Source: The Conversation – in French – By Antoine Achard, Docteur en Sciences Economiques, Université de Bordeaux
Local ou central, déconcentration ou décentralisation ? La France continue de balancer entre ses choix dans sa politique de réindustrialisation. Le gouvernement a décidé de renforcer le rôle des préfets dans ce domaine. La réussite passe par une meilleure coopération où la Région tracerait la route et le préfet dégagerait le passage.
Depuis des années, médias, scientifiques, industriels, politiques nous adressent le message suivant : la réindustrialisation est devenue un objectif central pour la France et l’Europe.
Derrière cette notion, on trouve une promesse : créer des emplois pérennes, relocaliser certaines productions jugées stratégiques pour notre économie, booster la transition énergétique.
Une question demeure : qui pilote ce chantier de définition de la politique industrielle et de son application ?
L’État, au niveau national, les Régions, chefs de file sur les questions de développement économique depuis la dernière réforme territoriale, les Directions déconcentrées de l’État au premier rang desquels les DREETS ou encore les préfets ?
Avant de poursuivre, rappelons que la décentralisation confie des compétences à des collectivités territoriales élues (Régions, Départements…), tandis que la déconcentration délègue le pouvoir de l’État à ses propres représentants locaux (préfets, directions déconcentrées…).
Une vieille histoire française
En France, l’industrie a toujours été une affaire d’État. Colbert, considéré comme le père des politiques industrielles, au XVIIe siècle, puisqu’il est le premier à intervenir de façon systématique et structurée dans l’économie et l’industrie. Il soutenait notamment une politique de manufactures nationales fortes ancrées sur les territoires.
Après la Seconde Guerre mondiale, les politiques de planifications et de nationalisations ont suivi la même logique : une impulsion nationale, apothéose du dirigisme centralisateur, mais une mise en œuvre effective sur le terrain. Il est certain que le poids de cette histoire compte : elle explique pourquoi la politique industrielle française se joue toujours dans un dialogue complexe entre Paris et les territoires.
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Les Régions : des stratèges de proximité ?
Depuis les lois Deferre qui signent l’acte I de la décentralisation en 1982, les Régions ont gagné du poids au fur et à mesure des décennies dans la conception et l’application de politiques de développement économique. Elles sont aujourd’hui légitimes dans les textes, moins dans le budget, et accompagnent des projets industriels, soutiennent l’innovation, des PME aux ETI. Elles sont également devenues les principales responsables de la gestion des Fonds Européens Structurels et d’Investissements (les FESI : FEDER, FEADER…). Tout cela les a rapprochées des entreprises et leur a permis de se bâtir un vrai savoir faire et expertise.
Les politiques régionales sont évidemment très diverses, de même que leur manière d’intervenir. Mais, lors de mes recherches en Nouvelle-Aquitaine, j’ai pu observer que leur rôle ne se limite pas seulement à distribuer des subventions. Elles définissent des trajectoires, structurent des filières, cherchent à créer des « champions régionaux » (voire le chapitre 5). Leur force réside dans la connaissance des spécificités locales, acquise en tissant des liens étroits et pérennes avec les acteurs locaux. Leur faiblesse réside probablement dans leur manque de moyens d’intervention tant financiers qu’humains.
L’éternel retour de l’État, la revanche des préfets ?
Depuis plusieurs années, l’État revient dans le jeu des politiques économiques et industrielles. Ce retour a été marqué par le lancement du programme Territoires d’Industrie intronisé par Édouard Philippe en 2018. Ce programme a été relancé en 2023 et modifié à la suite des remontées de critiques sur sa version et 1 (Cour des Comptes, Régions de France, Intercommunalités de France). Il a également été doté d’un fonds d’intervention spécifiques (Fonds Vert pour Territoire d’Industrie) et doublé de déclinaisons de programmes nationaux au niveau régional, comme le désormais incontournable France 2030, lancé en 2023. Ce dernier connait une version régionalisée.
En parallèle, l’État territorial a repris de la vigueur au fil des ans pour administrer ces grands programmes, via les DREETS/DDEETS, l’ANCT, les préfectures et sous-préfectures. Souvent, et les acteurs locaux en témoignent, ces grands programmes sont gérés de manière collaborative avec les collectivités, au premier rang desquelles les Régions. Toutefois, ces dernières sont souvent assignées à un rôle consultatif. Ce faisant, les DREETS sont redevenues incontournables malgré des moyens humains limités par rapport aux Régions.
Le point positif c’est que cela crée un canal complémentaire, parfois concurrent, pour le soutien aux entreprises. De l’autre côté en revanche cela ne facilite pas la lisibilité, et bien souvent les entreprises et citoyens se demandent « mais qui fait quoi ? »
Des textes passés inaperçus ou presque
A l’été 2025, plusieurs textes officiels, qui ont failli passer inaperçus tant l’actualité politique ne manque pas de rebondissements, décret n° 2025-479, décret n° 2025-480 et décret n° 2025-481, ont renforcé les prérogatives des préfets. Le préfet de région devient le véritable pilote de l’action territoriale de l’État, avec autorité sur les directions régionales. Le préfet de département, lui, est chargé de la mise en œuvre opérationnelle et du suivi des projets industriels locaux.
Comme le résume Maire Info, c’est une « montée en puissance » : les préfets disposent désormais d’un rôle d’arbitre entre les services, d’une capacité renforcée de pilotage interministériel, et d’un mandat clair vis-à-vis des entreprises. Ce changement d’équilibre traduit moins une recentralisation qu’une déconcentration accrue. L’État assume donc dès lors de déléguer davantage à ses représentants locaux.
Ce mouvement important a été précisé par une circulaire du premier ministre du 5 septembre 2025, qui redéfinit l’action territoriale de l’État. Elle conforte le préfet de département comme « échelon de référence », élargit son pouvoir de dérogation et lui confie un rôle de délégué territorial pour de nombreux opérateurs publics (ADEME, ANRU, FranceAgriMer, OFB, ANS, etc.). Il est aussi associé aux nominations et à la définition des objectifs des chefs de service, et devient le seul porte-parole de l’État dans le département. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de coordonner, mais bien d’incarner l’État territorial dans toutes ses dimensions en posant face aux collectivités des acteurs aux prérogatives renforcées.
Ce mouvement ne concerne pas uniquement la coordination administrative. Il touche également des agences opérationnelles comme l’ADEME. Un avant-projet de loi, dont Le Monde a publié des extraits en avril 2026, prévoit l’intégration des délégations régionales de l’agence au sein des DREAL, placées sous l’autorité du préfet. Une réforme qui inquiète les syndicats et certains administrateurs, qui y voient un risque de perte d’autonomie et d’expertise — précisément ce qui fait la valeur opérationnelle de ces structures sur le terrain. (https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/04/07/les-salaries-de-l-ademe-craignent-le-demantelement-de-leur-agence-par-l-etat_6677917_3244.html)
Entre chevauchements et coopérations
Pour un dirigeant, un porteur de projets, même parfois une collectivité, cette double présence peut prêter à confusion et renforcer le flou autour des compétences et attributions. Qui doit-on aller voir lorsque l’on porte un projet de développement, d’innovation, etc. ? La Région, qui définit une stratégie de long terme et dispose de financements propres et européens ? Ou le préfet, capable de débloquer rapidement une autorisation, de coordonner plusieurs services et qui dispose désormais indirectement de fonds d’intervention ?
Dans le meilleur des cas, les deux se complètent. La Région trace la route, le préfet dégage le passage. Mais si la coopération n’est pas claire, le risque est réel : duplication des dispositifs, perte de lisibilité pour les entreprises, dilution des responsabilités. Et il y a un risque certain de se retrouver à des réunions multiacteurs très difficiles à suivre pour des entreprises qui souhaitent avant tout avoir des règles du jeu simples.
Donner du sens à la réindustrialisation
La réindustrialisation aujourd’hui n’est pas seulement un mot d’ordre. Elle demande de la cohérence dans les politiques qui sont pensées, présentées et appliquées : entre les ambitions nationales, les stratégies régionales et les besoins locaux.
Si les Régions doivent rester les stratèges de long terme, articulant économie, emploi et aménagement du territoire. Les préfets, eux, pourraient jouer le rôle de facilitateurs, garants d’une administration réactive. En revanche, si leur autorité commence à prévaloir, cela peut rebattre les cartes sur l’articulation et le déploiement des politiques économiques et industrielles.
Pour conclure, c’est une articulation, et non l’action isolée de l’un ou de l’autre, qui donnera du sens aux politiques industrielles et donc à la réindustrialisation. L’histoire française le montre : l’État seul ne suffit pas, les territoires seuls non plus. C’est seulement ensemble qu’ils peuvent réussir.
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Antoine Achard est membre du laboratoire de Géographie de l’Université de Poitiers Ruralités
– ref. Qui détient les clés de la réindustrialisation en France ? – https://theconversation.com/qui-detient-les-cles-de-la-reindustrialisation-en-france-280231
