Les travailleurs invisibles de l’économie circulaire

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, PhD StudentDepartment of Strategy, Social Responsibility, and Environment, Université du Québec à Montréal (UQAM)

À Bogotà, en Colombie, des milliers de recycleurs parcourent chaque jour les rues pour récupérer cartons, plastiques, métaux et papiers. Sans eux, une partie importante des matières recyclables finirait dans les sites d’enfouissement. Pourtant, leur contribution demeure largement méconnue.


Ils font partie de ce que plusieurs travaux décrivent comme les « infrastructures humaines » de l’économie circulaire, c’est-à-dire les acteurs qui rendent possible la collecte, le tri, la réparation et la remise en circulation des ressources. Leur contribution demeure pourtant largement sous-estimée dans les politiques publiques et les récits de transition écologique.

Cette situation n’est pas propre à la Colombie. Des récupérateurs de Madagascar aux femmes recycleuses de Niamey, en passant par les coopératives de collecte au Brésil ou les réseaux de consigne au Québec, l’économie circulaire repose déjà sur des millions de personnes dont le travail est rarement reconnu à sa juste valeur.

Derrière chaque matière récupérée, il y a du travail

Les débats sur l’économie circulaire mettent généralement l’accent sur les flux de matières, les technologies de recyclage ou les innovations industrielles. Pourtant, la géographe britannique Nicky Gregson et le géographe britannique Mike Crang, tous deux professeurs à l’Université de Durham (Royaume-Uni) et spécialistes de la géographie économique, des déchets et des chaînes mondiales de valorisation des ressources, rappellent dans un article publié en 2015 que les matières ne circulent pas seules. Leur récupération, leur tri, leur réparation et leur remise en circulation reposent sur une multitude d’acteurs souvent absents des représentations dominantes de la transition écologique.

Ce paradoxe est d’autant plus frappant que plusieurs millions de personnes dans le monde tirent directement leurs revenus d’activités liées à la récupération, au réemploi ou au recyclage, selon l’Organisation internationale du travail. Dans de nombreux pays du Sud global, ces travailleurs constituent même le principal maillon des systèmes de valorisation des matières.

Les recherches récentes sur les transitions circulaires montrent que, dans de nombreux contextes, les performances environnementales des systèmes de récupération reposent à la fois sur les infrastructures techniques et sur les infrastructures humaines qui les rendent possibles.




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Les récupérateurs de Bogotà : une expertise méconnue

À Bogotà, les recycleurs ne se contentent pas de collecter des matières. Ils développent une connaissance fine des flux de déchets, des marchés de revente, des matériaux valorisables et des besoins des entreprises de recyclage. Leur expertise est le résultat de plusieurs décennies d’expériences, d’organisation collective et de professionnalisation.

Cette reconnaissance n’a toutefois pas été acquise facilement. Comme l’ont montré la géographe et urbaniste canado-brésilienne Jutta Gutberlet, professeure à l’Université de Victoria (Canada) et spécialiste des déchets et de l’économie circulaire inclusive, ainsi que l’anthropologue mexicain Martin Medina, chercheur spécialisé dans les récupérateurs informels, la gestion des déchets et les politiques publiques en Amérique latine, les récupérateurs latino-américains ont longtemps été considérés comme un problème social plutôt que comme des acteurs environnementaux. Ce n’est qu’à la suite de mobilisations et de décisions juridiques qu’ils ont progressivement obtenu une reconnaissance institutionnelle.

Les systèmes informels de récupération

Dans plusieurs villes africaines, les récupérateurs informels jouent un rôle essentiel dans la collecte, le tri et la valorisation des déchets, surtout lorsque les systèmes municipaux demeurent insuffisamment structurés. Par exemple, À Niamey, au Niger, les recherches sur la gestion des déchets ménagers souligne l’existence d’un système informel de récupération et de précollecte, qui compense en partie les limites des dispositifs formels de gestion des déchets urbains.

Cette réalité dépasse largement le cas de Niamey. Une synthèse récente sur les récupérateurs informels en Afrique souligne que ces travailleurs contribuent à des fonctions urbaines essentielles (ex. assainissement, récupération de matières, réduction des volumes destinés aux dépotoirs) tout en demeurant exposés à la marginalisation et à une faible reconnaissance institutionnelle.

Quand l’invisibilité devient une stratégie de survie

Les femmes occupent une place particulièrement importante dans cet écosystème. Les travaux sur la participation genrée dans l’économie informelle des déchets mettent en lumière le fait que cette activité constitue souvent une source de revenus pour des groupes urbains vulnérables, tout en reproduisant des inégalités de genre dans l’accès limité aux équipements de protection, les faibles revenus, l’exposition aux violences et l’exclusion des espaces de décision.

Dans ce contexte, l’invisibilité n’est pas uniquement une injustice subie. Elle peut aussi devenir une tactique d’adaptation. Pour des travailleurs exposés aux expulsions, à la stigmatisation ou au contrôle administratif, rester partiellement en dehors des dispositifs officiels peut permettre de préserver l’accès aux matières, aux lieux de collecte et aux revenus quotidiens.


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Cette observation nuance une idée souvent présente dans les politiques publiques, à savoir que rendre visibles et formaliser les travailleurs informels serait toujours souhaitable. Le rapport des Nations unies en lien avec la gestion des déchets solides urbains, intitulé Ne laisser personne pour compte et basé notamment sur les travaux du chercheur Costas Vélis, ingénieur britannique d’origine grecque, professeur à l’Université de Leeds (Royaume-Uni) et spécialiste de la gestion durable des déchets, montre plutôt que la formalisation peut produire des effets ambivalents lorsqu’elle ne protège pas l’accès au travail, aux espaces de collecte et aux revenus aux récupérateurs. L’enjeu consiste alors à reconnaître les conditions réelles d’exercice de ces activités et à préserver les savoirs et réseaux qui les rendent possibles.




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Reconnaître les travailleurs de la circularité

Ainsi, les récupérateurs sont souvent intégrés aux chaînes de valeur lorsqu’il s’agit de collecter, trier ou valoriser les matières. Ils le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de participer aux décisions, à la gouvernance ou au partage des retombées économiques.

Pourtant, plusieurs organisations internationales soulignent aujourd’hui que les objectifs environnementaux et sociaux de l’économie circulaire sont indissociables. En Afrique comme ailleurs, les récupérateurs contribuent déjà à réduire les volumes de déchets, à alimenter les filières de recyclages et à diminuer les coûts de gestion pour les municipalités.

Comme le précise l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD) dans son rapport de 2024, sans ce travail, une partie importante des matières récupérées n’atteindrait jamais les centres de valorisation. Ainsi, la question d’équité ne constitue qu’une partie du problème.

La reconnaissance des travailleurs de la circularité renvoie également à la capacité même des systèmes de récupération et de valorisation à fonctionner. Sans leur contribution, une part importante des matières que l’économie circulaire cherche à maintenir en circulation ne serait ni récupérée ni réintroduite dans les chaînes de valeur. Les héros oubliés de l’économie circulaire sont aussi ceux qui nous rappellent que la valeur d’une ressource dépend autant de la matière elle-même que du travail nécessaire pour la remettre en circulation.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid est membre de l’Acfas

– ref. Les travailleurs invisibles de l’économie circulaire – https://theconversation.com/les-travailleurs-invisibles-de-leconomie-circulaire-284389