Source: The Conversation – in French – By Jean-Guillaume Ditter, Professeur associé, Burgundy School of Business

L’ESSENTIEL
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La boisson la plus consommée au monde après l’eau et le thé suscite les appétits des grandes puissances mondiales.
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Au cours des siècles, la bière opposa Romains et Germains, protestants et catholiques, Anglais et Français ou Américains et Tchèques.
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Même pour la bière, la loi reste du côté des plus forts… et des vainqueurs.
Comme nous l’avons montré dans un article précédent, la filière brassicole subit de plein fouet les tensions géoéconomiques. Résultat : les principaux acteurs s’y adaptent en développant de nouvelles stratégies.
Avec plus de 190 milliards de litres par an, la bière est la boisson alcoolisée la plus produite et consommée au monde en 2024. La Chine est le premier pays producteur et consommateur ; les Tchèques les plus grands consommateurs par habitant. Blonde, brune ou ambrée, pils, stout ou IPA, cette boisson du quotidien ne nécessite ni minerais rares ni technologies sophistiquées. Quoi de plus banal et de moins stratégique ?
C’est bien cette banalité qui en fait un enjeu de pouvoir : la bière est un produit de consommation de masse profondément ancré dans la vie sociale et le quotidien des populations du monde entier. Le fameux logo à la harpe de Guinness n’est-il pas inspiré de l’un des symboles nationaux de l’Irlande ? La culture de la bière en Belgique n’est-elle pas inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2016 ?
Cette situation n’est pas nouvelle. Depuis l’Antiquité, les conflits autour de la bière sont légion. Faisons un retour historique sur les « guerres de la bière ».
De l’Empire romain à l’Empire carolingien
La bière est connue, mais peu appréciée des Romains, comme des Grecs avant eux. Elle souffre d’une comparaison constante avec le vin, considéré comme la boisson par excellence des civilisations méditerranéennes. L’historien Tacite la présente comme un « breuvage qui ne fait qu’imparfaitement imiter le vin » (en latin, Potui humor ex hordeo aut frumento, in quandam similitudinem vini corruptus). L’empereur Julien l’Apostat oppose la bière qui « sent le bouc » au vin qui « sent le nectar » (la boisson des dieux de l’Olympe, selon les Grecs anciens, ndlr).

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C’est donc au sein des tribus germaniques installées aux marges de l’Empire romain qu’elle se développe jusqu’au Vᵉ siècle. La désintégration de l’empire ainsi que de ses routes commerciales privent de vin les populations du nord de l’Europe.
Sous l’impulsion de l’empereur Charlemagne, les monastères jouent à partir du IXᵉ siècle un rôle crucial dans l’amélioration des techniques de brassage. Le lien entre la bière et l’autorité spirituelle se renforce, comme en témoigne la tenue d’un concile à Aix-la-Chapelle en 817, qui réglemente la production et la consommation de bière par l’Église. En 802, Charlemagne ordonne même la présence d’une brasserie dans chaque abbaye de son empire.
La composition de la bière est variable. L’orge et le blé sont utilisés indifféremment, entrant parfois en concurrence avec la production de pain en période de pénurie alimentaire. Elle est aromatisée par des additifs variés et souvent douteux – cendre, suie, résines –, ainsi qu’un mélange d’herbes et épices aux origines païennes appelé gruit. Cette dernière est progressivement remplacée par le houblon, ce dernier assurant une meilleure conservation du produit.
Catholiques contre protestants
En 768, une mention de la culture du houblon est évoquée via une donation par Pépin le Bref, père de Charlemagne, d’une houblonnière à l’abbaye de Saint-Denis. Cependant, cette culture va mettre plusieurs centaines d’années pour s’imposer face au gruit. La ville hanséatique de Hambourg exporte ses bières houblonnées dans toute l’Europe du Nord dès le XIIIᵉ siècle, mais il faut attendre le XVIᵉ siècle pour que l’Angleterre l’adopte définitivement.
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L’une des raisons tient à la rentabilité du gruit. Dans de nombreuses régions, son commerce relève d’un monopole concédé par les autorités politiques ou religieuses. Princes, évêques, monastères et villes en tirent des revenus substantiels, que l’usage du houblon, non taxé, menace directement. Cette rivalité économique se double progressivement d’un conflit religieux. Aux côtés de brasseurs, de marchands et de princes désireux de briser le monopole ecclésiastique, les réformateurs protestants cherchent à affaiblir les privilèges matériels de l’Église en contestant cette coutume.
Loi bavaroise sur la pureté de la bière
Un décret, signé le 23 avril 1516 par le duc Guillaume IV, seigneur catholique opposé à la Réforme, contribue à stabiliser la composition de la bière et à imposer le houblon. Cette loi bavaroise sur la pureté de la bière, ou Reinheitsgebot, en restreint les ingrédients à l’orge, au houblon, et à l’eau – l’action des levures étant alors inconnue. Le blé est réservé à la boulangerie ; les additifs sont interdits afin de protéger la santé des consommateurs.

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Ce décret, adopté en Bavière avec de nombreuses exceptions, va être par la suite étendu au reste de l’Allemagne en 1906, un quart de siècle après son unification.
Les brasseurs bavarois réactivent dans les années 1950 la loi sur la pureté de la bière par le biais de la « Loi sur la fiscalité de la bière » (Biersteuergesetz), officiellement au nom de la protection des consommateurs. Une nouvelle « guerre de la bière » s’ensuit dans les années 1970, qui oppose l’Allemagne aux autres pays de la Communauté économique européenne (CEE). Elle prend fin à la fin des années 1980 lorsque la Cour de justice européenne juge que cette loi constitue une barrière commerciale protégeant les brasseurs allemands de la concurrence européenne.
L’Allemagne doit dès lors autoriser la vente sur son territoire de bières étrangères contenant des additifs, tout en continuant, en théorie, à appliquer la loi à sa propre production. Le Reinheisgebot devient dès lors un label de qualité promouvant la tradition brassicole bavaroise et, par extension, allemande, au service du soft power du pays.
Au service de l’Empire britannique
Traversons la Manche. L’économiste et historien John Nye a démontré le rôle central joué par la bière dans la puissance britannique. Les conflits franco-britanniques du XVIIᵉ siècle au XIXᵉ siècle conduisent Londres à imposer des droits de douane élevés sur les vins français. Le but ? Soutenir la consommation d’alcools de substitution et priver la France de ses recettes d’exportation. Le traité de Methuen de 1703, qui aurait inspiré sa théorie des avantages comparatifs à David Ricardo, accorde ainsi aux vins portugais un avantage tarifaire durable sur les vins français.

Les consommateurs britanniques se tournent dès lors vers les vins portugais et les alcools locaux, dont la bière. Les autorités britanniques, parmi lesquelles figurent les Beer Barons, des représentants du secteur ayant accédé au pouvoir, vont encourager implicitement un oligopole autour de brasseries londoniennes comme Bass, Barclays, Allsopp, ou Whitbread. La raison : les recettes fiscales sont plus faciles à collecter auprès de quelques grands industriels que de milliers de petits brasseurs artisanaux.
Les calculs de John Nye montrent que les droits d’accise – impôts indirects – sur la bière et le malt, représentent respectivement 12,3 % et 11,5 % des recettes de l’État à la fin du XVIIIᵉ siècle, loin devant les droits de douane sur le sel (6,3 %) ou le vin (4,6 %). Supportées par les classes populaires, ces taxes vont financer l’expansion de la Royal Navy et par voie de conséquence de l’Empire britannique à partir du XIXᵉ siècle.
L’Empire et la bière avancent alors main dans la main. Brassée avec davantage de houblon et un degré d’alcool élevé pour résister au long voyage vers l’Inde, l’India pale ale (IPA) est la première « bière globale » et un symbole de la puissance coloniale britannique, tandis que l’irlandais Guinness connaît un succès durable en Afrique.
Budweiser Bier contre Budweiser Budvar
Plus récemment, le litige sur la propriété de la marque Budweiser reflète les tensions entre nationalisme économique et mondialisation de l’industrie brassicole.
Dès 1860, deux brasseurs d’origine allemande, Eberhard Anheuser et Adolphus Busch produisent à Minneapolis une bière inspirée de la tradition de Budweis – une ville située actuellement en République tchèque. En 1876, dans cette même ville de Budweis, alors austro-hongroise, la Burgerlische Brauhaus Budweis (BBB), détenue par un collectif de propriétaires germanophones, dépose la marque Budweiser Bier. Elle est concurrencée à partir de 1895 par la brasserie Budějovický Budvar, dont les propriétaires, de langue tchèque, commercialisent la Budweiser Budvar.

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Après la Seconde Guerre mondiale, Burgerlische Brauhaus Budweis et Budějovický Budvar deviennent propriété d’État. Lorsque la Tchécoslovaquie s’ouvre à l’économie de marché en 1990, Budějovický Budvar reste aux mains de l’État afin d’empêcher Anheuser-Busch de l’acquérir et s’approprier la marque. La Burgerlische Brauhaus Budweis est quant à elle acquise en 2011 par le belgo-brésilien AB-Inbev, propriétaire d’Anheuser-Busch depuis 2008. Sans surprise, la marque Budweiser Bier disparaît pour être remplacée par Samson.
Les deux concurrents vont dès lors chercher à faire établir leurs droits respectifs à travers le monde dans une centaine de procès, allant jusqu’à un jugement de l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce dernier oppose les États-Unis à l’Union européenne sur la protection des indications géographiques. Anheuser‑Busch obtient finalement l’usage exclusif du nom Budweiser en Amérique du Nord, où son concurrent doit se faire appeler Czechvar ; Budweiser Budvar conserve sa marque dans la plus grande partie de l’Europe, forçant l’Américain à utiliser le nom de Bud.
Ces exemples nous montrent comment la bière peut être au cœur de tensions économiques, politiques, culturelles, sociales et religieuses. Dans un monde de plus en plus conflictuel, où les ressources se raréfient, l’industrie mondiale de la bière devra encore longtemps tenir compte des intérêts étatiques et nationaux… quand elle ne les instrumentalise pas à son profit !
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Jean-Guillaume Ditter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. De Rome à nos jours, les guerres de la bière ont créé et défait les empires – https://theconversation.com/de-rome-a-nos-jours-les-guerres-de-la-biere-ont-cree-et-defait-les-empires-277761
