel de santé signale les cas suspects dès l’étape clinique, avant que la confirmation biologique ne soit obtenue par analyse.
Enfin, pour lutter contre le virus, il est important de combattre la désinformation, en valorisant les professionnels de santé et les relais de confiance (médecins généralistes, pédiatres, pharmaciens, sages-femmes, infirmiers).
La rougeole n’est pas une maladie du passé. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème infectieux : c’est aussi le reflet de notre rapport collectif à la vaccination, à la confiance et à la solidarité en santé. Elle revient aujourd’hui nous rappeler une leçon de base en matière de santé publique : tant que la vaccination ne sera pas universelle, les épidémies persisteront.
Deux doses de vaccin suffisent à protéger un enfant à vie. Ne pas saisir cette chance, c’est prendre le risque de voir resurgir une maladie que nous avons pourtant les moyens de faire disparaître.
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Julia Dina est responsable du Centre national de référence des virus de la rougeole, rubéole et oreillons.
– ref. Rougeole : Le retour inquiétant d’une maladie que l’on croyait faire partie du passé – https://theconversation.com/rougeole-le-retour-inquietant-dune-maladie-que-lon-croyait-faire-partie-du-passe-227476
