Source: The Conversation – France (in French) – By Manon Lavergne, École doctorale « Concepts et langages » de Sorbonne Université., Sorbonne Université

L’ESSENTIEL
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Les « sensitivity readers » sont encore mal connus aux yeux du grand public, et parfois assimilés à des censeurs.
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Attentifs à la représentation d’une expérience, d’une culture ou d’un groupe social dans un manuscrit, ils y repèrent des stéréotypes ou des inexactitudes.
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Des entretiens menés avec des professionnels de maisons d’édition et de la « lecture sensible » permettent de mieux cerner les pratiques en la matière.
En septembre 2023, l’auteur québécois Kevin Lambert (qui publie aujourd’hui sous le nom de Laura-Ève Lambert) en lice pour le prix Goncourt pour son roman Que notre joie demeure a expliqué lors d’une interview qu’il avait eu recours à une sensitivity reader (Chloé Savoie-Bernard). Et cela a suscité une controverse littéraire, portée entre autres par Nicolas Mathieu, lauréat du prix Goncourt 2018 avec Leurs enfants après eux.
Mais ce type de polémique ne suffit pas à décrire ce qui se passe entre un manuscrit et sa publication. Déplacer l’attention vers le travail éditorial lui-même permet de mieux comprendre quels passages d’un texte sont examinés, quelles modifications sont proposées et qui décide de les retenir, ou non.
Le rôle des « sensitivity readers »
Le rôle des sensitivity readers consiste à examiner la représentation d’une expérience, d’une culture ou d’un groupe social dans un manuscrit, afin de repérer des stéréotypes, des inexactitudes ou des connotations susceptibles d’échapper à l’équipe éditoriale. Ils peuvent signaler des stéréotypes, des inexactitudes ou des choix de vocabulaire qui modifient le sens d’une scène et repérer des connotations qui ont pu échapper à l’auteur ou à l’équipe éditoriale.
L’expression anglaise côtoie celle de « lecture sensible ». Le terme français « démineur éditorial », proposé par la Commission d’enrichissement de la langue française, insiste sur la détection de contenus susceptibles de choquer. Cette métaphore du danger met au premier plan la prévention des réactions du public. Elle rend moins visible une autre dimension du travail : apporter des connaissances et discuter les effets d’un choix narratif.
Pour étudier ces pratiques, mon enquête s’appuie sur 18 entretiens semi-directifs avec des professionnels de maisons d’édition de tailles et de lignes éditoriales différentes, notamment en littérature générale et en jeunesse, ainsi qu’avec des personnes pratiquant la lecture sensible. L’analyse présentée ici porte sur les témoignages relatifs à l’édition, complétés par une analyse documentaire.
Les échanges abordent les modalités de relecture, la reconnaissance de cette activité et les réserves qu’elle suscite. Ils donnent accès aux pratiques telles que les personnes interrogées les décrivent ; ils ne constituent ni un recensement du secteur ni une comparaison systématique de tous les manuscrits avant et après intervention.
Comment devient-on « sensitivity reader » ?
En France, dans le cadre de mon enquête, la lecture sensible apparaît comme une activité encore peu structurée. En effet, aucun statut professionnel spécifique, cursus de formation commun ou syndicat spécifique n’a été identifié.
Cette activité ne dispose pas des mêmes structures de représentation que la traduction littéraire, dont les professionnels sont notamment représentés par l’Association des traducteurs littéraires de France. D’ailleurs, les entretiens font apparaître deux conceptions de la légitimité à exercer cette activité. Certains sensitivity readers mettent d’abord en avant leur vécu : leur expérience d’une culture, d’une identité ou de discriminations leur permettrait de repérer des représentations qui échappent à d’autres lecteurs.
D’autres estiment que cette expérience personnelle ne suffit pas et insistent sur la nécessité de l’accompagner de connaissances approfondies, notamment en sciences sociales. Être concerné par une expérience ne donne pas accès à toutes celles d’un groupe : les différences de pays, de génération ou de trajectoire empêchent une personne de parler au nom d’une communauté entière.
Ces positions ne sont toutefois pas nécessairement opposées. Elles invitent à examiner comment le vécu, les connaissances et les compétences d’analyse se complètent. La question devient alors celle du domaine d’expertise : sur quels sujets une personne peut-elle proposer une relecture éclairée, et comment reconnaît-elle les limites de ses compétences ?
Retravailler un personnage
Le rôle des sensitivity readers est aussi de pointer en les rendant visibles certains stéréotypes que l’auteur et l’équipe éditoriale n’avaient pas repérés. Ceux-ci ne passent pas nécessairement par des propos ouvertement discriminatoires : ils peuvent apparaître dans une description physique, un surnom ou le rôle attribué à un personnage. L’intervention d’un sensitivity reader invite alors à interroger ces choix et leurs effets sur le récit.
Une éditrice interrogée évoque un roman situé dans les États-Unis des années 1930, dans lequel un personnage autochtone était muet et portait un nom d’animal. Ces caractéristiques reprenaient des conventions du western susceptibles de le réduire à une figure stéréotypée. Selon l’éditrice, les remarques de la relectrice ont conduit à préciser ces caractéristiques : le surnom est présenté comme une dévalorisation imposée par l’enquêteur tandis que le silence exprime le désaccord du personnage. La réécriture rend ainsi le rapport de domination plus explicite et donne au personnage une intention propre.
Dans un entretien en 2022 l’autrice britannique Katherine Rundell explique que, dans The Good Thieves, elle avait imaginé un enfant noir plus grand que les autres personnages. Un ou une sensitivity reader lui avait signalé que ce choix pouvait rappeler le stéréotype de l’enfant noir particulièrement grand et fort. L’autrice avait alors revu sa description.
Dans ces deux exemples, la consultation nourrit le travail de caractérisation en attirant l’attention sur des associations que les choix d’écriture peuvent véhiculer.
Le « sensitivity reading » dans le milieu de la traduction
Lors d’un entretien, une éditrice de littérature pour adolescents explique avoir sollicité une relecture spécialisée pour répondre à un besoin concret. Traduire un roman exige un savoir-faire littéraire, mais certaines références demandent aussi une connaissance approfondie du contexte culturel. En effet, certains points peuvent échapper à une équipe pourtant attentive.
Elle m’a donné un exemple concret : une coiffure avait été désignée par le mot « tresses », alors que la relectrice préconisait « vanilles ». La différence peut sembler minime. Elle permet pourtant de nommer précisément une pratique (une vanille est un type de coiffure afro pour laquelle il faut prendre deux mèches roulées séparément sur elles-mêmes dans le même sens, puis ensemble l’une autour de l’autre, tandis que pour une tresse on utilise trois mèches) et de restituer l’environnement culturel du personnage.
La relectrice interrogée décrit un travail de comparaison entre le texte original et sa traduction. Elle examine les descriptions, les références et les nuances susceptibles de disparaître en français. Dans un autre exemple qu’elle rapporte, une description concernant des hommes noirs quinquagénaires devient une affirmation sur « les Noirs ». Le changement élargit à une catégorie entière un propos initialement situé.
Ces interventions touchent donc à la portée du texte : qui est désigné, avec quel degré de précision et selon quel point de vue ? Dans les cas décrits, la lecture sensible participe à la recherche de fidélité à l’œuvre traduite.
Le sensitivity reading met ainsi en discussion des choix de représentation qui pouvaient jusque-là passer inaperçus. Son apport dépend des compétences mobilisées, du dialogue avec l’équipe éditoriale et des décisions prises à partir de ses recommandations.
Les exemples recueillis invitent donc à examiner ses effets concrets sur les textes, au-delà des controverses qu’il suscite.
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Manon Lavergne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Comment le « sensitivity reading » transforme le travail éditorial – https://theconversation.com/comment-le-sensitivity-reading-transforme-le-travail-editorial-293799
