Source: The Conversation – France (in French) – By Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education
La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Nous avons étudié ces évolutions pour mieux comprendre les ressorts de l’« entrepreneurialisme » , ce courant de pensée qui érige l’entrepreneuriat comme un remède aux problèmes de la société.
L’entrepreneuriat est devenu un sujet grand public, il s’est même transformé en spectacle. Sur M6, aux heures de grandes écoutes, l’émission « Qui veut être mon associé ? » permet à des porteurs de projet de trouver des investisseurs. Il y a bien longtemps, en 1986, l’homme d’affaires Bernard Tapie avait déjà mêlé création d’entreprise et télévision avec l’émission « Ambitions » sur TF1 pour montrer le visage d’une France plus audacieuse, « enthousiaste et généreuse ».
Quand le président de la République Emmanuel Macron évoque la « start-up nation » française en 2017, son objectif est de présenter l’entrepreneuriat comme un moyen de transformer positivement un pays en permettant à des individus d’être acteurs de ces changements.
Du modèle managérial au modèle entrepreneurial
Les économistes David Audretsch et Roy Thurik ont posé pour hypothèse que, depuis le dernier quart du XXᵉ siècle, les pays occidentaux sont passés d’un modèle managérial, qui valorise la grande entreprise (privée ou publique), à un modèle entrepreneurial, valorisant les actions individuelles et le « Small is Beautiful », du titre du livre de l’économiste Ernst Schumacher. Si nous voulions caricaturer, l’entrepreneuriat est une dynamique porteuse de bénéfices et l’entrepreneur une figure inspirante.
Mais la mise en avant des réussites de la Silicon Valley, de jeunes pousses de la tech, des licornes ou décacornes (ces start-up valorisées à plus d’un milliard ou dix milliards de dollars) ne saurait occulter les dangers d’une schématisation abusive autour de l’imaginaire de la start-up et de l’entrepreneuriat. En effet, l’entrepreneuriat est un processus complexe et multiple, et ne doit pas être considéré comme un miracle. Un courant de recherche s’est ainsi développé pour une approche critique de l’entrepreneuriat.
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Illustrant ce changement de modèle, l’entrepreneuriat connaît une forte exposition médiatique depuis une trentaine d’années. Cet engouement dépasse la simple sphère économique. Dans le secteur de l’intelligence artificielle, l’exposition médiatique de Mistral AI et celle de son cofondateur Arthur Mensch, tout comme le récit entourant Demis Hassabis et DeepMind, sont des exemples récents de cette exposition.
L’« entrepreneurialisme » ou l’idéologie entrepreneuriale
La notion d’« entrepreneurialisme » nous apparaît comme pertinente pour étudier cette tendance. Il s’agit d’une idéologie qui envisage l’entrepreneuriat non plus comme une simple activité économique, mais comme une solution universelle aux maux de la société. Pour faire simple, il est bon d’entreprendre et tout le monde peut entreprendre ; souvenons-nous du propos d’Emmanuel Macron sur X :
Il est admis que les médias (spécialisés ou grand public) jouent un rôle central dans la construction des représentations. Les médias agissent comme des témoins et des acteurs de la culture d’un pays. Des travaux sociologiques, par exemple ceux d’Edward Herman et Noam Chomsky, rappellent que les médias orientent l’attention du public. Même s’ils ne dictent pas directement ce qu’il faut penser, ils définissent les thèmes qui doivent être considérés comme importants.
En ce qui concerne l’entrepreneuriat, le traitement médiatique est régulièrement critiqué pour son caractère uniforme, excessivement positif, voire héroïsé, qui met en scène des figures de réussite, souvent masculines et éloignées de la réalité quotidienne des entrepreneurs.
Façonner l’imaginaire collectif de l’entrepreneuriat
Partant de ce constat, nous avons mené une recherche afin d’avoir une vision globale de la façon dont la presse généraliste traite le sujet de l’entrepreneuriat sur un temps long. Deux grandes questions nous ont animés. Comment le discours sur l’entrepreneuriat a-t-il évolué au début du XXIᵉ siècle ? Et, de quelle manière les différents journaux, selon leur ligne éditoriale, façonnent-ils l’imaginaire collectif autour de la notion d’entrepreneuriat ?
Pour répondre à ces questions, nous avons étudié le traitement de l’entrepreneuriat dans les cinq principaux quotidiens généralistes nationaux français (le Monde, le Figaro, Libération, la Croix et l’Humanité) sur une période allant de 2001 à 2022. En analysant plus de 6 000 articles, qui comportaient, tous, le terme « entrepreneuriat », par des méthodes d’analyse textuelle, nos résultats permettent d’identifier une transformation majeure : le passage d’une représentation macro, centrée sur l’économie et la politique, à une représentation micro, orientée sur l’individu, son parcours et son vécu. Ce glissement témoigne d’une plus grande hétérogénéité dans le traitement de l’entrepreneuriat et contribue à une diffusion plus large de l’« entrepreneurialisme » dans la culture française.
Nos résultats révèlent aussi que le volume d’articles traitant de l’entrepreneuriat a progressivement augmenté, passant d’une centaine par an au début des années 2000 à un pic de plus de 500 articles en 2017, année électorale, avant de connaître une légère diminution. Les journaux marqués à droite ou au centre (le Figaro et le Monde) produisent la majorité des contenus sur le sujet.
Macro et microreprésentations
La macroreprésentation est prédominante dans les journaux de gauche (l’Humanité et Libération) et était majoritaire durant la première décennie d’observation (2001-2012). L’entrepreneuriat y est envisagé de façon globale, impersonnelle et institutionnelle comme un système. Il est traité sous l’angle de l’action publique, de la croissance économique, des mesures fiscales ou lié à l’emploi. Il se retrouve également dans le débat politique, notamment lors des différentes campagnes présidentielles. En outre, des réflexions sur l’idéologie entrepreneuriale, le capitalisme et le système économique lui sont associées.
La microreprésentation est davantage portée par un journal de droite comme le Figaro et a pris une ampleur croissante, devenant majoritaire sur la période la plus récente (2018-2022). Il s’agit d’un entrepreneuriat plus incarné, car il concerne les expériences concrètes des acteurs de l’entrepreneuriat. Cette représentation se retrouve fréquemment dans des articles traitant de l’enseignement supérieur ou de l’innovation technologique dans le monde des start-up. Elle va envisager les carrières des entrepreneurs sous forme biographique, souvent pour relater des success stories. L’entrepreneuriat y est abordé sous l’angle du parcours de vie, de la famille, des aspirations, mais aussi des lieux où se déroule l’entrepreneuriat. La microreprésentation humanise donc l’entrepreneur.
Dans la presse, un glissement clair de la représentation de l’entrepreneur
L’évolution temporelle des résultats montre un glissement clair. Au début des années 2000, la presse parlait d’entrepreneuriat principalement comme d’un levier de politique économique ou d’un sujet de débat idéologique. Progressivement, le discours s’est déplacé vers le récit et l’expérience individuelle. Nous assistons à une banalisation de la figure de l’entrepreneur, qui n’est plus seulement une statistique économique mais qui devient un personnage familier, dont on raconte les rêves, les échecs et l’environnement familial.
Nous constatons une diversité croissante des thèmes abordés. Par exemple, les journaux situés au centre, comme le Monde et la Croix, présentent le traitement le plus diversifié, naviguant entre les aspects économiques, sociaux et humains. À droite, le Figaro reste plus focalisé sur les aspects managériaux et biographiques. Tandis qu’à gauche, l’Humanité et Libération privilégient des angles politiques et sociétaux.
Ces résultats confirment que l’entrepreneuriat est désormais un fait social, irriguant les rubriques économie, politique, société ou éducation des journaux. En passant d’un discours abstrait sur les politiques gouvernementales à des récits sur les projets de vie, nous pensons que la presse contribue à la normalisation de l’idée selon laquelle l’entrepreneuriat est une option possible, voire souhaitable, pour tous.
Il est impossible de dire si l’on parle trop d’entrepreneuriat, mais nous pouvons affirmer que son traitement par la presse est plus hétérogène. C’est en ce sens que nous concluons à une montée de l’« entrepreneurialisme ».
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Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française – https://theconversation.com/parle-t-on-trop-dentrepreneuriat-le-cas-de-la-presse-francaise-276643
