Comment les séries coréennes utilisent l’Afrique pour redorer l’image de la Corée du Sud

Source: The Conversation – in French – By Osarugue Otebele, Assistant Professor, Cinema Studies Institute, University of Toronto

Le succès de la musique populaire sud-coréenne, ou K-pop, continue d’alimenter la vague Hallyu, terme qui désigne l’engouement mondial pour la production culturelle pop du pays.

Mais avant la K-pop, il y a eu l’essor des K-dramas, ces séries télévisées coréennes, à partir de la fin des années 1990. En 2024, le mélodrame Queen of Tears (La reine des larmes) s’est classé comme la série coréenne la plus regardée sur Netflix, devenant ainsi la 14e série la plus regardée de tous les temps sur la plateforme de streaming. Elle a suivi le sillage de nombreux autres succès tels que Crash Landing on You et Marry My Husband.

Les séries coréennes ont donné naissance à une autre tendance : l’Afrique y est régulièrement représentée comme un lieu homogène, plein de dangers sauvages ou d’immaturité enfantine, et ayant besoin d’un sauveur coréen.

En tant que chercheuse spécialisée dans le cinéma et les médias, et m’intéressant plus particulièrement à l’art noir mondial et aux pratiques cinématographiques, j’ai récemment étudié comment et pourquoi l’Afrique est devenue un trope dans les séries coréennes. Cela est particulièrement vrai dans les histoires d’amour et les mélodrames où les personnages passent de la misère à la richesse.

J’ai retracé la présence de l’Afrique dans trois séries coréennes : Shooting Stars (2022), Marry My Husband (2024) et Queen of Tears (2024). Dans ces séries, l’Afrique apparaît sous trois facettes négatives différentes :

  • comme un continent ayant besoin de charité

  • un lieu de rébellion et de sauvagerie

  • un lieu de punition pour un enfant « en difficulté ».

Mon intention n’était pas d’expliquer pourquoi ces représentations sont néfastes, mais plutôt de comprendre ce qu’elles révèlent sur la Corée du Sud et comment elles servent de baromètre pour mesurer et mettre en valeur le développement du pays lui-même.

La Corée du Sud, qui comptait parmi les pays les plus pauvres du monde au lendemain de la guerre de Corée (1950-1953), est devenue une puissance économique mondiale. Elle a pris de l’importance sur la scène économique et culturelle mondiale.

Pourtant, comme je le démontre dans mon étude, ce qui permet à des pays comme la Corée du Sud de définir leur niveau de développement, c’est leur capacité à se distinguer de l’Afrique. Je soutiens que la présence de l’Afrique dans les séries coréennes contribue à créer un cadre de référence, ou plus précisément, à façonner une image. La représentation d’une Afrique « sauvage » permet de mettre en valeur le soft power émergent de la Corée du Sud, dont l’image internationale se renforce notamment grâce à sa capacité à apporter de l’aide à l’Afrique.

Un lieu où faire le bien

Dans son ouvrage On the Postcolony, le philosophe camerounais Achille Mbembe décrit l’Afrique comme le « signifiant » de l’Europe. Autrement dit, l’Europe ne peut se connaître et se définir qu’à travers la manière dont elle se construit en opposition à l’Afrique.

Mais mon étude contribue à montrer que ce phénomène ne se limite pas à l’Occident. L’influence croissante de puissances asiatiques comme la Chine et la Corée du Sud, qui développent leur soft power, offre de nouveaux espaces de diffusion aux stéréotypes de longue date sur l’Afrique.

Plusieurs fils conducteurs majeurs relient les représentations de l’Afrique dans les séries coréennes que j’ai étudiées. L’un d’eux consiste à présenter l’Afrique comme un lieu où les non-Africains peuvent se forger un caractère en participant à des actions de bénévolat au sein d’une ONG. Dans Marry My Husband, par exemple, l’antagoniste de la série, Oh Yu-ra, perd son emploi dans l’entreprise familiale et est envoyée « rejoindre une fondation de bénévolat en Afrique pour se forger un caractère ».

Dans Shooting Stars, cette représentation de l’Afrique comme épicentre de la charité est encore plus flagrante. La séquence d’ouverture de la série montre le personnage principal en train de creuser des puits en Afrique. Il est entouré d’enfants du village tout souriants, sur une musique qu’un spectateur a décrite comme « la musique du Roi Lion ».

Dans ces deux séries, la Corée du Sud se trouve incarnée par les personnages envoyés en Afrique. Alors que Yu-ra y est envoyée à titre de punition, le personnage de Shooting Stars est un acteur dont le séjour humanitaire contribue à redorer l’image auprès du public sud-coréen. L’Afrique devient ainsi un espace où se forgent l’image et le caractère des autres, mais au prix de sa réduction à un ensemble de clichés.

La punition infligée à Yu-ra illustre la manière dont les K-dramas font de l’Afrique un lieu où sont envoyés les indésirables et les personnes discréditées dans d’autres pays. Le continent devient le réceptacle de tout ce qui menace le bonheur des histoires d’amour et, par extension, le récit de la construction nationale sud-coréenne. Cette représentation de l’Afrique réapparaît dans Queen of Tears.

Un continent sans loi

Queen of Tears ne reprend pas le cliché du « sauveur asiatique en Afrique ». Au contraire, la série présente l’Afrique comme un lieu propice aux excès de jeunesse, dépourvu de tout sens de l’ordre ou de l’État de droit. L’endroit idéal pour les types de comportements qui pourraient être illégaux dans la société sud-coréenne présentée comme plus « civilisée » au sein de laquelle évolue le personnage.

Lors de la brève apparition de l’Afrique dans le troisième épisode de la série, le frère cadet du protagoniste, Soo-Cheol, se remémore ses années de rébellion :

Ça me rappelle quand je suis allé en Afrique. Mes vingt ans ont été marqués par la débauche et la barbarie.

Lorsqu’on lui reproche d’avoir passé la majeure partie de son séjour à l’hôtel, Soo-cheol répond : « Il me suffisait de regarder par la fenêtre pour avoir ma dose de folie. »

Ici, l’Afrique est associée au danger et à la sauvagerie. Faut-il en déduire qu’il n’y a ni crimes ni criminels en Corée du Sud, ni lieux ou personnes à sauver ? Bien sûr que non. Pourtant, comme le montre mon étude, les séries examinées semblent suggérer une autre réponse : « Par rapport à l’Afrique, oui. »

Quelle sera la prochaine étape pour l’Afrique ?

Cette représentation de l’Afrique est bien antérieure aux séries étudiées dans mon travail. L’idée que le continent constitue un lieu propice à la formation du caractère apparaît, par exemple, dans le film de 2018 Burning. L’héroïne s’y engage dans une quête d’« introspection » à la recherche d’un sens plus profond à la vie.

Dans les émissions de variétés improvisées, des personnalités d’origine africaine vivant en Corée du Sud, comme Sam Okyere ou Jonathan Yiombi, apparaissent souvent en tant qu’animateurs ou invités. Leur présence à l’écran ne les met pas à l’abri des réactions racistes.

Okyere, par exemple, a été la cible de propos racistes après avoir critiqué une vidéo dans laquelle des étudiants sud-coréens reprenaient une séquence devenue virale au Ghana, son pays d’origine.

La même chose s’est produite pour Yiombi après l’élimination de la Corée du Sud de la Coupe du monde de football. La RDC, son pays natal, avait battu l’Ouzbékistan, ce qui a indirectement entraîné l’élimination de la Corée du Sud.

Pour le meilleur ou pour le pire, la présence, à la fois métaphorique et littérale, de l’Afrique a fini par occuper une place importante dans l’imaginaire culturel et esthétique sud-coréen. Pourtant, malgré la vitalité de la vie urbaine, la richesse des cultures et le dynamisme de l’innovation sur le continent, les clichés persistent.




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Cette présence ne semble possible qu’à travers une image préconçue et fantasmée de l’Afrique, dépeinte comme sauvage, impuissante et primitive, et qui aurait encore besoin, même après les indépendances, d’être « civilisée ». Cette mission n’incombe plus seulement aux anciennes puissances coloniales occidentales, mais aussi aux économies émergentes d’Asie.

Un symbole de manque

Les séries coréennes (K-dramas) sont de plus en plus populaires en Afrique, mais lorsqu’on les examine systématiquement sous cet angle, le succès de la Hallyu en Afrique s’accompagne d’un lourd tribut en matière de représentation.

Malgré leur engouement pour les séries coréennes, les spectateurs africains semblent ne pouvoir se reconnaître à l’écran qu’à travers un regard colonial qui sert les ambitions de la Corée du Sud sur la scène mondiale. Ainsi, tandis que l’Afrique contribue à renforcer le capital culturel sud-coréen, elle demeure cantonnée à un rôle de symbole du manque et du sous-développement.

The Conversation

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