Source: The Conversation – France in French (2) – By Anne Dumoulin, Enseignante-Chercheuse en biologie animale à la Faculté de Gestion Economie et Sciences (FGES), Institut catholique de Lille (ICL)
L’ESSENTIEL
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Le goût est loin d’être le privilège de la langue humaine. L’évolution a créé bien des manières de goûter sa nourriture.
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Des animaux sans cerveau, comme les méduses, sont capables de détecter des proies au moyen de signaux chimiques.
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Les moustiques goûtent la peau avant de se nourrir et les colibris peuvent déceler le sucré sans récepteurs sensoriels.
Une méduse sans cerveau qui repère son dîner presque instantanément ; un moustique qui goûte votre peau avant de piquer, prêt à faire demi-tour en une fraction de seconde ; un colibri, enfin, qui décode le sucre avec un capteur à l’origine programmé pour la viande… Au final, le goût est loin d’être le privilège de la langue humaine.
Laissez-vous embarquer pour un voyage du fin fond de l’océan jusqu’au centre des fleurs à la rencontre d’animaux qui goûtent et ressentent le monde d’une façon différente de la nôtre.
Les méduses : goûter sans cerveau
Les méduses n’ont ni cerveau, ni langue, ni véritable tête. Leur système nerveux consiste en un réseau de neurones, appelé « réseau nerveux ». Associés à ce réseau, les espèces possèdent de petits organes sensoriels (rhopalies) situés sur le bord de leur « cloche » (l’ombrelle). Ces organes leur permettent de percevoir la lumière, repère essentiel pour se déplacer dans un milieu en trois dimensions. Mais que se passe-t-il côté goût ?

Fourni par l’auteur
Chez les méduses et leurs proches cousins, les hydres, le repas commence souvent par un signal chimique. Lorsqu’une proie est touchée par les cellules urticantes des tentacules, les cellules abîmées libèrent dans l’eau du glutathion, une molécule présente parmi la quasi-totalité des cellules vivantes.
Les cellules sensorielles de la méduse détectent alors cette trace chimique comme un indicateur de présence de nourriture et son comportement alimentaire s’enclenche aussitôt : la bouche s’ouvre, prête à diriger la proie vers le système digestif. Ce réflexe n’est toutefois pas très sélectif : si un tentacule touche un humain ou un animal trop grand pour être avalé, le même signal chimique peut tout à fait déclencher l’ouverture de la bouche : la méduse « croit » avoir affaire à une proie. Faute de pouvoir ingérer un corps bien trop gros pour elle, rien de plus ne se produit – pas de capture, pas de digestion. Le signal fonctionne, mais l’anatomie de la méduse l’empêche d’aller plus loin.
Chez de nombreux cnidaires (embranchement auquel appartiennent les méduses), le glutathion agit ainsi comme un véritable « signal de repas ». Sans lui, une proie fraîchement capturée peut parfois ne pas être reconnue comme de la nourriture.
Ce qui est marquant, c’est la simplicité du système. Il n’y a pas besoin d’un système centralisé, de cerveau, pour décider de manger. La reconnaissance chimique et la réponse associée sont directement reliées au « réseau nerveux ». Des recherches récentes sur des cnidaires comme l’anémone de mer Nematostella vectensis ont montré la présence de récepteurs apparentés à nos récepteurs du goût et de l’odorat.
Ces structures existaient donc bien avant l’apparition des premiers vertébrés, il y a plus de 600 millions d’années. Chez les méduses, goûter n’est donc pas un acte intellectuel, mais un réflexe chimique du corps.
Chez les moustiques, le goût est une question de vie ou de mort
Sortons de l’océan afin de nous intéresser à d’autres animaux dont la piqûre peut être encore plus redoutable que celle de la méduse. Pour le moustique femelle, le goût n’est pas un plaisir, mais une question de vie ou de mort. Avant de pondre, elle a besoin de sang, riche en protéines, pour permettre la maturation de ses œufs.
Avant même la piqûre, les pattes du moustique « goûtent » la peau grâce à leurs récepteurs sensitifs. Les molécules du goût amer déclenchent un rejet, décourageant l’insecte de piquer, mécanisme exploité par de nombreux répulsifs cutanés. Le DEET (N,N-diéthyl-3-méthylbenzamide) en est l’exemple type : il brouille l’odorat du moustique tout en activant ses récepteurs amers au contact de la peau. La nature offre des alternatives comparables, comme un extrait d’eucalyptus citronné, tout aussi performant. Notre peau produit elle-même parfois ses propres défenses. Les bactéries, qui y vivent naturellement, fabriquent des acides gras qui repoussent les moustiques de la même façon, ce qui expliquerait pourquoi certaines personnes se font beaucoup moins piquer que d’autres.
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Une fois la peau percée, le pharynx joue son rôle. Celui-ci possède des nerfs gustatifs qui analysent le liquide aspiré. Les récepteurs recherchent la présence d’adénosine tri phosphate (ATP). Cette molécule, en quantité importante dans les globules rouges, confirme la présence de sang. C’est ce goût qui enclenche le comportement de succion.
En dehors des périodes de reproduction, les moustiques mâles et femelles se nourrissent surtout de nectar. Ils utilisent un ensemble de récepteurs sucrés, similaires à ceux des abeilles, pour distinguer les fleurs les plus sucrées. Le moustique oscille selon ses besoins entre deux types de régimes alimentaires : le sang et le nectar, chacun ayant son propre ensemble de capteurs chimiques.
Les colibris : réinventer le sucré
Pour finir notre voyage, restons dans les airs, mais cette fois-ci avec un oiseau dont on n’a pas à craindre la moindre piqûre. Les colibris sont capables de rester en vol stationnaire et de passer de fleur en fleur pour le nectar, mais n’ont pourtant pas de récepteurs sensoriels leur permettant de goûter le sucré. Comment expliquer alors qu’un colibri puisse faire la différence entre une solution sucrée et de l’eau pure, préférant le nectar le plus concentré ?
Chez les vertébrés, la détection du sucré dépend normalement d’un récepteur protéique composé de deux sous-unités. L’umami, cette saveur associée, par exemple, au soja ou au parmesan repose sur l’association de ces deux sous-unités, mais combinées différemment. Ayant perdu l’une des composantes nécessaires à la saveur sucrée, les colibris ont réutilisé le récepteur de l’umami pour la remplacer. Sa structure s’est alors modifiée pour devenir sensible aux sucres et aux glucides, en plus des acides aminés.
Ce changement a été si efficace qu’il a vraisemblablement contribué à l’évolution des colibris. Leur bec allongé, leur vol stationnaire demandant beaucoup d’énergie, et leur métabolisme rapide s’expliquent grâce à cette capacité à distinguer les sources de sucre les plus riches. D’autres oiseaux nectarivores présentent également des adaptations convergentes à la consommation de sucres, même si les mécanismes moléculaires précis ne sont pas toujours identiques ou entièrement élucidés.
La méduse sans cerveau, le moustique qui fait face à la vie ou à la mort avec chaque piqûre, et le colibri qui a réinventé le sucré à partir de l’umami semblent n’avoir rien en commun. Et pourtant, ils partagent un principe essentiel : des récepteurs moléculaires capables de reconnaître des signaux chimiques et d’entraîner une réponse adéquate.
Ce que l’évolution a créé, réutilisé ou perdu au fil des années, ce ne sont pas les éléments de base de la chimioréception, mais les façons dont les organismes les utilisent. Le goût, loin d’être la particularité d’une langue remplie de papilles, est surtout une manière pour les êtres vivants de maintenir un échange chimique constant avec le monde environnant.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
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Anne Dumoulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Méduses, moustiques et colibris : comment font-ils pour goûter leurs aliments alors qu’ils n’ont pas de langue ? – https://theconversation.com/meduses-moustiques-et-colibris-comment-font-ils-pour-gouter-leurs-aliments-alors-quils-nont-pas-de-langue-287428
