Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
L’ESSENTIEL
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Donald Trump instrumentalise les violences en marge de la journée de manifestation du 17 octobre en France dans l’espoir de mobiliser l’électorat républicain aux élections de mi-mandat du 3 novembre prochain.
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Au-delà de cette échéance électorale immédiate, le camp trumpiste présente depuis longtemps l’immigration et l’islam comme des menaces pour la civilisation occidentale.
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Ils appellent donc les Européens à voter en faveur des partis nationalistes et espèrent renforcer une sorte de solidarité entre, d’une part, le Parti républicain des États-Unis et, de l’autre, les formations d’extrême droite européennes.
Le 19 octobre, en meeting dans le Kansas, Donald Trump lance à ses partisans :
« Si vous voulez voir ce qui est en jeu dans cette élection, regardez simplement ce qui se passe en France, une nation autrefois grande qui est conquise, pillée et réduite en cendres par des migrants, des djihadistes et des communistes qui haïssent le christianisme. »
Ce n’était pas sa première sortie sur ce sujet. Dans les premiers jours d’octobre, tandis que les revendications du mouvement social français parti des lycées mi-septembre se sont rapidement élargies à la dénonciation du coût de la vie, et plus encore après le 17 octobre, Trump, son vice-président J. D. Vance et d’autres responsables du Parti républicain ont imputé la responsabilité des violences et des pillages qui ont émaillé la grande journée de mobilisation à l’immigration et à « l’islam ».
Cet intérêt pour l’actualité française est bien entendu lié à l’imminence des élections de mi-mandat, qui auront le lieu le 3 novembre. La droite états-unienne, qui risque fort de perdre sa majorité à la Chambre des représentants et, possiblement, au Sénat fait feu de tout bois pour instiller l’idée, au sein de l’électorat, qu’une victoire démocrate provoquerait le même « chaos » que celui qu’elle observe actuellement de l’autre côté de l’Atlantique.
La France, un épouvantail du point de vue des républicains
Dès le 6 octobre, Trump présente les protestations des lycéens français comme un épisode de la supposée conquête islamiste à l’œuvre dans le pays – et cela, alors qu’aucun lien n’est établi par les autorités françaises entre ce mouvement et l’islam ou l’immigration. Peu importe, pour le locataire de la Maison-Blanche, la cause est entendue : une nation « autrefois grande » est menacée dans son existence même par une force étrangère.

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Si la France intéresse autant Trump, Vance et leurs alliés, c’est parce que, à leurs yeux, elle fournit une illustration particulièrement efficace de leur discours politique. Quand ils affirment qu’un pays associé à un immense patrimoine, à une histoire prestigieuse et à une culture mondialement connue est en danger de mort du fait de l’islam et de l’immigration, ils placent la campagne des midterms sur un plan historique, civilisationnel.
Car ce que dit Trump de la France relève moins du commentaire désintéressé que d’une instrumentalisation politique dans le contexte de la campagne des élections de mi-mandat. Les événements en cours en France offrent au président une formidable occasion de présenter ces élections comme un enjeu existentiel. Il s’agit avant tout de mobiliser les électeurs républicains tentés par l’abstention.
Dès l’été, Trump présentait les démocrates comme des ennemis intérieurs, mêlant accusations de communisme et de djihadisme, notamment contre Abdul El-Sayed, candidat démocrate musulman au Sénat dans le Michigan, devenu l’une de ses cibles favorites. Qu’El-Sayd et consorts l’emportent aux États-Unis, martèle désormais le président, et le pays sera livré au même triste sort que la France.
Le prophète et l’ennemi composite
Lors de son meeting au Kansas, le 19 octobre, que nous avons déjà évoqué, Trump fait de la France le négatif du monde MAGA. Selon lui, la « destruction en cours » de la France, étendue à l’Europe, rend d’autant plus urgente la préservation ou la restauration de la grandeur américaine. Mais, au fond, ce discours va au-delà d’une simple rhétorique de campagne. Il reprend le récit plus large de l’extrême droite nationaliste. Une manifestation, même violente, qui appartient normalement au champ du conflit social et politique est présentée comme une guerre civilisationnelle faite de conquérants et de vaincus. Trump n’hésite pas à se poser en conseiller clairvoyant mais ignoré d’Emmanuel Macron, à qui il ne cesserait de s’adresser en ces simples termes : « Fermez vos frontières ou vous perdrez la France. »
Trump reprend ici la posture traditionnelle du prophète de la jérémiade américaine : déploration du déclin, avertissement ignoré, promesse de redressement. Mais le déclin est celui des autres. Les violences à Paris et dans les autres villes françaises deviennent la confirmation de son diagnostic et Macron, le dirigeant sourd à ses recommandations et, de ce fait, incapable de protéger son pays.

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On retrouve dans cette vision des choses la structure de la théorie du prétendu « grand remplacement » de Renaud Camus et un récit populiste qui oppose des élites coupables et des populations « importées », à un peuple « pur » dépossédé.
Les populations étrangères sont présentées simultanément comme destructrices du patrimoine et consommatrices des ressources nationales, profitant de « l’État-providence payé par les citoyens français qui travaillent dur ». Trump associe la « gauche mondialiste » aux Dumocrats (« démocrétins »), désignés comme « le parti des antioccidentaux, des marxistes et des migrants hostiles du tiers-monde ».
Migrants, djihadistes, communistes, élites mondialistes et démocrates se fondent dans un ennemi composite. La France sert d’illustration du danger que constitue cet ennemi, car « ce qui est en train d’arriver à la France, ils veulent que cela arrive à notre pays ».
Un récit partagé, une guerre religieuse
C’est un récit inscrit dans la sphère trumpiste. Le vice-président J. D. Vance, pressenti comme possible candidat pour 2028, dénonce lui aussi les « progressistes occidentaux » qui « ont importé le tiers-monde en France », puis avertit ses concitoyens :
« On les avait prévenus que cela finirait ainsi, et ils n’ont pas écouté. (…) C’est l’avenir que les démocrates du Congrès recherchent pour votre pays. »
Rien de nouveau ici pour Vance. On se souvient qu’il avait déjà présenté la migration de masse comme une menace existentielle pour l’Europe lors de son intervention très remarquée durant la Conférence sur la sécurité de Munich, en février 2025, moins d’un mois après son entrée en fonctions.
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Mike Johnson, président républicain de la Chambre, assure de son côté que « la France sombre dans le chaos parce qu’elle a voulu des frontières ouvertes – tout comme les démocrates socialistes aux États-Unis ». Le sénateur texan Ted Cruz, parle, lui, de « suicide culturel » européen puis de « croisades inversées » (Reverse Crusades), qui détruiraient l’Europe, et voit dans la France une « préfiguration de ce qui attend l’Amérique si nous n’arrêtons pas cela ici ».
La dimension religieuse est aussi électorale. Trump le dit sans détour :
« J’ai le vote chrétien le plus fort de toute l’histoire. J’ai le vote évangélique, le vote chrétien. »
Il cherche à imposer le récit d’une véritable guerre religieuse entre un « nous » occidental associé au christianisme et des populations qui « haïssent le christianisme » et « la civilisation occidentale elle-même », une vision également défendue par le secrétaire « à la guerre » Pete Hegseth.
L’insistance sur le christianisme élargit ainsi, dans le discours trumpiste, la nation à une civilisation assiégée : avec l’Italie et l’Allemagne, la France devient un morceau d’un Occident menacé. L’énumération transforme le cas français en phénomène continental.
Une extrême droite transatlantique
Cette vision prolonge celle du discours de Varsovie du 6 juillet 2017, où Trump présentait déjà la survie de l’Occident comme une question de volonté, de frontières et de fidélité à son héritage. La Pologne y incarnait la résistance tandis que la France figure aujourd’hui la capitulation. Dans tous les cas, l’Europe fournit donc plusieurs rôles au même récit civilisationnel. En février 2017, à la Conservative Political Action Conference (CPAC), Trump affirmait que « Paris n’est plus Paris ». L’Europe est donc le modèle d’origine que seuls les États-Unis peuvent aujourd’hui incarner.
Ce récit trouve un écho dans la doctrine officielle. Ainsi la Stratégie de sécurité nationale (NSS) publiée en décembre 2025 associe le risque d’un « effacement civilisationnel » de l’Europe aux politiques migratoires, à la chute de la natalité et à la perte des identités nationales. Le texte salue la progression des partis qualifiés de patriotiques et préconise d’encourager, au sein des nations européennes, une résistance à leur orientation actuelle. La NSS ne parle pas d’un remplacement orchestré par les élites : le déclin y résulte de politiques, pas d’un plan. Mais elle désigne bien des responsables et identifie des alliés pour une restauration.
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Le trumpisme s’inscrit ainsi dans une extrême droite transatlantique qui partage une même représentation de la nation menacée, des populations jugées incompatibles et des élites accusées de trahison. Disposant en politique étrangère d’une latitude considérable, l’administration Trump a les moyens de peser sur l’avenir politique européen. Mais, à ce stade, rien n’indique que cette convergence idéologique se traduise par des opérations menées depuis Washington pour favoriser l’accession au pouvoir du Rassemblement national, le parti qui a clairement les faveurs de Trump dans le contexte français actuel.
Cette influence peut aussi venir d’acteurs privés, alliés de Trump. Elon Musk, qui avait pris parti pour l’AfD en Allemagne début 2025, a présenté en juillet Marine Le Pen comme « le dernier espoir de la France ». En réponse au récent message de Trump sur la France, il a écrit qu’on assiste à « une invasion au ralenti, mais une invasion tout de même ». Le 13 octobre, le ministre français des affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a accusé de harcèlement en ligne visant à influencer les débats nationaux et a mis en garde contre une ingérence lors de la présidentielle de 2027. C’est une déclaration, pas un fait établi. Mais le propriétaire de X, avec plus de 240 millions d’abonnés, n’est pas un soutien comme les autres.
La vision des violences françaises diffusée par le camp trumpiste s’inscrit donc dans un cadre préétabli. Transformé en conflit d’appartenance, le conflit social en cours est instrumentalisé de façon à former un acte d’accusation contre les dirigeants qui auraient livré leur pays à des forces étrangères hostiles, et contre les démocrates qui prépareraient le même avenir aux États-Unis. La France n’est pas un pays à comprendre, ni même le vrai sujet. Elle sert uniquement de supposée preuve de la justesse d’un récit qui désigne d’avance les coupables… et les héros qui peuvent les empêcher de parvenir à leurs sinistres fins.
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Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « Si les démocrates gagnent, l’Amérique brûlera comme la France » : comment Trump instrumentalise la crise française – https://theconversation.com/si-les-democrates-gagnent-lamerique-brulera-comme-la-france-comment-trump-instrumentalise-la-crise-francaise-294881
