Source: The Conversation – in French – By James Cronin, Professor in Marketing and Consumer Culture Studies, Lancaster University

L’ESSENTIEL
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Dès la fin des années 1840, le spiritisme venu des États-Unis a fait du contact avec les morts un marché britannique : séances, photographies, produits.
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Des médiums comme Daniel Dunglas Home refusaient tout paiement direct mais acceptaient cadeaux et soutiens, et les revues spirites dénonçaient le matérialisme tout en vendant des élixirs.
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Aujourd’hui, les « thanabots » et autres technologies du deuil rejouent cette tension entre besoin affectif, crédibilité technologique et profit.
La mort n’a jamais tout à fait empêché les vivants de chercher à poursuivre la conversation avec leurs proches disparus.
Aujourd’hui, les thanabots (des agents conversationnels qui imitent les défunts, NdT) dopés à l’intelligence artificielle (IA) et une gamme croissante de technologies du deuil, la « grief tech », mettent sur le marché plusieurs façons de recréer la voix des disparus. Ces outils ouvrent de nouvelles perspectives commerciales et de nouvelles expériences, mais soulèvent aussi des questions dérangeantes : le deuil doit-il être une source de profit ?
Pourtant, bien avant que l’IA permette de simuler une voix familière (et de la facturer au prix fort), le mouvement spirite qui a déferlé sur la Grande-Bretagne victorienne s’est déjà confronté aux questions de crédibilité, d’authenticité et d’exploitation commerciale, tout en transformant l’un des désirs les plus tenaces de l’humanité en produit commercialisable.
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Nos recherches sur l’histoire économique du spiritisme dans la Grande-Bretagne du XIXᵉ siècle suggèrent que les ressemblances vont plus loin qu’une fascination commune pour la communication avec les morts.
On se souvient souvent de la Grande-Bretagne victorienne (celle du règne de la reine Victoria, de 1837 à 1901, NdT) comme d’une époque de progrès industriel, de découvertes scientifiques et de prouesses d’ingénierie stupéfiantes. Grands magasins, passages couverts et marques de luxe nourrissaient un appétit croissant pour le shopping. Pourtant, les Victoriens étaient aussi fascinés par les fantômes, le surnaturel et le macabre.
On pourrait d’abord balayer ces tendances comme une contradiction – la persistance d’un surnaturel prémoderne au sein d’une société de plus en plus moderne. Mais, à y regarder de plus près, les technologies qui ont transformé le commerce et les divertissements victoriens ont aussi contribué à rendre les fantômes visibles, reproductibles et rentables.
La production industrielle de grandes plaques de verre, les progrès de l’éclairage et l’optique physique (l’étude scientifique du comportement de la lumière et de ses interactions avec la matière qui nous entoure) ont permis de mettre en scène des illusions fantasmagoriques comme le « fantôme de Pepper » (un procédé de théâtre qui fait apparaître sur scène, par un jeu de reflets sur une vitre, une silhouette spectrale, NdT), tandis que la photographie semblait pouvoir saisir les morts. La littérature gothique prospérait et des fascicules bon marché, les penny dreadfuls, faisaient largement commerce d’histoires étranges, sordides et surnaturelles.
Le surnaturel ne se contentait pas de survivre en marge de la modernité industrielle : il y trouvait de nouvelles occasions de prospérer. Le philosophe slovène Slavoj Žižek en propose une explication utile, en soutenant que les sociétés reposent en partie sur un « envers » (underside) fait de pratiques et de désirs qui semble contredire leurs valeurs officielles.
Cet envers peut offrir des exutoires à ce que les valeurs officielles excluent, et aider ainsi chacun à s’accommoder de l’ordre social dans son ensemble. Žižek l’appelle le « supplément obscène » : la face provocante et dérangeante qu’une société peine à reconnaître, alors même qu’elle s’appuie sur elle.
Le spiritisme victorien aide à comprendre comment ce supplément obscène a pu devenir commercialement productif.
L’essor du spiritisme moderne
Le spiritisme est la croyance selon laquelle on peut entrer en contact avec les morts par l’intermédiaire de personnes appelées médiums. Il est apparu aux États-Unis à la fin des années 1840, après que les sœurs Fox, qui se présentaient comme médiums, ont affirmé que des esprits communiquaient avec elles par de mystérieux coups frappés.
Le spiritisme est arrivé en Grande-Bretagne avec des médiums américains en tournée. Séances, démonstrations publiques, publications spécialisées et objets comme les « cabinets spirites » (un espace clos, armoire ou recoin fermé par un rideau, où le médium s’isolait pendant la séance, NdT) ont contribué à créer un mouvement doté de ses propres célébrités et de ses propres réseaux commerciaux.
En 1872, un article du Times s’étonnait qu’au sein d’« une génération qui se targue d’être celle de la science exacte », le spiritisme ait suscité un tel intérêt. Selon notre interprétation, le spiritisme donnait accès à quelque chose qui semblait manquer à une société de plus en plus tournée vers la production, l’acquisition et l’exhibition de « choses » : la preuve que la vie ne se limitait pas au monde matériel. Pourtant, le spiritisme semblait faire cette offre au moyen d’autres choses encore : des rencontres payantes, des photographies à acheter et des produits vantés par la publicité.
C’est là que le supplément obscène de Žižek devient éclairant. Les contraires apparents d’une société peuvent offrir des moyens de s’accommoder de ses exigences sans les changer fondamentalement. Le spiritisme proposait d’échapper à la culture commerciale victorienne tout en entraînant les gens dans de nouvelles formes de consommation. Rendre cette offre convaincante exigeait une gestion soigneuse.
Rendre l’impossible vendable
Les publications spirites avertissaient que la médiumnité ne s’achetait pas. Pourtant, les médiums devaient gagner leur vie, les éditeurs avaient besoin d’abonnés et les organisateurs devaient couvrir leurs frais. La médiumnité était donc présentée comme un devoir épuisant et souvent dangereux, dont les praticiens désintéressés méritaient d’être équitablement rémunérés pour leurs services.
Pour protéger l’image de marque du mouvement, des médiums comme Daniel Dunglas Home refusaient publiquement tout paiement direct pour leurs séances. Home acceptait en revanche des cadeaux, l’hospitalité, des occasions de voyager et un soutien matériel de la part de riches mécènes, tandis que d’autres médiums réclamaient le remboursement de leurs frais et des honoraires modérés, proportionnés aux moyens de leurs clients. Le commerce devenait plus facile à accepter quand il était présenté comme le soutien à une vocation supérieure.
La même tension se retrouvait dans l’édition spirite. Des périodiques comme le Medium and Daybreak pouvaient consacrer leurs premières pages à condamner le matérialisme et à mettre en garde leurs lecteurs contre un attachement excessif aux biens de ce monde, pour remplir ensuite leurs dernières pages de publicités pour des remèdes douteux, des élixirs et des produits d’apparence scientifique destinés à ces mêmes lecteurs. La critique spirite de la culture de consommation contribuait en réalité à créer de nouvelles occasions de consommer.
La crédibilité scientifique exigeait elle aussi un exercice d’équilibre. Les spirites accueillaient volontiers la participation des scientifiques, imitaient le langage de la science et de la philosophie et utilisaient du matériel technique pour que des affirmations extraordinaires paraissent dignes d’être prises au sérieux.
La photographie s’est révélée particulièrement utile. Une technologie réputée objective pouvait produire des images présentées comme des preuves de l’existence des esprits. Sa dépendance à la chambre noire fournissait en outre une analogie commode pour expliquer pourquoi les séances exigeaient l’obscurité. Un compte rendu publié dans le Medium and Daybreak décrivait une séance photographique près de Newcastle en 1880. Son auteur souligne l’importance de l’obscurité, non pour dissimuler une quelconque supercherie, mais pour atténuer « l’effet éprouvant de la lumière du jour » sur la « matérialisation » des fantômes.
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Les fantômes du capitalisme victorien nous hantent encore
La fascination victorienne pour la communication avec l’au-delà peut sembler bien éloignée de notre présent technologiquement sophistiqué. Pourtant, les formes contemporaines de « nécromancie numérique » révèlent une tension remarquablement familière : le désir de dépasser les limites de l’existence humaine continue de générer de nouvelles sources de revenus.
Comme les médiums victoriens, les entrepreneurs actuels des technologies du deuil évoluent dans un rapport délicat entre besoin affectif, crédibilité technologique et légitimité commerciale. La promesse de lien peut être sincère et profondément significative pour celles et ceux qui la recherchent, alors même que cette même promesse devient une source de profit.
C’est peut-être là l’héritage le plus troublant du spiritisme victorien : des désirs qui semblent défier les valeurs dominantes d’une société peuvent en réalité contribuer à maintenir les structures mêmes auxquelles ils paraissent résister.
Plutôt que de bousculer l’ordre établi, ils peuvent lui offrir de nouvelles occasions de prospérer. Les fantômes du capitalisme victorien, semble-t-il, n’ont jamais tout à fait cessé de faire des affaires.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Comment les Victoriens ont transformé la communication avec les morts en commerce lucratif – https://theconversation.com/comment-les-victoriens-ont-transforme-la-communication-avec-les-morts-en-commerce-lucratif-295517
