Mali : pourquoi les djihadistes ferment les écoles

Source: The Conversation – in French – By Lamine Savané, PhD science politique, ATER, CEPEL (UMR 5112) CNRS, Montpellier, Post doctorant PAPA, Université de Ségou

Longtemps épargnées par les groupes djihadistes, les écoles du village de Dia à Ténenkou dans la région de Mopti, ont finalement été fermées sous la pression des groupes armés, notamment la Katibat Macina, affiliée au JNIM, principal groupe djihadiste actif dans cette région. Cette fermeture serait anecdotique si elle ne touchait que la région de Mopti. Or, la quasi-totalité des régions du Mali est touchée par cette fermeture des écoles.

En tant que chercheurs en sciences politiques et de l’éducation, nous avons récemment publié une recherche dans un ouvrage collectif sur l’école africaine face aux crises sécuritaires. Cette recherche se base sur des enquêtes menées principalement dans les régions de Ségou (cercle de Farako) et de Mopti (cercle de Ténenkou) de 2022 à 2025.

Nous voulions comprendre, entre autres questions, pourquoi l’école était une des premières institutions à laquelle les groupes djihadistes s’attaquaient chaque fois qu’ils veulouaient étendre leur influence dans une localité. Au-delà de l’école, les groupes djihadistes s’en prennent à tous les services sociaux de base qu’il s’agisse des administrations publiques, des commissariats de police ou des marchés hebdomadaires

Fragilités du système éducatif bien avant la crise

Au Mali, comme dans d’autres pays voisins, plus d’un million d’enfants ne sont pas scolarisés, pour des raisons indépendantes de la crise sécuritaire. Il demeure d’importants déséquilibres entre enfants des zones rurales et ceux du monde urbain. Leur accès à l’école étant fortement déterminé par leur localité de résidence, les enfants vivant en milieu rural sont souvent obligés de marcher plusieurs kilomètres pour atteindre l’école primaire la plus proche. Il y a aussi une disparité villes/villages en termes d’enseignants qualifiés, les villages servant de lieux d’affectation pour les débutants .

Toutes ces difficultés vont s’accentuer avec la crise sécuritaire, surtout que les zones rurales sont plus propices à l’influence des groupes djihadistes. Les chiffres globaux sur la fermeture des écoles n’ont cessé de croître sur l’ensemble du territoire malien depuis le début de la crise en 2012. Selon les données fournies par Cluster Education sur le Mali, au mois de janvier 2026, 2343 écoles sur un total de 10766 étaient non fonctionnelles, affectant 702 900 enfants non scolarisés.

Ce taux de fermeture des écoles représente 22 % des écoles au Mali. Dans la région de Ségou, 24 % des écoles ne sont pas fonctionnelles, tandis que ce taux monte à 35 % dans la région de Mopti, derrière Ménaka (52 %).

L’impact de la crise sécuritaire sur les écoles

La fermeture des écoles n’impacte pas seulement les élèves : les enseignants sont aussi concernés. Ils sont 14 058 enseignants à être au chômage technique selon la même source. Néanmoins, la menace contre les écoles est essentiellement celle des groupes djihadistes. Il s’agit principalement de zones où l’on constate un retrait de l’État (administrations, justice, forces de sécurité). L’administration n’est présente que partiellement dans ces localités sous pression des groupes djihadistes. Les populations accèdent difficilement aux services sociaux de base.

Toutes ces difficultés que l’école rencontrait vont s’accentuer avec la crise sécuritaire. En effet, les groupes djihadistes constituent les premiers acteurs de l’insécurité. Ils sont responsables de nombreuses attaques, qu’elles soient dirigées contre les Forces armées maliennes (FAMA), les autres groupes armés non étatiques, les représentants de l’État, les communautés ou la population civile qui leur résiste de manière générale. La fermeture des écoles est le principal indicateur de la présence djihadiste. Plus les écoles restent ouvertes, plus c’est la preuve que l’influence djihadiste est amoindrie.

A contrario, la fermeture des écoles est la manifestation d’une présence djihadiste accrue. L’école est une cible de prédilection des groupes djihadistes en raison de l’esprit critique qu’elle développe. Dans les zones sous influence djihadiste, les écoles sont souvent saccagées, voire brûlées en guise d’avertissement. Les enseignants qui veulent résister, en continuant à dispenser les cours sont menacés par les djihadistes.

Plusieurs enseignants ont été arrêtés avant d’être relâchés, parfois suite à des médiations. Face à ces risques réels, certains finissent par abandonner leur poste. Les mouvements djihadistes se rejoignent tous sur ce point, leur opposition à « l’école républicaine » ou « formelle ». La consigne est on ne peut plus claire : pas « d’école formelle » dans les zones sous leur influence. C’est ce que nous explique cet agent d’une ONG dans la région de Mopti. Originaire de la zone, il a pu voir l’impact de l’insécurité sur les écoles. Cette insécurité émane essentiellement des djihadistes :

S’agissant des écoles, dans plusieurs cas, elles ont été saccagées, les portes et les fenêtres ont toutes été enlevées. Les djihadistes sont partis avec tout ce qu’on peut enlever comme les tables-bancs. Il n’y a plus rien qui reste de l’école et la question d’une éventuelle réouverture n’est pas à l’ordre du jour (entretien, mai 2023, Ténenkou).

Les écoles dans leur ensemble sont attaquées par les mouvements djihadistes. À cet égard, l’étymologie du mouvement terroriste nigérian Boko Haram est illustrative. Son nom signifie littéralement en langue haoussa que le « livre » ou l’école occidentale, sous-entendu « la civilisation occidentale », est haram, c’est-à-dire interdite par la religion. Dans la phraséologie Boko Haram, le détournement des deniers publics par les élites nigérianes, la mauvaise gouvernance, l’injustice, la dépravation des moeurs, toutes les tares de la société nigériane ont une même et unique cause: l’école occidentale.

Les mouvements djihadistes reprochent aux écoles républicaines de propager l’enseignement des mécréants (occidentaux) qu’ils jugent contraires à leur vision de l’islam salafiste à l’encontre des valeurs de l’islam salafiste. Les djihadistes imposent donc que ces écoles deviennent des écoles coraniques ou que l’enseignement soit dispensé en arabe. Les populations sont plutôt encouragées à envoyer leurs enfants dans les écoles coraniques.

Déscolarisation et vulnérabilité

La conséquence de cette pression des djihadistes est la privation de plus de 702 900 enfants de leurs droits à l’éducation, compromettant ainsi leur avenir. Les enseignants de ces localités, intimidés voire menacés — plusieurs d’entre eux ayant été arrêtés avant d’être relâchés à Farako — finissent par abandonner leur poste, par peur pour leur vie. En revanche, les populations sont plutôt encouragées à envoyer leurs enfants dans les écoles coraniques. L’objectif est clair : c’est la fin de toute présence d’école dans ces zones.

Ils agressent physiquement les enseignants, récupèrent leurs biens, brûlent le matériel didactique, et dans certains cas, récupèrent les vivres destinés aux élèves. Une des conséquences directes de cette interdiction est la privation de milliers d’enfants maliens de leurs droits à l’éducation, compromettant ainsi leur avenir. De ce fait, ces enfants sans éducation peuvent constituer un large vivier de recrutement futur pour ces diverses organisations djihadistes.

Mopti et Ségou affectées

Dans les régions de Mopti et de Ségou, les écoles dans leur majorité ont commencé à être affectées à partir de 2017, avec des exceptions comme dans le cercle Ténenkou où l’on constate des fermetures depuis 2012, avec le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), un groupe indépendantiste touareg devenu aujourd’hui le Front de libération de l’Azawad (FLA). Mais beaucoup de ces écoles de Ségou et de Mopti ont fermé leurs portes en 2018. Les fermetures ont concerné d’abord la région de Mopti, bastion d’origine de la Katibat Macina. Déjà à cette époque, la plupart des écoles dans les communes rurales sont/étaient fermées.

A partir de 2019, on trouvait des écoles fonctionnelles principalement dans les chefs-lieux des cercles de la région de Mopti tels que Mopti ville, Ténenkou, Youwarou. Certains enseignants se sont donc refugiés dans les capitales régionales, à la suite de menaces de la part des groupes djihadistes.

Les chiffres sur la fermeture des écoles sont expressifs dans la région de Mopti. Sur les 829 écoles de la région, 289 sont fermées suite à la menace djihadiste, ce qui fait un taux de fermeture de 35 %. Ces fermetures affectent plus de 86700 enfants qui se retrouvent déscolarisés, et 1734 enseignants qui quittent les communes rurales.

Les stratégies observables sur le terrain

Malgré le nombre élevé d’écoles non fonctionnelles, certaines demeurent ouvertes. Deux stratégies principales apparaissent dans la pratique : la sécurisation des écoles et l’engagement communautaire. La sécurisation des écoles est ce qu’on a appelé la stratégie par le « haut », c’est-à-dire celle déployée par les autorités étatiques. Cette stratégie porte sur le déploiement des détachements militaires dans les villes pour restaurer la présence de l’État.

La présence militaire rassure le personnel scolaire et lui permet de travailler sereinement. Les villes qui se caractérisent par une forte présence militaire sont les moins affectées par les fermetures d’écoles. A Ténenkou ville et à Dioura, les écoles fonctionnent normalement en raison de la présence militaire dissuasive.

C’était le cas à Diondjori dont le blocus a été levé en novembre 2023 – et à Diafarabé avant que ces deux communes ne soient l’objet d’un blocus.

La deuxième stratégie par le « bas » porte sur l’engagement communautaire. Cette stratégie par le « bas », profite à la fois d’imaginaires populaires qui confèrent un statut spécifique à certaines localités, mais aussi, de contacts avec les groupes djihadistes.

Le village de Dia, chef-lieu de la commune de Diaka, était illustratif de cette stratégie. Sans présence des forces militaires et des groupes d’autodéfenses dozos, des dynamiques locales communautaires parvenaient à préserver le fonctionnement des écoles. Il s’agissait de la primauté de la coexistence pacifique comme mode de gouvernance de la société.

Avec la fermeture des écoles dernièrement à Dia, c’est la limite de la stratégie par le « bas » qui nous invite à analyser les groupes djihadistes à l’aune de leur matrice idéologique réfractaire à toute critique.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Mali : pourquoi les djihadistes ferment les écoles – https://theconversation.com/mali-pourquoi-les-djihadistes-ferment-les-ecoles-280023