Source: The Conversation – in French – By Rita Abdel-Sater,, Économiste, chargée d’évaluation d’impact, Agence Française de Développement (AFD)
L’ESSENTIEL
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Pour favoriser les comportements écologiques, les « nudges » sont largement utilisés par les décideurs publics à travers le monde.
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Contrairement à une taxe ou à une interdiction, le nudge est un outil qui vise à influencer un choix sans contraindre qui que ce soit. Sa mise en place ne coûte pas grand chose, d’où sa popularité.
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Mais ces outils peuvent être inégalitaires, car les plus précaires semblent plus influencés par les nudges. Par exemple, si l’on propose un contrat d’électricité vert par défaut, les plus précaires garderont davantage cette option, même si elle leur coûte plus cher qu’un contrat standard.
Imaginez recevoir votre facture d’électricité. Vous regardez le montant, peut-être votre consommation, et puis une nouvelle ligne attire votre attention. Elle vous apprend que vos voisins, dans des logements comparables au vôtre, consomment moins d’électricité que vous.
Cette information est-elle susceptible de vous faire baisser votre consommation d’électricité ? C’est fort possible. Une étude menée sur près de 600 000 ménages a montré que les foyers qui recevaient ce type d’information sur leur facture réduisaient leur consommation d’électricité par rapport à ceux qui recevaient une facture classique. Pour obtenir une baisse comparable en changeant le tarif, il aurait fallu augmenter le tarif de l’électricité de 11 à 20 %.
Ainsi, une ligne de plus sur une facture peut modifier un comportement de consommation sans augmenter le prix ni interdire quoi que ce soit. Cet ajout est ce qu’on appelle un « nudge vert ». C’est-à-dire un « coup de pouce » comportemental mis au service des politiques environnementales.
Face au changement climatique, qui nécessite des transformations systémiques, une réglementation et une combinaison d’instruments de politique publique incitatifs pour changer les comportements, cet outil s’est imposé dans les politiques publiques du monde entier.
QU’EST-CE QU’UN NUDGE ?
- Un nudge modifie le contexte dans lequel une décision est prise pour rendre une option plus simple, plus visible ou plus probable, sans l’imposer ni interdire les autres. Placer les fruits à hauteur des yeux à la cantine ou inscrire automatiquement les salariés à un plan d’épargne retraite qu’ils restent libres de quitter, en sont des exemples classiques, popularisés par l’économiste Richard Thaler, Prix Nobel 2017.
Un outil adopté partout dans le monde
La première unité gouvernementale consacrée à la conception et l’implémentation de ces interventions fondées sur les sciences comportementales a été créée au Royaume-Uni en 2010. On en compte aujourd’hui plus de 200 dans plus de 50 pays. Singapour a été parmi les premiers à les appliquer à l’environnement : dès 2011, son ministère de l’environnement s’est doté de l’Environmental Behavioural Sciences and Economics Research Unit (EBERU), une unité chargée des interventions comportementales sur l’eau, l’énergie et les déchets.
La plupart des pays de l’OCDE, dont la France, ont suivi. Ces unités s’appuient sur les travaux de psychologie et d’économie comportementale pour concevoir leurs interventions.
Voici quelques exemples de nudges verts qui ont ainsi été mis en place :
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contrat vert par défaut : en Allemagne, proposer par défaut un contrat d’électricité d’origine renouvelable a multiplié son adoption par dix ;
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menu végétarien par défaut : faire du plat végétarien l’option par défaut augmente de 40 % la probabilité qu’il soit choisi, alors que la viande reste disponible ;
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engagement personnel : un bref engagement pris à l’arrivée dans un hôtel a augmenté de plus de 40 % la réutilisation des serviettes.
Le succès des nudges verts auprès des décideurs s’explique en partie par son faible coût et par le fait que, contrairement à une taxe ou à une interdiction, il ne contraint personne.
Parce qu’il s’appuie sur des tendances psychologiques largement partagées par les humains, un nudge est aussi censé s’appliquer à tous de la même manière. Là où une taxe carbone est souvent jugée régressive, parce qu’elle pèse proportionnellement plus sur les ménages modestes, le nudge peut ainsi apparaître comme un instrument plus juste.
Mais est-ce vraiment le cas ? Notre étude tend à argumenter qu’en réalité ces nudges ne touchent pas tout le monde de la même façon : les personnes à faibles revenus semblent y être plus sensibles, alors même que des changements de comportement se révèlent souvent plus coûteux pour elles.
Pour un même geste, un effort inégal pour les plus pauvres
Pour juger si un nudge vert est équitable, il faut d’abord regarder quel est le changement visé et qu’est-ce qu’il implique pour l’individu. Certains gestes écologiques peuvent être bénéfiques au niveau personnel : prendre les transports en commun ou isoler son logement permet souvent de faire des économies.
D’autres actions ont, elles, un coût sans contrepartie personnelle : payer pour compenser ses émissions de carbone, acheter un produit « écoresponsable » plus cher, passer du temps à trier ses déchets. Le bénéfice est alors seulement collectif.
Quand une politique oriente les comportements vers ce second type de gestes, ceux qui les adoptent en supportent le coût. Or ce coût ne pèse pas autant pour tous : si un produit écoresponsable ou un contrat d’électricité vert coûte 10 euros de plus, cette somme ne représente pas la même part dans un budget mensuel de 1 000 euros ou dans un budget de 10 000 euros. Ces gestes sont ainsi plus coûteux pour les plus précaires, pourtant ce ne sont pas eux qui polluent le plus : les 10 % les plus riches de la planète émettent près de la moitié du CO₂ mondial, contre à peine 12 % pour la moitié la plus pauvre.
Si un nudge modifiait les comportements de tous dans les mêmes proportions, ce serait déjà une source d’inégalité. Mais il est possible qu’il n’agisse pas de la même façon sur tout le monde. Un autre paramètre aggrave ces déséquilibres : plus on est aisé, moins on semble sensible aux nudges.
Des ménages modestes plus réceptifs aux nudges ?
C’est l’hypothèse centrale de notre article : face à un même nudge, les personnes à revenus modestes réagiraient en moyenne plus fortement que les personnes aisées. Elle s’appuie sur des travaux montrant que le manque de ressources modifie la façon de prendre des décisions, et renforce certains des mécanismes psychologiques sur lesquels reposent précisément les nudges.
Prenons, par exemple, le biais de statu quo, cette tendance à conserver l’option proposée plutôt que d’en choisir activement une autre. C’est lui qui fait fonctionner les options par défaut. Tout le monde y est sujet, car il est alimenté par l’aversion à la perte : on redoute davantage une perte qu’on n’apprécie un gain équivalent. Concrètement, cela signifie que la peine liée à la perte de 100 euros nous affecte plus que la joie que représenterait un gain de 100 euros.
Mais ce biais est en moyenne plus marqué chez les personnes qui disposent de moins de ressources. Cela se comprend : avec une faible marge financière, une erreur coûte proportionnellement plus cher et se rattrape plus difficilement, qu’il s’agisse d’un contrat mal choisi ou d’un changement décidé trop vite. Garder l’option proposée est alors une forme de prudence. Les ménages aisés, qui disposent d’un filet de sécurité, prennent moins de risques en changeant.
La comparaison sociale suit une logique proche. Des expériences suggèrent que les personnes ayant grandi dans un environnement plus incertain s’appuient davantage sur les choix des autres pour décider. Quand on a peu de moyens pour explorer soi-même toutes les options, suivre ce que font les autres permet de gagner du temps et de limiter les erreurs. C’est une stratégie raisonnable dans un environnement contraint.
Une étude menée en Suisse sur des contrats d’électricité verte va dans ce sens. Lorsqu’une offre verte plus chère était proposée par défaut, les foyers modestes la conservaient plus souvent que les foyers aisés, y compris quand elle ne correspondait pas à leurs préférences.
Ils payaient ainsi un supplément qu’ils n’auraient pas forcément choisi s’ils avaient dû décider eux-mêmes.
Des expériences en ligne menées aux États-Unis ont mesuré des effets de nudge plus importants chez les participants disposant de moins de ressources : les participants devaient choisir entre plusieurs options de consommation (carte de crédit, remboursement de dette…). Qu’elle soit avantageuse ou non, l’option présélectionnée par défaut était plus souvent retenue, et cet effet était de deux à cinq fois plus fort chez les participants au niveau socio-économique plus faible. Selon les auteurs, cet écart pourrait aussi s’expliquer par une moindre aisance avec les notions financières.
Faut-il renoncer aux nudges verts ?
Faut-il alors renoncer aux nudges verts ? Ce n’est pas ce que nous concluons. Les nudges verts restent utiles, en particulier lorsque le geste encouragé profite aussi à celui qui le fait : se déplacer à vélo est bon pour la santé autant que pour le climat.
Mais ils devraient être conçus avec la même attention aux effets redistributifs qu’une taxe : en vérifiant si leur effet varie selon les revenus et, si c’est le cas, en les réservant de préférence aux gestes qui profitent aussi sans ambiguïté à ceux qui les adoptent.
Les nudges ne remplacent pas non plus la réglementation, l’investissement public ou la fiscalité. Ils constituent un outil parmi d’autres, dont les effets doivent être évalués en tenant compte non seulement de leur efficacité moyenne, mais aussi de la manière dont leurs coûts et leurs bénéfices sont répartis.
Qu’un nudge vert s’applique à tous de la même manière ne garantit pas qu’il pèse autant sur chacun. Avant de le considérer comme juste, il faut vérifier qui en supporte réellement le coût.
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Rita Abdel-Sater, ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les plus modestes sont plus sensibles aux incitations écologiques, même si cela leur coûte plus cher – https://theconversation.com/les-plus-modestes-sont-plus-sensibles-aux-incitations-ecologiques-meme-si-cela-leur-coute-plus-cher-293965
