Source: The Conversation – in French – By Pierre Tircher, Associate professor, Université de Montréal
De plus en plus, les frontières se brouillent entre les périodes de la vie consacrées aux études, à l’emploi et à la retraite. Cela soulève des enjeux : comment souhaitons-nous organiser ces différentes étapes dans notre société ? Et quelle place l’emploi doit-il occuper dans nos vies ?
Depuis le début des années 2000, la frontière qui existait entre les études, l’emploi et la retraite ne cesse de s’estomper. Derrière des mesures aussi diverses que l’encadrement du travail des adolescents, les crédits d’impôt destinés aux travailleurs expérimentés ou certaines réformes des retraites, une même tendance se dessine : la volonté d’accroître la participation au marché du travail tout au long de la vie.
Quel rôle jouent nos politiques publiques dans cette tendance ? Et quelles orientations souhaitons-nous à cet égard dans notre société ?
Dans une publication que j’ai cosignée récemment sur la réponse du Québec et du Canada au défi du vieillissement de la population, on observait que plusieurs réformes, depuis le début des années 2000, se sont employées à modifier la manière dont se font les transitions entre la jeunesse, l’âge adulte et la retraite, en favorisant la participation au marché de l’emploi tout au long de l’existence.
À titre d’exemples, le Québec a réglementé le travail des enfants, mis en place des politiques ciblant les jeunes, tout en multipliant les mesures destinées à retenir les travailleurs expérimentés sur le marché du travail.
À première vue, ces politiques semblent n’avoir aucun lien entre elles. Pourtant, lorsqu’on les replace dans une perspective historique plus large, elles peuvent être interprétées comme un mouvement de redéfinition des frontières qui séparent traditionnellement les grandes étapes du parcours de vie.
À lire aussi :
Garder son personnel vieillissant en emploi ? C’est faisable… à condition d’être plus flexible
Régentés par la « police des âges »
Les sociétés occidentales se sont historiquement structurées autour d’un modèle ternaire du parcours de vie où chacune des trois étapes est en principe consacrée à une activité. Ainsi, l’enfance est principalement consacrée à la formation, l’âge adulte au travail rémunéré et la vieillesse à la retraite.
Dans leur ouvrage « Âge et politique », l’historien René Rémond et la sociologue Annick Percheron utilisent le terme « police des âges » pour désigner la façon dont l’État a joué un rôle central dans la construction de cette organisation. Cette expression désigne la manière dont les institutions participent à la définition de ce qui est considéré comme un âge approprié pour étudier, travailler ou prendre sa retraite.
Pendant une grande partie du XXe siècle, l’obligation scolaire, l’âge minimal d’entrée sur le marché du travail ou encore les critères donnant accès aux pensions publiques ont contribué à définir des frontières relativement nettes entre ces différentes périodes de l’existence.
Depuis une vingtaine d’années, l’approche semble toutefois avoir changé. Face au vieillissement démographique et aux inquiétudes entourant d’éventuelles raretés de main-d’œuvre, les gouvernements ont progressivement accordé davantage d’importance à la participation au marché du travail.
Au Québec et au Canada, cette transformation des politiques publiques ne s’est pas opérée à travers une réforme unique et facilement identifiable, mais résulte plutôt de l’accumulation de projets de lois, de mesures incitatives, de modifications réglementaires, fiscales et administratives. Cette évolution graduelle et incrémentale rend difficile l’identification de réformes emblématiques. Isolément, chacun de ces changements peut sembler limité, voire technique. Mais ensemble, ils témoignent toutefois d’une dynamique institutionnelle visant l’allongement de la période de vie consacrée à l’emploi.
Devancer l’emploi, retarder la retraite
Le cas du travail des enfants est particulièrement révélateur. En 2023, le Québec a instauré un âge minimal de 14 ans pour travailler. Cette réforme est survenue après une hausse importante du nombre de jeunes occupant un emploi et une augmentation du nombre d’accidents du travail chez les adolescents. D’une certaine manière, cette intervention reconnaît que le travail chez les jeunes est devenu suffisamment répandu pour nécessiter un nouvel encadrement.
À l’autre extrémité du parcours, depuis 2012 plusieurs mesures ont été mises en place pour inciter les travailleurs âgés de 60 à 69 ans à travailler plus longtemps. De fait, l’État ne cherche pas à encourager l’ensemble des personnes âgées à travailler indéfiniment, mais cible plutôt les personnes à proximité de l’âge « normal » de la retraite. En ce qui concerne les personnes de 70 ans et plus, on a même amélioré les soutiens financiers.
Les prestations canadiennes de sécurité de la vieillesse ont été bonifiées de 10 % pour les personnes de 75 ans et plus. Et, au Québec, un crédit d’impôt remboursable de soutien pour les personnes de 70 ans au revenu modeste a été mis en place en 2018.
À lire aussi :
Pour pallier la pénurie de main-d’œuvre, il faut retenir les professionnels plus âgés en emploi. Voici comment
Mais d’une façon générale, les politiques publiques semblent agir simultanément sur les deux extrémités du parcours professionnel. D’un côté, on favorise une entrée relativement rapide dans l’emploi et, de l’autre, on encourage une sortie plus tardive, avec un ciblage particulier sur les personnes âgées de 60 à 69 ans.
Au-delà de la réduction du chômage
Cette évolution correspond à un autre changement plus large, observé dans plusieurs pays industrialisés.
Depuis les années 1990, comme l’expliquait la professeure d’économie de l’Université Sorbonne Paris Nord Hélène Zajdela, des organisations internationales comme l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) mettent davantage l’accent sur la hausse du taux d’emploi que sur la seule réduction du chômage.
La distinction peut sembler anecdotique, mais elle n’est pas sans conséquence. Le taux de chômage mesure la proportion des personnes qui recherchent activement du travail sans en trouver. Le taux d’emploi, lui, mesure la proportion de la population qui occupe effectivement un emploi.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Dans le premier cas, l’objectif principal consiste à aider les personnes qui veulent travailler à trouver un poste. Dans le second, on cherche à hausser la participation générale des individus au marché du travail.
Quelles conditions, pour quel projet de société ?
Le vieillissement de la population représente évidemment un défi pour le Québec, et les gouvernements doivent chercher des façons de s’y adapter.
Pour certains, cette évolution peut offrir davantage de possibilités, notamment permettre de poursuivre une activité professionnelle stimulante, ou combiner études et emploi dans de bonnes conditions. Mais pour d’autres, elle peut refléter des contraintes économiques qui limitent la capacité de choisir librement le moment d’entrer sur le marché du travail ou d’en sortir.
Au-delà des débats sur la pénurie de main-d’œuvre ou le vieillissement démographique, l’enjeu est donc aussi de déterminer quelles conditions permettent aux personnes de traverser ces transitions de la meilleure façon.
Cet enjeu soulève des questions de société fondamentales qui mériteraient d’être débattues, notamment en période d’élections : comment souhaitons-nous organiser les différentes étapes de la vie, et quelle place l’emploi doit-il occuper dans l’existence des individus ?
![]()
Pierre Tircher a reçu des financements du FRQ, du CRSH et de MITACS.
– ref. Études, emploi, retraite : pourquoi les frontières s’estompent – https://theconversation.com/etudes-emploi-retraite-pourquoi-les-frontieres-sestompent-292046
