L’effondrement écologique en cours dans la plus grande mangrove du monde nous donne un aperçu de ce qui vient

Source: The Conversation – in French – By Snigdhodeb Dutta, PhD Student, Department of Biology, Concordia University

La première chose qui nous a frappés n’était pas l’absence d’arbres, mais plutôt l’absence d’eau. En mai 2026, nous avons visité les Sundarbans, une mangrove du delta où se rejoignent le Gange, le Brahmaputre et la Meghna dans le golfe du Bengale.

Nous nous sommes rendus à cet endroit en pensant y trouver un récit au sujet des mangroves, ces forêts enchevêtrées qui tolèrent le sel et sont censées former le dernier rempart contre les cyclones et l’élévation du niveau de la mer. En lieu et place, nous avons trouvé un étang desséché au sol crevassé et dénudé, dans un delta qu’on croyait éternellement à l’abri d’une pénurie d’eau.

Quelques mois plus tôt, cet étang était peuplé de poissons dont des familles dépendaient pour leur subsistance. Or, l’endroit était désormais dépouillé de toute vie, et les familles qui y pêchaient naguère avaient formé un groupe d’entraide, mettant leurs économies en commun avec celles de leurs voisins pour joindre les deux bouts. Cet étang est resté dans nos esprits plus longtemps que n’importe quelle statistique sur la perte des mangroves. Il s’agit d’une défaillance précise et limitée, mais il s’en produit des semblables dans l’ensemble d’un écosystème dont quatre millions de personnes dépendent pour leur nourriture, leurs revenus et leur protection contre les éléments.

La situation des Sundarbans est souvent abordée sous l’angle écologique : il s’agit de la plus grande mangrove du monde, d’un site du patrimoine mondial de l’Unesco et d’un habitat de croissance pour des animaux aquatiques et terrestres.

Or, si ce cadrage n’est pas inexact, il occulte une partie de l’histoire. En effet, les remblais construits pour retenir les rivières à marée cèdent plus vite que les communautés ne peuvent les réparer, et les réparations elles-mêmes sont de plus en plus artisanales : ouvertures colmatées à l’aide de boue et de bambou en prévision de la mousson au lieu d’un renforcement approprié.

L’eau saline se propage jusque dans des terres qui servaient à la culture du riz, transformant des champs qui produisaient autrefois deux récoltes par année en un sol qui peut à peine en donner une seule. Des étangs dont dépendaient les familles pour l’aquaculture d’eau douce deviennent saumâtres, un changement irréversible. Les poissons qui survivent en eau saumâtre ne sont pas ceux qui permettent de payer les frais scolaires et de subsistance des familles ; il s’agit d’espèces plus petites et de moins grandes valeurs, et toutes les personnes à qui j’ai parlé disaient en subir les conséquences.

Pour gérer la situation, les gens prennent ordinairement des moyens plutôt discrets : ils forment des coopératives, se trouvent un emploi salarié ou envoient un enfant dans une ville où ils n’avaient jamais prévu faire leur vie. Voilà à quoi ressemble l’adaptation climatique lorsqu’elle cesse d’être une politique et devient une décision familiale prise sous pression.

Vulnérabilité climatique

La vulnérabilité climatique survient rarement sous la forme d’un seul événement catastrophique. Elle s’accroît sous l’effet cumulatif d’une pression qui s’exerce sur un système jusqu’à ce qu’un seuil soit franchi. Or, lorsque les dommages deviennent visibles, ils sont déjà structurels. Les Sundarbans donnent à voir les répercussions de l’atteinte d’un tel seuil sur le plan humain. L’augmentation de la salinité ne ruine pas un étang du jour au lendemain ; ses effets s’accumulent d’année en année jusqu’à ce qu’un jour, l’étang devienne inutilisable.

Les groupes d’entraide que j’ai vus n’étaient pas des vitrines d’ONG ; ils étaient formés de voisins décidant, par nécessité, de mettre en commun le peu de capital qu’il leur restait après avoir vu la majeure partie de leurs avoirs disparaître avec l’eau.

Les remblais ne cèdent pas après une seule tempête, mais parce que leur réparation n’a pas suivi le rythme de leur érosion. Voilà à quoi ressemble l’effondrement d’un delta vu de l’intérieur, et ce n’est pas un simple scénario d’avenir. La catastrophe s’est déjà produite pour la famille dont l’étang s’est asséché.

Financement de l’adaptation

Ces enjeux ne concernent pas que les Sundarbans. Le financement de l’adaptation, sous sa structure actuelle, s’articule souvent autour de la réponse à des catastrophes précises : cyclone, inondation, événement nommé se distinguant par un avant et un après que les donateurs et les gouvernements peuvent facilement identifier.

Il est moins probable que des fonds soient alloués pour contrer une attrition lente dont le signe est un assèchement d’étang peu susceptible de faire les manchettes. Les secours d’urgence viennent lorsqu’un cyclone déferle sur le delta. Cependant, presque rien n’est alloué durant les années de salinisation graduelle qui s’écoulent entre ces événements, même si ce processus plus lent est ce qui pousse les familles à abandonner pêche et agriculture pour de bon.

Les Sundarbans cristallisent cette lacune. Tant le côté bangladais que le côté indien du delta reçoivent un financement climatique, mais très peu d’argent se rend jusqu’aux ménages où se prennent ces décisions de renoncer à l’agriculture, d’aller travailler dans une usine ou de vendre le bétail qui reste.

Les fonds ont tendance à s’arrêter aux contrats de remblais et aux programmes de plantation de mangroves. Ce sont là des projets valables, mais ils ne bénéficient pas aux familles qui se demandent si elles doivent continuer à pêcher dans un étang de moins en moins productif.

Un phénomène semblable se déroule à une vitesse plus lente dans des deltas comme ceux du Mékong en Asie du Sud-Est, du Nil en Égypte, et du Niger dans le sud du Nigeria, où les remblais s’érodent et la salinité progresse vers l’amont.

Les Sundarbans ont simplement été les premiers touchés. Le sort de ses communautés piscicoles et agricoles n’est pas une mise en garde pour un avenir lointain. Il met en lumière ce qui arrive quand le lent effondrement d’un écosystème prend le dessus sur les systèmes bâtis pour le prévenir et nous rappelle que la prochaine fois qu’un delta épuisera les moyens de défense mis en place, cela pourrait survenir beaucoup plus subitement.

La Conversation Canada

Snigdhodeb Dutta a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies (FRQNT)

Aryama Bhattacharya ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’effondrement écologique en cours dans la plus grande mangrove du monde nous donne un aperçu de ce qui vient – https://theconversation.com/leffondrement-ecologique-en-cours-dans-la-plus-grande-mangrove-du-monde-nous-donne-un-apercu-de-ce-qui-vient-291514