Source: The Conversation – France in French (3) – By Kar-Hai Chu, Associate Professor of Public Health, University of Pittsburgh

Alors que le risque lié à la circulation de la rougeole demeure une préoccupation aux États-Unis, l’immunité collective dans le comté d’Allegheny, en Pennsylvanie, fléchit. Selon des données obtenues par le Washington Post en janvier 2026, dans ce comté, durant l’année scolaire 2023-2024, un élève de maternelle sur trois était scolarisé dans une classe où la couverture vaccinale était trop faible pour empêcher une flambée de rougeole. Quelles pourraient être les implications futures en matière de santé publique d’une baisse des taux de vaccination ?
Kar-Hai Chu, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Pittsburgh, et Maggie Slavin, responsable de programme de recherche au sein du département Sciences du comportement et de la santé communautaire, font le point pour The Conversation.
Contrairement aux écoles publiques, les écoles privées et confessionnelles du comté d’Allegheny se situent sous le seuil d’immunité collective. Comment expliquer cet écart ? Faut-il s’en inquiéter ?
Les travaux de recherche montrent que l’écart de couverture vaccinale entre les écoles privées ou confessionnelles et les écoles publiques tient au fait que les premières enregistrent des taux plus élevés de dispenses de vaccination pour motifs moraux ou religieux.
À l’échelle locale, les taux de vaccination dans les écoles du comté d’Allegheny sont en recul et se situent en dessous du niveau requis pour enrayer la propagation de la rougeole, estimé à 95 %. Entre les années scolaires 2023-2024 et 2024-2025, les écoles publiques ont affiché une baisse globale de leur couverture. Les écoles privées et confessionnelles ont, quant à elles, vu la leur progresser globalement, avec cependant une plus grande variabilité d’un établissement à l’autre.
Quel que soit le type d’établissement, les enfants doivent disposer d’un schéma vaccinal complet et à jour afin non seulement de se protéger eux-mêmes, mais aussi de protéger la collectivité. En effet, même de faibles baisses des taux de vaccination peuvent favoriser la propagation de la maladie.
Qu’appelle-t-on « vaccins combinés » ? Depuis quand sont-ils utilisés ?
Ce terme désigne des vaccins qui protègent contre plusieurs maladies, tout en étant administrés en une seule injection. Utilisés depuis les années 1940, les vaccins combinés comptent parmi les outils les plus efficaces de l’histoire de la santé publique.
Parmi les vaccins combinés les plus courants figurent, par exemple, le vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche ou le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR). Aux États-Unis, le vaccin ROR est homologué depuis 1971. Il a contribué à l’élimination de la rougeole dans le pays en 2000. Au cours de la décennie qui a suivi son introduction, le nombre de cas de cette maladie a diminué de 80 % .
Pourquoi certains responsables gouvernementaux réclament-ils la dissociation de ces vaccins combinés ?
Les responsables états-uniens qui prônent la dissociation des vaccins combinés invoquent des allégations infondées établissant un lien avec l’autisme ainsi que des inquiétudes quant au nombre de vaccins administrés simultanément.
Ces allégations contredisent des décennies de données scientifiques attestant l’innocuité et l’efficacité des vaccins combinés.
Qui détermine les recommandations vaccinales aux États-Unis ?
Depuis 1964, l’Advisory Committee on Immunization Practices (ACIP, comité consultatif sur les pratiques vaccinales) formule des recommandations vaccinales fondées sur les données probantes. Ce comité est composé d’experts en médecine et en santé publique bénévoles, nommés par le secrétaire à la santé et aux services sociaux (Secretary of Health and Human Services). Leurs mandats, échelonnés, durent quatre ans.
Ces experts examinent les données scientifiques tout au long de l’année et actualisent les recommandations en conséquence. La mise en œuvre de ces recommandations relève cependant de la compétence de chaque État. Sous l’administration actuelle, les recommandations vaccinales ont été politisées, ce qui les nimbe d’une sorte de flou.
En juin 2025, le secrétaire à la santé Robert F. Kennedy Jr, qui a un long passé de promotion de désinformation en matière de vaccins, a pris une mesure sans précédent : il a révoqué les 17 membres du comité consultatif sur les pratiques vaccinales, puis a nommé 12 nouveaux membres, aux qualifications contestables et présentant des conflits d’intérêts. Cette décision peut être considérée comme une rupture fondamentale avec le processus fondé sur les preuves qui protégeait la santé publique depuis plus de soixante ans.
Les représentants du ministère de la santé de Pennsylvanie et le gouverneur actuel de l’État, Josh Shapiro, ont déclaré qu’ils continuaient d’adhérer aux recommandations vaccinales fondées sur les données probantes émanant des principales associations médicales nationales, telles que l’American Academy of Pediatrics (Académie américaine de pédiatrie), l’American Academy of Family Physicians (Académie américaine des médecins de famille) et l’American College of Obstetricians and Gynecologists (Collège américain des obstétriciens et gynécologues).
Quelles sont les conséquences concrètes de la mésinformation et de la désinformation vaccinales ?
Nous en avons un exemple éloquent sous les yeux : la rougeole se propage de nouveau aux États-Unis. En 2025, 2 255 cas ont été confirmés, soit près du double du pic de 1 274 cas enregistré en 2019.
Si, pour l’année 2026, aucun cas de rougeole n’a encore été confirmé dans le comté d’Allegheny, le ministère de la santé de Pennsylvanie a annoncé que des cas ont en revanche été signalés dans le comté de Lancaster le 3 février. Il a été établi que les personnes concernées n’étaient pas vaccinées.
Les personnes non vaccinées présentent un risque 140 fois plus élevé de contracter la rougeole que les personnes vaccinées. Plus de 90 % des cas survenus aux États-Unis en 2025 concernaient des personnes non vaccinées, ou dont le statut vaccinal était inconnu.
Lorsque des responsables gouvernementaux deviennent eux-mêmes des vecteurs de mésinformation, le risque croît de façon exponentielle. L’Organisation mondiale de la santé classe l’hésitation vaccinale parmi les plus grandes menaces pour la santé mondiale.
Comment préserver les politiques vaccinales fondées sur les preuves ?
Selon l’Académie américaine de pédiatrie, les politiques mises en œuvre au niveau des États pourraient offrir une meilleure réactivité pour faire face aux besoins rencontrés aux échelles locales, tout en continuant à respecter les standards de la médecine fondée sur les preuves.
Le renforcement des politiques étatiques joue un rôle déterminant pour garantir l’accès à la vaccination. En Louisiane, par exemple, le fait de présenter la vaccination comme un geste de protection envers ses voisins s’est avéré un levier efficace en matière de sensibilisation des communautés locales. Dans le Dakota du Sud, les défenseurs de la vaccination interpellent les chefs d’entreprise en mettant en avant les bénéfices économiques qu’elle génère. L’Oregon a élaboré un modèle de financement permettant aux prestataires de soins et aux cliniques d’accéder aux vaccins sans avance de frais : ils ne remboursent l’État qu’une fois que les assureurs les ont dédommagés.
Les citoyens peuvent aussi agir en soutenant les organisations qui privilégient les décisions fondées sur des données scientifiques plutôt que sur des témoignages anecdotiques. Ils peuvent exiger que les politiques publiques soient élaborées de façon transparente, et se former pour être capables de faire la distinction entre un débat scientifique légitime et des pratiques de désinformation coordonnées. Ces étapes sont essentielles pour protéger les politiques vaccinales. Pour finir, rappelons que les recommandations 2026 de l’American Academy of Pediatrics ont été jugées fiables par douze organisations de professionnels de santé différentes, qui représentent plus d’un million de spécialistes en pédiatrie.
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Kar-Hai Chu reçoit des financements des NIH.
Maggie Slavin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Rougeole : Aux États-Unis, l’immunité collective fléchit dans certains comtés – https://theconversation.com/rougeole-aux-etats-unis-limmunite-collective-flechit-dans-certains-comtes-283245
