À Okinawa, deux quotidiens locaux au cœur de la contestation de la présence des bases américaines

Source: The Conversation – France in French (3) – By César Castellvi, Sociologue, maître de conférences en études japonaises, Université Paris Cité


L’ESSENTIEL

  • À Okinawa, au Japon, les deux grands quotidiens locaux se distinguent des médias nationaux par leur couverture critique de la présence militaire états-unienne.

  • La presse locale contribue aux mobilisations contre les bases militaires, en fédérant des revendications diverses et en faisant émerger une conscience collective propre à l’archipel.

  • Les deux journaux entretiennent une mémoire singulière de la guerre, qui relie les violences de l’armée impériale japonaise à celles des militaires américains et contraste avec le récit national dominant.


Alors que la présence américaine dans l’archipel japonais s’est peu à peu effacée de l’espace public à partir des années 1960, l’archipel d’Okinawa, dont la rétrocession aux autorités japonaises ne date que de 1972, se trouve dans une situation particulière. Son territoire accueille près de 70 % des bases stationnées au Japon, ainsi que leurs 30 000 soldats.

Cette région où vivent environ 1,2 % des quelque 123 millions de Japonais, périphérique du point de vue de Tokyo, mais centrale dans l’espace stratégique est-asiatique, a récemment été au cœur de deux événements importants : l’élection, en septembre dernier, d’un conservateur soutenu par la première ministre Takaichi Sanae au poste de gouverneur du département ; et l’arrestation, au début du mois d’octobre, d’un militaire américain stationné dans l’une des nombreuses bases de l’île principale, soupçonné du meurtre d’une habitante de la région.

Ces deux événements illustrent les tensions entre les objectifs stratégiques du gouvernement japonais et les préoccupations de la population locale. Ils mettent également en lumière les différences de traitement de l’actualité entre les médias nationaux, principalement basés à Tokyo, et la presse d’Okinawa. Ces divergences, qui font depuis longtemps l’objet de débats, interrogent la place accordée aux préoccupations des habitants de l’archipel dans l’espace médiatique japonais. Pour mieux les comprendre, il convient de revenir sur l’histoire et les particularités de la presse locale.

Une histoire singulière

Avec le département de Fukushima, Okinawa est l’un des deux seuls départements japonais à être couvert par deux quotidiens.

L’apparition de la presse écrite à Okinawa est indissociable de l’histoire des relations entre cette région périphérique et le pouvoir central japonais. En effet, avant son rattachement à l’empire japonais en 1879, le royaume des Ryūkyū restait un territoire indépendant du reste de l’archipel. Il était proche du fief japonais de Satsuma, tout en continuant de payer un tribut à la Chine des Qing.

Cette carte montre à quel point l’archipel d’Okinawa est isolé du reste du Japon.
Encyclopædia Britannica

La fondation du Ryūkyū Shinpō remonte à 1893, à une époque où la presse est envisagée comme un instrument d’intégration du nouveau département à l’ensemble national.

Le second grand quotidien local, l’Okinawa Times, est fondé en 1948. Il présente ainsi la particularité d’être né après la Seconde Guerre mondiale, contrairement à la plupart des grands journaux japonais contemporains, dont les origines remontent à l’avant-guerre. Aujourd’hui, à l’instar de son aîné, le Ryūkyū Shinpō, l’Okinawa Times défend une ligne éditoriale pacifiste et critique à l’égard de la présence militaire américaine dans l’archipel. Depuis sa création, le journal s’est notamment illustré par de nombreux scoops révélant les conséquences néfastes des activités militaires sur la population locale.

Quand le fossé se creuse entre médias locaux et nationaux

Jusqu’au milieu des années 1960, la presse locale fait l’objet d’une censure stricte de la part de l’administration militaire américaine. Selon Gushiken Katsuya, ancien journaliste de la chaîne de télévision locale Ryūkyū Asahi Broadcasting, cette expérience reste profondément ancrée dans la mémoire collective des journalistes d’Okinawa. Leur situation contraste avec celle des médias de Tokyo, libérés plus tôt de cette contrainte avec la fin de la censure institutionnelle imposée par les forces d’occupation.

Aujourd’hui, les deux grands quotidiens du département, bien que concurrents dans leur couverture de l’actualité locale, partagent une même ligne éditoriale critique à l’égard de la présence militaire américaine et accordent une place centrale à la surveillance des activités des bases. La couverture régulière des nuisances subies par la population, en particulier des violences commises par des militaires américains, fait ainsi partie intégrante de la culture journalistique d’Okinawa.

L’éloignement géographique des bases américaines et leur concentration à Okinawa constituent l’une des explications des différences de traitement de l’actualité entre la presse locale et les médias nationaux. Des événements qui font la une des journaux d’Okinawa ne figurent parfois qu’en troisième ou quatrième position dans les journaux télévisés nationaux, quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Du côté des médias de Tokyo, la disparition progressive des bases américaines du Japon métropolitain a contribué à faire de la présence militaire américaine un sujet plus lointain.

La distance géographique n’explique toutefois pas tout. Gushiken Katsuya souligne notamment que, au cours des années 2010, les tensions croissantes entre le gouvernement d’Abe Shinzō et les médias libéraux ont conduit certains de ceux-ci à accorder davantage d’attention aux revendications des habitants d’Okinawa. Pour autant, alors que les difficultés quotidiennes engendrées par la présence des bases militaires font partie de l’actualité régulièrement couverte par les médias locaux, les grands médias nationaux tendent à ne s’intéresser à la situation des habitants qu’à l’occasion d’événements particulièrement marquants, tels que des accidents ou des actes de violence ayant fait des victimes.

La presse locale, moteur des mobilisations « anti-base »

La presse d’Okinawa ne se contente pas d’informer la population sur les problèmes posés par les bases américaines. Le politiste Yamakoshi Shūzō s’est intéressé au rôle que jouent les deux grands quotidiens locaux dans le mouvement social d’opposition aux bases militaires depuis les années 1970. Il rappelle que le sentiment d’opposition aux bases a connu d’importantes variations au fil du temps et que les intérêts de la population sont loin d’être homogènes. Lorsque survient une affaire particulièrement grave comme le meurtre d’un habitant d’Okinawa par un militaire américain, la presse locale joue alors un rôle important dans la mobilisation d’une large partie de la population.

Le chercheur met en évidence ce phénomène à partir du cas du viol par trois GI’s d’une fillette de 12 ans en 1995, événement à l’origine du plus important mouvement de contestation qu’ait connu l’île depuis sa rétrocession au Japon en 1972. Son analyse montre comment les éditoriaux publiés par les deux quotidiens évoluent progressivement, passant de la dénonciation du crime commis par les militaires américains à une critique plus générale de la présence militaire américaine à Okinawa, puis à une remise en question des relations entre le Japon et les États-Unis, pour finalement déboucher sur une réflexion plus large sur les relations historiques entre Okinawa et le Japon.

L’auteur de cette photo publiée sur X en novembre 2025 s’étonne, lors d’un séjour à Naha, principale ville de la préfecture d’Okinawa, de ne trouver, dans les kiosques locaux, que le Ryūkyū Shinpō, l’Okinawa Times et le Nikkei (principal quotidien économique du Japon), mais pas le Sankei Shimbun et le Yomiuri Shimbun, deux des grands quotidiens généralistes du pays.
@rk751118/X

En agrégeant des revendications diverses, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō jouent un rôle central dans l’émergence d’une conscience collective fondée sur le sentiment d’un destin commun partagé par l’ensemble des habitants d’Okinawa. Ils contribuent à la construction d’un « nous », en donnant une expression commune aux préoccupations d’une population aux intérêts pourtant hétérogènes. C’est en ce sens que les deux quotidiens ne se contentent donc pas de rendre compte de la contestation, mais participent activement à sa construction.

Le rôle de la presse dans la transmission de la mémoire de la guerre

Au-delà de la partie visible des réactions médiatique aux diverses formes de violence qui touchent régulièrement Okinawa, le rôle de la presse est également celui de vecteur de transmission de la mémoire de la guerre. Ōishi Yutaka, professeur à l’Université de Keiō, s’est intéressé aux différences de traitement de la mémoire qui persistent aujourd’hui entre la presse nationale et les quotidiens d’Okinawa, en partant du cas des commémorations du « jour du souvenir » (irei no hi) organisé le 23 juin de chaque année depuis 1965.

Contrairement au 15 août, célébré au Japon métropolitain comme une date marquant la scission entre la guerre et l’après-guerre, le 23 juin, jour de commémoration de la bataille d’Okinawa, ne symbolise pas une rupture aussi nette. D’une part, parce qu’Okinawa est restée sous occupation américaine bien plus longtemps que le reste du Japon, mais aussi parce que la présence des bases militaires américaines s’inscrit dans la continuité de celle de l’armée impériale japonaise, stationnée sur l’île jusqu’à l’été 1945.

À travers leurs séries d’articles et leurs éditoriaux, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō rappellent les liens qui unissent la bataille d’Okinawa, les violences commises par l’armée japonaise pendant la guerre et celles perpétrées par les militaires américains après 1945. Ils soulignent également la contradiction entre les principes pacifistes inscrits dans la Constitution japonaise de 1946 et le poids de la présence militaire américaine supporté par Okinawa, qui contribue à rendre possible le maintien de ces principes à l’échelle nationale.

Ce travail de mémoire contraste avec le récit historique dominant dans les médias nationaux. Dans ces derniers, la guerre est principalement présentée comme un événement du passé dont le Japon aurait été la victime, notamment à travers la place centrale accordée aux bombardements atomiques dans les commémorations. La question des bases américaines est, quant à elle, essentiellement abordée sous l’angle de la sécurité nationale. À Okinawa, en revanche, la distinction entre la guerre et l’après-guerre est beaucoup moins nette : l’archipel apparaît comme une double victime, à la fois des États-Unis et du Japon. Selon le politiste, ces divergences se sont accentuées au fil du temps, donnant lieu à deux trajectoires mémorielles qui n’ont cessé de s’éloigner.

La singularité de la presse d’Okinawa ne tient donc pas seulement à sa couverture de la présence militaire américaine. En participant aux mobilisations collectives et à la transmission d’une mémoire historique propre à l’archipel, les deux grands quotidiens locaux contribuent à faire entendre les préoccupations d’une population dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les priorités nationales.

The Conversation

César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À Okinawa, deux quotidiens locaux au cœur de la contestation de la présence des bases américaines – https://theconversation.com/a-okinawa-deux-quotidiens-locaux-au-coeur-de-la-contestation-de-la-presence-des-bases-americaines-294583