Source: The Conversation – in French – By Marie-Eugénie Lamare, Doctorante, HEC Montréal
Fairtrade, Rainforest Alliance : sur les rayons de nos supermarchés, ces certifications promettent un chocolat plus juste. Et dans une certaine mesure, ils tiennent parole – meilleurs prix, projets communautaires, revenus plus stables pour certains producteurs. Mais cette promesse a un revers. Pour obtenir la certification, les producteurs doivent souvent produire plus, payer des audits, absorber de nouveaux coûts. Le résultat est un paradoxe difficile à ignorer : des certifications qui améliorent des vies au coup par coup, mais qui peinent à ébranler le statu quo d’une industrie du cacao restée largement inégalitaire.
Les conditions de production du cacao sont reconnues pour maintenir les producteurs dans une pauvreté systémique, perpétuant par exemple le travail des enfants dans le secteur. Pour ces raisons, les certifications équitables sont devenues très populaires dans ce secteur, se présentant comme un remède à ces enjeux. Néanmoins, le travail des enfants persiste même dans les plantations certifiées.
Doctorante en affaires internationales à HEC Montréal, j’ai mené une recherche dans l’industrie du chocolat à partir d’entrevues avec des producteurs, des coopératives et des représentants des certificateurs. Les résultats ont été publiés dans Management International avec les professeures Natalia Aguilar-Delagdo et Viviana Pilato.
Créer des produits « équitables »
Les certifications équitables établissent des normes et des critères en matière de production et de commerce durables, en mettant l’accent sur les dimensions environnementales, sociales et économiques. En choisissant ces certifications, les producteurs s’engagent à respecter leurs critères et prennent à leur charge les coûts qui y sont associés. Cela inclut les coûts de la certification, des audits, des produits agricoles plus dispendieux que les conventionnels, de nouvelles installations, etc.
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Pour résoudre la pauvreté endémique au secteur du cacao, les certifications requièrent des producteurs qu’ils mettent en place de bonnes pratiques agricoles, permettant ainsi d’augmenter la qualité et la quantité de cacao produit. Cela leur permet notamment d’accroître leur vente, en obtenant un meilleur rendement : plus de cacao par hectare.
Afin de s’assurer du respect de ces bonnes pratiques agricoles, les producteurs sont audités. La pratique d’audit, très courante, permet d’inciter les producteurs à se conformer aux critères des certifications. On y retrouve notamment l’obligation d’éliminer le travail des enfants dans les plantations, de donner accès à l’eau potable aux employés, etc. Le processus d’audit est essentiel pour garantir la transparence des conditions de production et la traçabilité tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Enfin, les certifications offrent une prime supplémentaire aux producteurs par kilo de cacao vendu. Cette prime sert majoritairement à des projets communautaires, tels que la construction d’écoles ou de puits, ou l’amélioration des coopératives de cacao. L’un de mes intervenants ivoiriens rapporte avoir vu la construction de 7 écoles en 13 ans grâce aux primes issues des certifications.
Les certificateurs ont ainsi pour fonction de signaler aux consommateurs des produits qui se démarquent considérablement des produits conventionnels en matière de respect de l’environnement et de conditions sociales de production. En les achetant, nous contribuons à soutenir les producteurs et un commerce plus juste.
La situation n’est toutefois pas aussi simple. Pour mieux comprendre leurs limites, il convient de se pencher sur deux problèmes, soit le paradoxe du rendement accru et la course à la transparence.
Le paradoxe d’un rendement accru
Les bonnes pratiques agricoles imposées par les certifications viennent augmenter le rendement des producteurs certifiés. Par exemple, les certifications optimisent les processus de production par la mise en œuvre de techniques et d’outils de gestion, notamment la gestion des sols, la lutte intégrée contre les ravageurs, etc.
Cela a pour effet de stimuler considérablement la production. Un représentant d’une coopérative certifiée Rainforest Alliance (anciennement UTZ) souligne en novembre 2020 que :
Grâce à l’amélioration continue (exigée par la certification), nous avons suivi une formation agricole (dispensée par les organismes de certification) qui nous permet de dire au producteur : « Si vous faites cela, au lieu de récolter 2 kg, vous pourrez en récolter 4 kg. »
En augmentant ainsi leur rendement, les producteurs ont davantage de chances d’accroître leurs ventes et de recevoir en retour des primes des certifications Fairtrade et Rainforest Alliance.
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Néanmoins, mes résultats indiquent que l’augmentation drastique des rendements des producteurs de cacao a probablement favorisé une surproduction de cacao et, par conséquent, contribué au déclin du prix du cacao sur le marché international. Cela vient donc fragiliser la filière du cacao.
Un autre effet négatif qui ressort de mes résultats est la demande : alors que l’offre de cacao augmente drastiquement avec les certifications, la demande de cacao certifié équitable n’est pas au rendez-vous. Ainsi, les producteurs se retrouvent à produire un cacao à un coût plus élevé (dû aux coûts liés à une production socialement et environnementalement plus respectueuse) sans pouvoir le vendre au prix du cacao certifié. Les producteurs sont contraints de vendre le reste de leur production certifiée sur le marché conventionnel, au prix du cacao non certifié.
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La face cachée de la course à la transparence
Le système d’audits des certifications permet de collecter diverses données sur les coopératives et, par conséquent, sur les producteurs de cacao.
Ces données récoltées permettent notamment d’améliorer les mesures mises en place par les certificateurs auprès des producteurs de cacao, me rapporte une employée de Rainforest Alliance. Les audits vérifient ainsi que les producteurs assurent à leurs travailleurs des conditions conformes aux critères des certifications.
Cependant, certains intervenants ont souligné des effets plus négatifs. Par exemple, pour un employé d’une compagnie de chocolat mondiale, les audits sont parfois peu fiables en raison de la véracité des informations rapportées.
En effet, de nombreux audits sont falsifiés par les producteurs pour éviter de perdre leur certification, qui a nécessité un investissement considérable. Ainsi, les « bénéfices » attendus d’une transparence accrue, comme l’éradication du travail des enfants, n’arrivent jamais.
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Ni désirables ni néfastes, mais complexes
Il en résulte un paradoxe : l’amélioration économique obtenue grâce à l’amélioration des capacités de production peut conduire à une instabilité financière due à la surproduction que cela engendre et à la petitesse du marché équitable. Cela se traduit par des coûts sociaux : les agriculteurs ont du mal à assumer les coûts de la certification tout en dépendant des primes pour espérer obtenir des acquis sociaux (puits, écoles, etc.).
En matière de transparence, le processus d’audit est considéré par les certificateurs comme essentiel pour favoriser l’amélioration sociale des producteurs et de leurs communautés. Cependant, ce processus est compromis par le manque d’honnêteté concernant les pratiques réelles.
Les résultats de cette recherche ont donc mis en évidence une réalité plus complexe que le débat autour du commerce équitable ne le suggère. S’il faut continuer d’acheter des produits certifiés, il est également important de s’assurer que les certifications n’engendrent pas de nouveaux problèmes, et qu’elles réalisent ce qu’elles promettent.
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Marie-Eugénie Lamare ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Chocolat équitable : la promesse a-t-elle le goût annoncé ? – https://theconversation.com/chocolat-equitable-la-promesse-a-t-elle-le-gout-annonce-285412
