Source: The Conversation – in French – By Marie Helweg-Larsen, Professor of Psychology, Dickinson College

Loin de la surveillance constante qui domine dans de nombreux pays, les parents danois laissent davantage leurs enfants expérimenter, se tromper et prendre des risques mesurés. Une philosophie éducative qui pourrait favoriser la confiance en soi et l’autonomie.
On a beaucoup écrit sur les scores élevés et constants du Danemark dans les classements mondiaux du bonheur, si bien qu’il n’est peut-être pas surprenant que le Danemark soit également considéré comme le meilleur pays pour élever des enfants, selon U.S. News and World Report. Le petit pays scandinave figure aussi parmi les mieux classés en matière de bien-être des enfants, un indicateur qui prend en compte la santé physique, la santé mentale, l’éducation et les relations sociales.
Des politiques publiques comme un congé parental généreux, de solides investissements publics dans l’éducation et un système de santé universel ont évidemment joué un rôle dans ces résultats. Les Danois affichent également un niveau élevé de confiance sociale : 74 % d’entre eux estiment que l’on peut faire confiance à la plupart des gens, contre seulement 37 % des Américains.
Mais un autre facteur pourrait contribuer au bien-être des enfants danois : ils sont souvent encouragés à participer à des jeux risqués et peu encadrés.
Cela peut sembler contradictoire avec le désir des parents de tout faire pour assurer la sécurité de leurs enfants. Pourtant, en tant que Danoise d’origine et psychologue, j’ai étudié la manière dont le style parental plus détaché pratiqué au Danemark pourrait être l’une des clés pour élever des enfants plus résilients et autonomes.
Les bienfaits du jeu libre
Les Danois utilisent deux mots distincts pour traduire le mot « jouer ». Le terme « leg » désigne le jeu libre et non structuré ; « spille », lui, renvoie aux jeux ou activités régis par des règles préétablies, comme jouer au football, aux échecs ou du violon.
Chaque forme de jeu a ses bénéfices. Mais des études ont montré que le jeu libre et spontané exige davantage de compromis et de créativité, car les enfants ont la liberté de modifier ou d’inventer les règles. Les enfants apprennent à attendre leur tour et à résoudre des problèmes – des compétences plus difficiles à développer lorsque les adultes interviennent ou lorsque les règles sont fixées à l’avance.
Il existe également ce qu’on appelle le jeu à risque, une forme de jeu non structuré fondée sur des activités excitantes pouvant entraîner des blessures physiques. Sur une aire de jeux, cela peut signifier grimper sur de hautes structures, descendre un toboggan la tête la première ou se bagarrer. En dehors des aires de jeux, cela peut consister à faire un feu, nager, faire du vélo ou utiliser des outils comme des scies, des marteaux ou des couteaux.
La chercheuse norvégienne en éducation de la petite enfance Ellen Beate Hansen Sandseter a été pionnière dans l’étude du jeu à risque. Elle s’est intéressée à ses fonctions évolutives, notamment à la manière dont il aide les enfants à devenir des adultes compétents et autonomes. D’autres chercheurs ont montré que le jeu à risque favorise la santé mentale en apprenant aux enfants à devenir plus résilients et à mieux gérer leurs émotions.
Risques positifs et risques négatifs
Lorsqu’il est question de jeu à risque, il est utile de distinguer les risques positifs des risques négatifs.
Sur une aire de jeux, un risque positif correspond à un défi qu’un enfant est capable d’identifier et qu’il choisit de relever. Il peut évaluer s’il veut essayer une tyrolienne, ou décider lui-même du moment où il atteint sa limite en grimpant pour la première fois sur un filet d’escalade. L’objectif est que l’enfant explore ses propres limites et apprenne à gérer des émotions comme la peur ou l’anxiété. Bien sûr, il existe un risque d’éraflures ou de bosses. Mais la réussite peut renforcer la confiance en soi.
À l’inverse, un risque négatif correspond à un danger que l’enfant n’a ni l’expérience ni les connaissances nécessaires pour anticiper. Utiliser des équipements de jeu dont le bois est pourri, manier un outil comme une perceuse sans instruction adaptée ou nager dans des rapides peut entraîner des accidents graves sans apporter de bénéfice en matière d’apprentissage.
De nombreuses aires de jeux au Danemark sont conçues pour encourager les risques positifs. Le pays est notamment connu pour ses « junk playgrounds », ou terrains d’aventure, dont le premier a été créé pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces espaces de jeu sont aménagés avec des pneus usagés, des planches et des cordes plutôt qu’avec des équipements fixes. Les enfants ont souvent accès à des outils afin de construire des structures et transformer eux-mêmes l’espace selon leurs envies.
L’objectif n’est évidemment pas de mettre les enfants en danger. Il s’agit plutôt de leur permettre d’explorer par eux-mêmes, de tester leurs limites et d’essayer de nouvelles choses.
L’enfant naturellement compétent
Bien sûr, aucun parent n’a envie de voir son enfant se blesser. Mais les recherches suggèrent que les parents danois et les parents américains ont des perceptions du risque différentes – ainsi que des seuils distincts pour déterminer ce qu’ils considèrent comme dangereux.
Une étude a ainsi comparé les réactions de mères américaines et danoises face à des images montrant un enfant engagé dans 30 types de jeux différents : faire de la luge, du vélo, utiliser une scie pour couper du bois ou grimper dans un grand arbre, par exemple. Elle a montré que les mères danoises étaient, en moyenne, plus nombreuses à se dire à l’aise avec l’idée que leur propre enfant se trouve dans ces situations. Lors des entretiens menés par la suite, les mères danoises étaient également plus enclines à expliquer qu’elles initiaient leurs enfants à certaines activités à risque, par exemple en leur apprenant à utiliser des outils. L’une d’elles racontait ainsi avoir montré à son enfant de 5 ans comment manier une hache pour couper du bois.
Au Danemark, les crèches et jardins d’enfants apprennent même souvent aux enfants à utiliser un couteau aiguisé, certains remettant un « diplôme du couteau » une fois cette compétence acquise. L’apprentissage du vélo, lui, peut se faire dans ce qu’on appelle des « aires de circulation », équipées de rues à taille d’enfant, de pistes cyclables, de feux de signalisation et de panneaux.
Cette différence dans la tolérance au risque pourrait s’expliquer par des approches éducatives distinctes. Les parents danois considèrent leurs enfants comme naturellement compétents, ce qui signifie qu’ils leur font confiance pour affronter les risques et les difficultés. Les adultes cherchent alors à créer des environnements permettant à ces compétences naturelles de s’épanouir ; ils privilégient l’encouragement à la coopération plutôt que le contrôle.
À l’inverse, les parents américains ont davantage tendance à considérer les enfants comme vulnérables et ayant besoin d’être protégés. La santé mentale constitue une préoccupation majeure : selon une enquête du Pew Research Center menée en 2023, 40 % des parents américains se disent extrêmement ou très inquiets à l’idée que leur enfant souffre un jour d’anxiété ou de dépression. Ironiquement, les enfants qui disposent de moins d’autonomie sont aussi davantage susceptibles de rencontrer des difficultés psychologiques.
Quand la permissivité va trop loin
Laisser les enfants prendre l’initiative peut très bien fonctionner, mais il arrive aussi qu’ils ne soient pas capables de percevoir ou d’anticiper certains risques.
Les jeunes Danois, par exemple, consomment davantage d’alcool que leurs homologues européens. Une enquête récente a montré que près de sept élèves danois de troisième sur dix avaient bu de l’alcool au cours du dernier mois, et qu’un sur trois avait été ivre durant cette même période. Une étude a révélé que les parents danois plus stricts concernant la consommation d’alcool étaient moins susceptibles d’avoir des adolescents buvant fréquemment. Mais, dans l’ensemble, la culture danoise entretient un rapport très permissif à l’alcool, si bien que ces parents restent rares.
Par ailleurs, les enfants danois de 10 ans figurent parmi ceux qui possèdent le plus souvent un smartphone dans le monde, alors même que des études ont montré que la possession d’un smartphone chez les enfants est associée à des niveaux plus élevés de dépression, de stress et d’anxiété, ainsi qu’à un sommeil de moins bonne qualité.
Mais ces statistiques ne concernent pas le jeu à risque, que même des médecins et infirmiers urgentistes défendent. Elles montrent plutôt que les styles parentaux permissifs peuvent également avoir des effets négatifs.
Les bénéfices du jeu à risque – apprendre à tolérer l’échec, la détresse et l’incertitude – ne sont pas seulement importants dans l’enfance. Ils sont au cœur de ce qui fait de nous des êtres humains.
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Marie Helweg-Larsen a reçu des financements des National Institutes of Health.
– ref. Au Danemark, les enfants prennent davantage de risques et ça pourrait contribuer à leur bien-être – https://theconversation.com/au-danemark-les-enfants-prennent-davantage-de-risques-et-ca-pourrait-contribuer-a-leur-bien-etre-282759
