Ni Crécy ni Azincourt : Neville’s Cross, la victoire anglaise décisive que l’histoire a oubliée

Source: The Conversation – in French – By Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University

La bataille de Neville’s Cross dans un manuscrit des *Chroniques* de Froissart du XVᵉ siècle, une représentation largement imaginaire. Bibliotheque Nationale de France

L’ESSENTIEL

  • Le 17 octobre 1346, près de Durham, les Anglais ont écrasé l’armée écossaise et capturé son roi, David II.

  • À l’appel de Philippe VI, David II avait envahi une Angleterre qu’il croyait vidée de ses chevaliers, partis combattre en France.

  • Cette victoire a sécurisé la frontière nord d’Édouard III, libre de poursuivre le siège de Calais, mais elle reste oubliée du grand public.


Le 17 octobre 1346, la bataille de Neville’s Cross s’est déroulée aux portes de Durham, dans le nord-est de l’Angleterre. Moment décisif de l’histoire anglo-écossaise, elle a abouti à la capture du roi d’Écosse David II. Pourtant, rares sont ceux qui en ont entendu parler.

D’autres batailles sont bien plus connues. Celles du pont de Stirling (1297), de Falkirk (1298) et de Bannockburn (1314) sont plus célèbres en raison des exploits de William Wallace et de Robert Bruce. Tout aussi connues sont les victoires d’Édouard III, du Prince Noir et d’Henri V, respectivement à Crécy (1346), à Poitiers (1356) et à Azincourt (1415).

Pourtant, moins de deux mois après Crécy, une victoire décisive a été remportée dans le nord de l’Angleterre. La bataille de Neville’s Cross reste l’une des batailles les moins connues du grand public, mais aussi l’une des plus décisives de l’histoire anglaise.

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Alors qu’Édouard III rassemblait une armée de 15 000 hommes pour envahir la France en 1346, le roi de France Philippe VI demanda l’aide de l’Écosse. Il écrivit au roi David en juin, puis de nouveau en juillet : « Je vous implore de vous souvenir de notre amitié et de nos traités (l’Auld Alliance, l’alliance franco-écossaise conclue en 1295, NdT), et de frapper l’Angleterre aussi fort que vous le pourrez. »

Édouard III et la plupart de ses nobles étant en France, Philippe assura à David que l’Angleterre n’était plus qu’un « vide sans défense ». L’occasion était trop belle pour la laisser passer.

David envahit donc l’Angleterre le 7 octobre, avec une armée d’environ 12 000 hommes. Ses troupes prirent d’assaut le Peel of Liddell (une tour fortifiée de la frontière, NdT), rançonnèrent Carlisle et pillèrent l’abbaye de Hexham, avant de faire halte aux portes de Durham, à Bearpark, le 16 octobre.

Les Anglais n’étaient pourtant pas pris au dépourvu. Contrairement à ce qu’avait assuré Philippe, Édouard n’avait pas laissé sa frontière nord sans défense. Une armée de 6 000 hommes fut levée par les seigneurs du Nord, Henry Percy, Ralph Neville et l’archevêque d’York.

Les ruines du manoir de Bearpark, où l’armée écossaise campa avant la bataille
Les ruines du manoir de Bearpark, où l’armée écossaise campa avant la bataille.
Alex Brown, Fourni par l’auteur, CC BY, CC BY

Cherchant à leur tour à surprendre les Écossais, ils marchèrent vers Bearpark avant l’aube, le 17 octobre. Dans les brumes du matin, l’armée anglaise tomba sur un groupe de pillards écossais mené par William Douglas. Douglas s’enfuit en hâte pour avertir le roi David que les Anglais étaient parvenus à lever une armée contre lui.

La Chronique anonimalle, un récit anonyme du XIVᵉ siècle rédigé à l’abbaye Sainte-Marie (à York, NdT), rapporte que David se leva de son lit, contrarié, et déclara avec colère : « Ô homme, cela ne se peut, car en Angleterre il ne reste plus que des moines et des chanoines, des frères et des prêtres, des porchers et des bergers, des cordonniers et des pelletiers ; tous les chevaliers sont avec leur roi outre-mer. »

La bataille de Neville’s Cross

Deux lettres de l’époque, écrites par le prieur de Durham et par Thomas Sampson, racontent comment l’armée anglaise arriva sur le champ de bataille, aux portes de Durham, à 9 heures. Les deux armées se toisèrent ensuite d’un bout à l’autre de la lande pendant cinq heures. Puis, à 14 heures, les archers anglais, armés de leurs arcs longs, ouvrirent le feu sur les Écossais, et la bataille commença pour de bon. À 17 heures, les Écossais étaient mis en déroute et fuyaient le champ de bataille.

Si le déroulement de la bataille est difficile à reconstituer, des historiens ont avancé que « la victoire fut obtenue moins par le tir à l’arc que par le dur labeur du combat au corps à corps, dans une mêlée acharnée ».

La chronique de l’abbaye de Meaux, rédigée au tournant du XVᵉ siècle, rapporte qu’« en raison de leur épuisement et de la durée du combat, ils cessèrent un temps de se battre, appuyés sur leurs lances et leurs armes ». La Chronique anonimalle note de même qu’à plusieurs reprises les armées « se reposèrent d’un commun accord, puis reprirent le combat ».

Illustration médiévale montrant des hommes s’exerçant au tir à l’arc
Archers s’exerçant au tir à l’arc long, dans le psautier de Luttrell.
Psautier de Luttrell/Wikimedia Commons

Selon une légende locale, le roi David aurait tenté de fuir en se cachant sous le pont d’Aldin Grange. Il aurait été capturé parce que les Anglais avaient aperçu son reflet dans l’eau de la Browney. La plupart des chroniques de l’époque racontent toutefois que le roi combattit avec courage.

Le roi David fut blessé par deux flèches. Malgré cela, selon le Scotichronicon, une chronique écossaise du XVᵉ siècle, il parvint à casser deux dents à l’homme qui l’avait capturé avant d’être maîtrisé.

Celui qui captura le roi David était un écuyer relativement modeste du Northumberland : John de Coupland. Il fut élevé au rang de chevalier banneret, la position la plus élevée en dessous de la noblesse titrée. Il reçut aussi une rente annuelle très importante de 500 livres (soit un peu plus de 290 000 livres de 2017, environ 347 000 euros).

Un dénouement décisif et dévastateur

L’issue fut décisive et dévastatrice. L’armée écossaise perdit jusqu’à 2 000 hommes, tandis que le prieur de Durham écrivit que « peu des nôtres furent tués dans ladite bataille ».

Outre le roi David, quatre comtes écossais et plus d’une douzaine de grands barons furent faits prisonniers. Le comte de Menteith, qui avait auparavant prêté hommage et juré fidélité à Édouard III, fut pendu, éviscéré et écartelé pour trahison. Parmi les morts figuraient les comtes de Moray et de Strathearn, le maréchal, le connétable, le chancelier et le chambellan d’Écosse, ainsi que de nombreux barons et chevaliers.

L’année suivante, les Anglais parvinrent à occuper la quasi-totalité de l’Écosse située au sud des fleuves Forth et Clyde. Il faudrait des décennies aux Écossais pour recouvrer tout ce qu’ils avaient perdu. Le roi David lui-même passa onze ans prisonnier des Anglais avant d’accepter de payer une lourde rançon de 100 000 marcs (unité de compte valant deux tiers de livre, NdT) pour sa liberté (soit un peu plus de 39 millions de livres de 2017, environ 47 millions d’euros).

Un panneau routier rappelant l’importance historique de Neville’s Cross, sur l’A167
L’un des panneaux qui rappellent l’importance historique de Neville’s Cross, sur la route A167.
Alex Brown, Fourni par l’auteur, CC BY, CC BY

La bataille de Neville’s Cross a surtout compté parce qu’elle a fermé la porte à toute une série de scénarios possibles. Une victoire écossaise aurait poussé Édouard III à lever le siège de Calais pour rentrer en Angleterre. Au lieu de cela, l’éclatante victoire anglaise a sécurisé la frontière nord d’Édouard pour le reste de son long règne. Il a ainsi pu rassembler 30 000 hommes pour le siège de Calais, la plus grande armée anglaise réunie pendant toute la guerre de Cent Ans (1337-1453).

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Pourquoi, dès lors, cette bataille n’est-elle pas plus célèbre ? Contrairement à Azincourt, elle n’a pas été immortalisée par Shakespeare. Contrairement à Bannockburn, elle n’est pas devenue un point d’ancrage des identités nationales. Aucune grande œuvre de cinéma ne lui a été consacrée. Elle s’est effacée de la mémoire collective, dans la longue et sanglante histoire des guerres anglo-écossaises.

Si relativement peu de gens ont aujourd’hui entendu parler de Neville’s Cross, les événements survenus là, en quelques heures, par un après-midi d’octobre, ont eu une portée internationale. Ils ont façonné pour longtemps les relations entre l’Angleterre, l’Écosse et la France.

The Conversation

Alex Brown est actuellement chercheur principal d’un projet financé par le Leverhulme Trust (fondation britannique de soutien à la recherche) consacré à la modélisation de la peste noire (« Modelling the Black Death »).

– ref. Ni Crécy ni Azincourt : Neville’s Cross, la victoire anglaise décisive que l’histoire a oubliée – https://theconversation.com/ni-crecy-ni-azincourt-nevilles-cross-la-victoire-anglaise-decisive-que-lhistoire-a-oubliee-294694