Économie de l’attention : former des « consommateurs avertis », une priorité de l’éducation aux médias

Source: The Conversation – in French – By Divina Frau-Meigs, Professeur des sciences de l’information et de la communication, Auteurs historiques The Conversation France

Le procès qui vient de reconnaître aux États-Unis la responsabilité de YouTube et d’Instagram dans les troubles psychiques développés par une utilisatrice invite à interroger les objectifs de l’éducation aux médias. Si celle-ci vise à aiguiser l’esprit critique des jeunes citoyens, elle ne peut mener sa mission à bien sans éclairer les rouages commerciaux des plateformes.


Dans les cours d’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI), l’accent est ostensiblement mis sur l’« esprit critique », c’est-à-dire la capacité à prendre du recul par rapport à l’information et à se faire une opinion fondée.

Mais qu’en est-il de la compétence à la « consommation avertie », c’est-à-dire de la capacité à réfléchir à sa consommation, ses choix, ses besoins et ses budgets en toute connaissance de cause, et de faire valoir ses droits ? Celle-ci passe beaucoup plus souvent au second rang. Elle figure pourtant dans le programme d’éducation à la citoyenneté numérique du Conseil de l’Europe.

Le procès historique gagné par une consommatrice des applications de Meta (Instagram et Facebook) et YouTube (filiale de Google au sein d’Alphabet) illustre pourtant sa puissance d’action. Le jury a tranché en faveur de la plaignante, considérant que ces plateformes lui avaient causé préjudice en raison de la conception du produit, dont le design et les fonctionnalités ont entraîné chez elle des troubles de santé mentale.

Meta et Google accusés d’avoir « fabriqué l’addiction » de jeunes : Un procès inédit à Los Angeles (TV5 Monde, février 2026).

C’est la première fois que l’addiction numérique est reconnue comme dépendance forte entraînant une conduite compulsive, sans prise de substances. Voilà qui donne des perspectives d’actions dans les classes. Comment retourner l’économie de l’attention contre ceux qui la manipulent et la monétisent ?

En EMI, la critique de l’économie de l’attention passe par une connaissance des stratégies des plateformes visant à capter et maintenir l’intérêt des usagers, afin que les messages des annonceurs laissent une empreinte forte et répétée dans leur esprit et les engagent à passer à l’achat. La compétence « consommation avertie » rappelle aux usagers qu’ils ne sont pas une simple audience mais des consommateurs et des citoyens à la fois.

Construire l’usager comme consommateur et citoyen, et non comme simple utilisateur, passe par la reconnaissance de ses capacités d’action autonome, c’est-à-dire de recours, et ses capacités d’action de groupe, c’est-à-dire de protestation, voire de conflit.

Définir la « consommation avertie »

Pour le consommateur américain, les moyens d’action sont clairs et balisés, car ils autorisent la saisie en justice tout comme la réclamation client auprès d’une entreprise récalcitrante. Ce qui n’est pas sans effets d’aubaine pour certains : K.G.M. pourrait recevoir 6 millions de dollars de Meta et YouTube à titre de dommages-intérêts compensatoires et punitifs.

Pour le consommateur européen, les moyens d’action sont moins balisés, même si les plateformes sont gérées par la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies (DG-Connect), qui entremêle les contenus et leurs transports. Le répertoire des actions contre les plateformes est en grande partie saisi par les États, ce qui tend à dé-saisir, voire à dé-responsabiliser, les consommateurs et, par contrecoup, les citoyens.

La réglementation mise en place par le Digital Services Act (DSA) (2024) oblige à la transparence algorithmique : les très grandes plateformes (plus de 45 millions d’utilisateurs actifs mensuels) doivent publier des rapports trimestriels détaillant leurs algorithmes de recommandation et leurs métriques d’amplification, ce qui expose leurs fonctionnalités sans toutefois les obliger à en changer.

Côté usagers, le DSA crée le statut de signaleurs de confiance – il s’agit d’organisations reconnues pour leur expertise dans la détection, l’identification et la notification de contenus illicites ou toxiques. La solution pour le consommateur citoyen est donc de repérer ces signaleurs, et de les saisir. En France, c’est le régulateur des médias, l’ARCOM, qui désigne ces instances pouvant se saisir à la place des usagers. Ainsi, il se trouve qu’Addictions France en fait partie, tout comme Indecosa CGT, pour la défense des consommateurs.

Questionner la figure de l’usager

Les plateformes cherchent à mettre l’utilisateur en condition physique et psychologique de recourir à l’écran. Cette relation établit un contrat de partage direct, souvent scellé par des « conditions générales d’utilisation » (CGU) illisibles, notamment par les mineurs, qui donnent aux plateformes un large contrôle des données cédées en échange d’un accès « gratuit ».

Aux États-Unis, ce contrat de partage a été testé en 1996 et encore en 2012, par des « web blackout ». Les acteurs de l’internet ont affiché un écran noir sur leurs pages d’accueil ou suspendu leurs services pour protester contre des projets de loi menaçant leur liberté de commerce. En 1996, ils ont ainsi obtenu l’immunité dans la section 230 du Communications Decency Act. En 2012, ils ont obtenu le retrait de la loi SOPA antipiratage qui visait à élargir les capacités d’application du droit d’auteur pour lutter contre sa violation en ligne.

Au nom de la liberté d’expression et de consommation en ligne, ils ont incité les usagers à faire des pétitions, à boycotter les acteurs qui ne suivaient pas le mouvement et à manifester dans la rue pour faire valoir leur soutien aux plateformes et obtenir ainsi le retrait des projets de loi. En Europe, ce répertoire d’actions a été bien moins utilisé.

Mais les conditions d’usage se sont dégradées et avec elles le statut des usagers, devenus des ouvriers cachés, qui travaillent par leur temps d’attention à enrichir les plateformes. Les likes se transforment en espèces sonnantes et trébuchantes en optimisant le référencement et le placement de produit ; la création de contenus est assimilable à une forme de rédaction gratuite, ce qui va à l’encontre du droit du travail, notamment quand il s’agit de mineurs.

Visibiliser le rôle des annonceurs et des actionnaires

En EMI, il s’agit aussi de montrer le dessous des cartes. Les annonceurs et les actionnaires sont deux acteurs invisibles mais cruciaux de l’économie de l’attention. Principal mode de paiement des médias en système commercial concurrentiel, l’intégration publicitaire dicte les fonctionnalités de l’attention, comme les algorithmes de recommandation, les notifications push, le design « infinite scroll », les formats viraux, les titres « click-bait ».

C’est quoi l’économie de l’attention ? (Décodage – Info ou Mytho ? 2022)

L’économie de l’attention se fonde sur ce flux continu qui est propice à l’addiction. La vente d’espaces publicitaires permet de financer le web « gratuit » ce qui passe par des fonctionnalités de ciblage comportemental, d’achat et de partage de données, etc. Le prix de ces unités publicitaires dépend de la capacité de la plateforme à garantir une exposition prolongée (temps de visionnage, taux d’engagement).

L’usager doit être informé des montants faramineux engagés, du duopole des deux régies publicitaires de Meta et Google, rejointes récemment par Amazon, ce qui oblige tous les autres acteurs du net à passer par leurs fourches caudines, y compris les médias audiovisuels et la presse.

La publicité est aussi un secteur en concentration croissante, avec 5 à 6 agences médias en contrôle du secteur, qu’elles se sont accordées pour réguler entre elles, notamment pour ce qui est de la vente d’espaces en ligne. Leur système est complexe et opaque et rend la chaîne de valeur (créée ou détruite) difficile à traiter pour les usagers, y compris les créateurs de contenu, rémunérés au clic.

A cela s’ajoute le rôle des actionnaires de ces plateformes, dont la plupart sont entrées en bourse entre 2004 (Google) et 2012 (Facebook). Sans oublier que leurs fondateurs restent en contrôle du capital comme des actions. Ces acteurs que sont les agences et les actionnaires ont contribué à rompre le contrat de partage avec l’usager de base. Cette rupture s’est révélée au grand public avec leur volte-face et leur ralliement aux politiques ultra-libérales de Donald Trump en 2025. Elle révèle le fossé creusé entre les élites de la Tech et la base progressiste de leurs usagers croyant en un progrès social porté par les réseaux numériques.

Responsabiliser les plateformes

Les fonctionnalités du design ne sont pas une fatalité. C’est ce que démontrent les milliers de poursuites engagées par des jeunes, à titre individuel, mais aussi, à titre collectif, par des districts scolaires et des procureurs généraux d’État (devant le tribunal fédéral de première instance du district nord de la Californie, par exemple).

Elles vont se heurter à la résistance des plateformes, qui font appel systématiquement, arguant de la difficulté à mesurer et démontrer juridiquement l’impact individuel de l’addiction numérique, sans consensus scientifique massif. Mais elles signalent une ère nouvelle pour les usagers. Outre le recours au pénal (pour vice de conception de produit ou fonctionnalités addictives), la doctrine du « duty of care » (obligation de soin) évolue. Elle ouvre la porte à des initiatives de design éthique des fonctionnalités, comme l’arrêt des likes, les limites de temps d’écran, les notifications de pause, qui visent à redonner du contrôle aux utilisateurs.

Ces affaires impliquent la nécessité d’une coopération internationale pour harmoniser les standards des fonctionnalités, mais aussi l’âge de la majorité numérique. Entre les États-Unis et l’Europe, il y a deux années de hiatus en général, ce qui bénéficie aux plateformes américaines. La loi COPPA (Children’s Online Privacy Protection Act) entrée en vigueur dès 1998 et révisée en 2013 puis en 2025 la fixe à 13 ans aux États-Unis alors qu’en France, par exemple, elle est à 15 ans.

Ces affaires signalent la possibilité d’actions de classe internationales, surtout depuis la Directive relative aux actions représentatives (2020), qui relève d’un « new deal » pour les consommateurs, notamment en matière de pratiques commerciales déloyales et de clauses abusives. Les consommateurs européens pourraient joindre leurs forces aux Américains, et pousser au changement des fonctionnalités des écrans.

L’affaire K.G.M. remet en perspective l’interdiction des smartphones dans les écoles, préconisée par plusieurs pays dans le monde. Le ban laisse les praticiens de l’EMI dubitatifs, car inapplicable si tous les accessoires juridiques, techniques et éducatifs qui vont avec ne sont pas mis en place. La reconnaissance de la responsabilité des plateformes pour conception de produits à finalités addictives est plus prometteuse… si tant est que les consommateurs s’en saisissent, avec ou sans l’appui des États.

C’est en effet le design des applications de médias sociaux qui doit changer, pour les mineurs comme pour les adultes. En matière de résilience, l’efficacité de l’interdiction des smartphones comme celle du bouclier démocratique dépendra de cette mise en œuvre de la compétence « consommation avertie », par le biais de l’EMI, dès le plus jeune âge.

The Conversation

Divina Frau-Meigs ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Économie de l’attention : former des « consommateurs avertis », une priorité de l’éducation aux médias – https://theconversation.com/economie-de-lattention-former-des-consommateurs-avertis-une-priorite-de-leducation-aux-medias-279775