Comment la chasse à la baleine s’est étendue du Pays basque au reste du monde… jusqu’à être interdite

Source: The Conversation – in French – By Álex Aguilar, Profesor de Biología Animal, Universitat de Barcelona

Pendant des siècles, la chasse à la baleine a fait vivre des économies entières. Jan Pieter Strijbos/Nationaal Archief

Entre prospérité économique, surexploitation et régulation tardive, près de mille ans de chasse à la baleine ont laissé une empreinte durable sur les sociétés et les littoraux.


Les archives les plus anciennes attestant l’existence d’une pêche à la baleine organisée remontent au XIe siècle au Pays basque. De là, l’activité s’est rapidement étendue aux ports du littoral cantabrique, de la Galice jusqu’au Labourd, puis à l’ensemble de l’Atlantique, atteignant des pays comme le Brésil et l’Islande.

Bien qu’elle soit aujourd’hui presque abandonnée, cette activité a longtemps constitué un secteur très rentable. À tel point que l’ampleur des captures et leur mauvaise gestion ont conduit à son interdiction afin de protéger les cétacés.

Les débuts de la chasse à la baleine

Au Pays basque, la pêche se pratiquait à partir de petites embarcations à rame, qui prenaient la mer dès qu’une baleine était repérée. Une fois le cétacé atteint, il était immobilisé à l’aide de harpons lancés à la main, puis achevé à la lance. Le corps était ensuite remorqué jusqu’à la plage pour être exploité.

Par ailleurs, les baleiniers recherchaient activement les petits, sachant que s’ils s’en emparaient, la mère les suivrait jusqu’à des eaux abritées, ce qui facilitait sa capture ultérieure.

Dans la pêche côtière traditionnelle, les baleines étaient généralement traitées sur les plages, à la force des bras, avec de simples hachettes, couteaux et crocs.
Dans la pêche côtière traditionnelle, les baleines étaient généralement traitées sur les plages, à la force des bras, avec de simples hachettes, couteaux et crocs.
Gravure extraite de l’Histoire générale des drogues, de Pierre Pomet, París 1694

Pendant des siècles, les baleines étaient principalement pêchées pour leur lard, dont on tirait l’huile, utilisée pour l’éclairage et la fabrication de savon, essentiel à l’industrie lainière.

Bien que la capture du cétacé comporte des risques — car, aussi paisible soit-il, un animal blessé se retourne toujours contre son attaquant — les bénéfices faisaient vivre des économies locales entières. À tel point qu’une cinquantaine de ports du littoral cantabrique se sont engagés dans cette activité.

Expansion de l’activité à l’échelle mondiale

À partir du XVIe siècle, les Basques ont étendu cette activité à l’Atlantique, jusqu’à atteindre l’Islande, le Groenland, Terre-Neuve et même le Brésil. Cette expansion n’est pas passée inaperçue et, dès cette époque, d’autres puissances comme la France, le Royaume-Uni et les Pays-Bas se sont lancées à leur tour dans la chasse à la baleine, faisant fortement augmenter les captures à l’échelle mondiale.

Dès la première moitié du XIXe siècle, la chasse à la baleine était pratiquée dans tous les océans du globe et sa rentabilité atteignait des niveaux exceptionnels : les taux de profit annuels se situaient généralement entre 25 % et 50 %, permettant d’amortir rapidement les investissements nécessaires à une expédition.

Le Lagoda, un trois-mâts barque américain de New Bedford (Massachusetts), a ainsi rapporté à ses armateurs, en seulement douze ans, une somme cent vingt fois supérieure à l’investissement initial, avec certains dividendes annuels atteignant 361 %.

Au XXe siècle, la modernisation s’est traduite par l’utilisation de navires en fer équipés de moteurs à vapeur et de canons tirant des harpons de 80 kilos munis de grenades explosives, ce qui a encore accru la létalité et la rentabilité de cette activité. Rentabilité qui dépassait souvent 100 % par an, avant de commencer à diminuer avec l’épuisement progressif des populations de cétacés.

Un business juteux qui n’a jamais cherché à être durable

Dans le même temps, l’expérience accumulée par des générations de baleiniers a montré que le rendement exceptionnel des baleines était limité par leur lente reproduction. Logiquement, il aurait fallu adapter les captures à la capacité de renouvellement des populations. Mais l’industrie a fait un autre choix : maximiser les profits, quitte à épuiser rapidement les ressources d’une zone avant de se déplacer ailleurs lorsque les stocks locaux s’effondraient.

Pour permettre cette stratégie, des usines baleinières démontables et transportables ont été mises au point, adaptées à une exploitation intensive et mobile.

La saga familiale norvégienne des Herlofson, qui a introduit la chasse à la baleine moderne sur les côtes espagnoles, en est un bon exemple. Le patriarche, Peter, commence ses activités en Norvège dans les années 1880. En 1896, il installe une première station en Islande, qu’il ferme cinq ans plus tard pour la transférer en 1902 sur l’île de Harris, en Écosse.

Il est ensuite remplacé par son fils Carl, qui déplace en 1921 le centre d’opérations vers le golfe de Cadix, puis en 1925 vers la Galice. En 1928, il s’installe à Terre-Neuve, avant d’opérer en Namibie à partir de 1932, pour finir sa carrière à bord d’un navire-usine en Antarctique. À eux deux, père et fils ont exploité en cinquante ans huit zones de pêche baleinière différentes — soit en moyenne une tous les six ans.

Dans une lettre, Carl exposait clairement sa stratégie : il fallait prélever rapidement « la crème » de chaque caladero (zone de pêche) — autrement dit en tirer le maximum — puis, une fois la zone épuisée, se déplacer vers la suivante.

Baleine fraîchement harponnée par un navire de la compagnie galicienne Industria Ballenera SA en 1982.
Baleine fraîchement harponnée par un navire de la compagnie galicienne Industria Ballenera SA en 1982.
Alex Aguilar

La régulation et la Commission baleinière internationale

Ces abus ont profondément transformé la perception publique. La baleine est passée du statut de créature redoutée — pensons à Moby Dick — à celui de symbole de la conservation. En 1946, la Commission baleinière internationale (CBI) a été créée afin de réguler cette activité. Dans les années 1970, la CBI avait déjà protégé de nombreuses populations et encadrait l’exploitation des autres au moyen de quotas stricts. La pêche était enfin sous contrôle.

Cependant, le passé pesait trop lourd et la pression écologiste, très active dans les années 1980, a conduit à l’adoption d’un moratoire sur la chasse commerciale entré en vigueur en 1986, initialement prévu pour durer cinq ans. La mesure a été adoptée de justesse, avec un rôle décisif de l’Espagne, dont le vote a fait basculer le résultat.

Bien que la fin du moratoire ait été envisagée pour 1991, celui-ci a été prolongé indéfiniment en raison de sa forte portée symbolique. Pour beaucoup, l’idée de relancer la chasse à la baleine restait inacceptable. Le Japon, la Norvège et l’Islande, pays aux intérêts baleiniers importants, ont contesté cette décision en faisant valoir que les populations qu’ils exploitaient étaient en bon état — un point appuyé par des études scientifiques — et ont quitté la CBI, reprenant la chasse dans le cadre de quotas nationaux. Aujourd’hui, les deux tiers des captures de baleines ont lieu en dehors de cette organisation, selon des règles fixées par chaque pays.

Une grande partie de ses revenus provenant des cotisations versées par les pays membres — elles-mêmes liées à leur activité baleinière —, la CBI a été contrainte de vendre son siège et d’espacer ses réunions. Paradoxalement, cette organisation, pionnière dans la régulation internationale d’une ressource halieutique, traverse aujourd’hui une profonde crise en raison même de son succès. L’efficacité de son action a été dépassée par l’inertie d’une perception sociale forgée à une époque où l’exploitation des baleines était peu régulée et souvent abusive.

La CBI s’est depuis réinventée en s’intéressant à des enjeux comme le tourisme d’observation des baleines ou les effets de la pollution.

Vestiges de la vigie baleinière de Mendata, dans la commune basque de Deva.
Vestiges de la vigie baleinière de Mendata, dans la commune basque de Deva.
Alex Aguilar

Près de mille ans de pêche à la baleine ont laissé sur le littoral cantabrique une empreinte profonde et bien visible. Les petits ports du nord de la péninsule Ibérique abritent musées, monuments, vestiges de vigies et d’anciennes usines, blasons ornés de motifs baleiniers, ainsi que linteaux, sépultures et pierres tombales décorés de harpons et de scènes de chasse aux cétacés. Un patrimoine historique de premier plan, qui subsiste comme le témoignage d’une activité aujourd’hui disparue.

The Conversation

Álex Aguilar a reçu des financements du Plan Nacional de Investigación no Orientada.

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